Unstable feelings - T2
ch002
Chapitre 2
Lysandre
Le sommeil me quitte, il fait encore nuit noire dans la pièce. Un souffle lent et régulier m'extirpe des frissons, claque contre mon cou tandis que des bras emprisonnent mon torse. Un corps chaud est blotti contre le mien. La panique m'envahit, je commence à suffoquer avant que mon encéphale se reconnecte, je réalise soudain qu’il s’agit de Sky. Et étrangement, cela me soulage. Hier soir, elle a sauvé mon pauvre cul de connard, bien que je ne le mérite pas.
Nous sommes restés quelques minutes sous cette douche glacée tant mon cerveau était en bouillie. Avec son aide, je me suis ensuite difficilement levé. J’ignore pourquoi nous nous sommes retrouvés, l’un contre l’autre, enveloppés dans cette couverture, alors que nous étions trempés. D’habitude, j’aurais déchanté en la sachant là ; cette fois, ce n’est pas le cas.
Elle m’a obligé à boire deux litres d’eau qui traînaient dans la chambre, ne se décollant pas de moi. Je crois que moi non plus, je ne voulais pas qu’elle parte. Je lui ai fichu une trouille bleue, et je me suis fait peur également. Je pensais simplement m’être endormi, ne me rendant compte de rien. Si elle n’avait pas débarqué ici, je serais probablement mort. Je n’ose imaginer la réaction de ma sœur.
J’ai refusé d’aller à l’hôpital. D’abord folle, Sky a fini par lâcher l’affaire.
Au début de la soirée, je ne mesurais pas la portée de mes actes. Triste
et alcoolisé. Je suis sorti acheter de l’héroïne auprès d’un étudiant qui fournit de temps en temps Logan. Je le sais pour avoir déjà assez assisté à leurs échanges. Lui n’a jamais mis les mains sur la drogue dure, ça lui fout la trouille. Et hier, j’aurais fait n’importe quoi pour museler cette petite voix dans ma tête qui n’avait de cesse de me répéter que je ne valais rien, pour écarter mes songes les plus sombres. J’en étais venu à la conclusion que si je disparaissais pour de bon, ce ne serait pas plus mal. À présent, et bien des heures plus tard, alors que je perçois le cœur de Sky battre contre le mien, je me sens chanceux. Et très con.
J’ignore pourquoi elle est ici, je l’ai vue partir avec son prof. Je n’ai
aucune idée de ce qu'il s’est passé entre eux, mais je trouve ça étrange de savoir qu’elle a débarqué sans véritable raison. À une heure si tardive. Surtout que, à la base, elle n’avait qu’une envie, celle de me fuir après mon comportement de l’autre jour, après la conversation que j’ai surprise dans son dos.
Je n’étais clairement pas en état de discuter ; elle non plus. Dans une
situation différente, elle m’aurait incendié, seulement, cette fois, elle était trop bouleversée par ce que je venais de faire. Probablement encore perturbée par ses propres problèmes.
En essayant de ne pas la réveiller, je m’extirpe du lit, les muscles
endoloris, le crâne affreusement lourd. Pour me débarrasser des vestiges de ce mauvais moment, j’ai besoin de prendre une douche. J’ose un bref regard sur son corps emmitouflé sous la couverture, elle n’a pas bougé d’un pouce.
L’eau chaude aide à me détendre, je savoure son contact, tentant de
réfléchir à ce que je vais bien pouvoir faire et dire, car je sais qu’une fois que Sky ouvrira les yeux, elle exigera des réponses à ses multiples questions.
Certaines me brûlent d’ailleurs moi-même les lèvres. À commencer
par la plus primordiale de toutes : pourquoi est-elle venue chez moi ? Je me suis comporté comme un enfoiré avec elle, pourtant, elle se trouve endormie dans mon lit, ça n’a rien de logique. Il va falloir que j’use de finesse pour ne pas tout foirer étant donné la gravité des choses.
Je me sèche et entends du bruit dans la chambre. Je m’empresse
d’enfiler une serviette autour de ma taille lorsque la porte s’ouvre sans ménagement. Sky, enroulée dans la couverture, souffle de soulagement quand elle m'aperçoit derrière le battant, avant d’écarquiller les yeux telles des soucoupes tout en psalmodiant des injures inintelligibles. Balbutiant, elle opère un demi-tour sur elle-même, probablement mal à l’aise face à ma nudité.
— Euh… je vais refermer et attendre de l’autre côté, ça vaudra mieux.
Un petit rictus, amusé, se dessine au coin de mes lèvres, en constatant que le rouge lui colore les joues.
On ne lui a sans doute jamais appris à frapper aux portes, ironise ma conscience.
Je suis constamment le premier à éviter les longues conversations, hélas, je ne peux pas refuser d’affronter les choses jusqu’au bout. Je veux connaître la raison de sa venue, savoir pourquoi elle est restée. C’est très simple, et pourtant, ses réponses pourraient clairement définir la suite des évènements. Et il y a aussi cette dispute qu’elle a eue en pleine rue avec cette femme, sa mère…
— Comment te sens-tu ? me demande-t-elle d’une voix mal assurée et encore endormie.
Je hausse les épaules. Je ne compte pas lui mentir en prétendant que je pète le feu, alors que c’est tout le contraire.
— Pourquoi es-tu ici ?
Ses traits s’obscurcissent, elle fuit mon regard.
— Je…
L’un de ses bras s’extirpe de la couverture, elle glisse une main sur sa nuque en soupirant, sûrement afin de s’attribuer la force nécessaire pour s’exprimer. Mais elle peut parler sans crainte que je m’énerve. Je tâcherai de ne pas mal me comporter, ça nous changera. Elle a assez morflé ce soir, et moi également.
— Tu n’es pas le seul à avoir passé une soirée compliquée, admet-elle. Il m’arrive de faire des trucs sans les comprendre. Je tournais en rond chez moi, et j’ai vu ton pull, il fallait que je te le ramène. Et… disons que j’avais raison, rit-elle sans joie.
Je ne la crois pas. Du moins, pas complètement.
Son courage face aux situations difficiles et sa fragilité me donnent envie de me racheter à ses yeux, d’être moins brut avec elle, un peu plus honnête. Elle me pousse à aller au-delà de ce qui me ronge, parce que, après tout, elle réussit bien à le faire. Bordel, elle a vécu un évènement réellement traumatisant, d’après ce que j’ai pu comprendre, et malgré tout, elle est debout, à affronter chaque journée. Cette nana a plus de couilles que moi. Non, en fait, elle porte ses ovaires jusqu’au bout, je dirais plutôt !
C’est pour ça que je réagis constamment comme un con. Elle a
déclenché ce truc en moi, le premier jour, quand elle était sur cette route avec son chien blessé dans les bras.
— Je suis désolé. Et pour l’autre fois aussi. J’ai été brutal. Elle hausse les épaules, feignant un détachement. Mon rejet l’a
atteinte, il m’a également affecté.
— Brutal ? J’aurais plutôt dit humiliant, mais passons. Je n’ai pas
besoin que tu t’excuses, si tu n’en penses pas un traître mot. Je ne veux de la pitié de personne, d’accord ?
Prends ça dans tes dents, abruti ! Ça t'apprendra. Au moins, elle ne fait pas comme si je n’avais rien entendu. Réaliste,
elle ne se voile pas la face. J’imagine l’ampleur de la difficulté après un tel traumatisme. Pas d’échappatoire possible, soit tu crèves, soit tu affrontes la vérité, aussi cruelle soit-elle.
— Il faut que tu arrêtes ça. Pour ton bien, Lysandre. Il n’y a que toi
qui puisses te sortir du merdier dans lequel tu es. Si tu n’en as pas envie, tu chuteras encore et encore, jusqu’au jour où tu ne te relèveras plus jamais. Hier soir, tu as eu de la chance. Ce ne sera pas toujours le cas. Je sais que c’est difficile de trouver à quoi se raccrocher, d’avoir du soutien, mais tu n’as pas le choix, sauf si tu souhaites mourir. On ne guérit pas d’une addiction sans effort, ni sans le vouloir vraiment. Qu’importe ce qui te ronge, la drogue n’arrangera rien. T’as le droit d’être en colère, de hurler, de pleurer quand c’est trop dur, du moment que tu es là, à te lever tous les matins, à essayer de te construire une vie. Et si l’envie s'essouffle, repense à ce qui t’a poussé à vouloir si fort t’en sortir. Il y a aura sûrement des moments où tu désireras tout abandonner, et te laisser couler, mais tes problèmes seront toujours d'actualité, OK ?
Elle sait pertinemment de quoi elle parle, bon sang ! Et dire que je la prenais pour une nana fragile, je me fourvoyais
totalement à son sujet. Pas étonnant qu’elle soit si attachée à ce prof, qu’elle se torture avec le passé. Il est incrusté dans sa chair à tout jamais.
Ses mots frappent fort, toutefois, elle n’élève pas la voix. Son ton est
doux, presque trop plat, tant elle semble fatiguée.
— On devrait t’emmener à l'hôpital, juste pour vérifier que tu vas bien. J’ignore si tu risques encore quelque chose, marmonne-t-elle.
Je réduis la distance entre nous, elle m’observe tandis que je secoue la tête pour lui attester que je n’irai pas à l’hosto, qu’importe le prétexte qu’elle me sortira. Je n’ai pas changé d’avis. Certes, j’ai eu du mal à reprendre connaissance, mais pour moi, il m’a semblé que j’avais le sommeil très profond ni plus ni moins. Elle m’a évité de crever, je le sais, seulement, n’en faisons pas tout un foin.
— C’est vrai, t’as raison, je devrais arrêter la drogue, je le reconnais.
Je le dis, et je le pense.
— Ce n’est pas moi qu’il faut convaincre, chuchote-t-elle, en fixant droit devant elle.
Soit, n’en parlons plus, c’est inutile.
— Soyons juste honnêtes deux minutes, tu veux bien ? débuté-je.
Elle plisse le front.
— Je suis toujours honnête, atteste-t-elle.
— Pourtant, ça ne t’empêche pas de me raconter des bobards comme cette histoire de pull, pas vrai ? Tu aurais pu me le restituer sur le campus, ou même jamais. Je ne m’en serais pas rendu compte.
— Je te l’ai déjà dit.
— Quelle est la véritable raison de ta venue ici ? Je croyais que tu partais dîner avec ton mec. Tu n’avais pas mieux à faire que de te pointer chez moi juste après ? Pas sûr qu’il apprécie ça.
Aussitôt que mes propos quittent ma bouche, je les regrette sur-le-champ. Ma jalousie s’exprime, me rendant idiot, caustique. Abandonnant la couverture sur son passage, Sky se lève d’un bond. Comme si je venais de lui dire la pire des saloperies, elle effectue un quart de rotation en me fusillant du regard. Pour ma gouverne, je l’ai sciemment provoquée pour avoir des réponses, et je déplore d’avoir recours à ce genre de stratagème pour obtenir ce que je souhaite. Une ombre obscurcit son visage ainsi que ses pupilles.
— Pourquoi te sens-tu obligé de m’attaquer sans arrêt ? Je suis venue ici parce que je voulais comprendre pourquoi tu es comme ça ! Mais je perds mon temps, souffle-t-elle bassement.
Elle baisse les yeux, une seconde, avant de les braquer à nouveau sur moi :
— Ce qui te plaît, c’est de blesser les autres parce que tu es mal dans
ta peau, rien d’autre. T'as passé une soirée de merde ? OK ! Ne va pas croire que pour moi, c’était une partie de plaisir ! Je ne te laisserai pas sous-entendre n’importe quoi ni me dénigrer.
Elle se voile la face. S’il n'y avait rien entre eux, elle ne l’aurait pas
suivi pour aller au restau, uniquement pour récupérer un truc qui lui appartient. Il aurait pu lui rendre sur le parking. Je ris, jaune, c’est plus fort que moi. Elle s’accroche à ce connard parce qu’ils ont eu, par le passé, un enfant ensemble.
Putain ! Et maintenant, cette foutue idée tourne en boucle dans mon
encéphale. Comment pourrais-je rivaliser avec ça ? Qu’est-ce que je raconte comme débilités ? Il n’y a pas de rivalité qui tienne !
— À d’autres, on sait tous ce qui arrive après le fameux dîner au
restaurant, répliqué-je avec dédain.
De stupéfaction, sa mâchoire se décroche. Ses prunelles s'emplissent
d'une lueur de désillusion.
— Je n’aurais pas dû l’ouvrir, sifflé-je entre mes dents. — Mais tu l’as fait ! Tu n’es jamais le dernier pour dire des horreurs.
Ça ne te concerne en rien, néanmoins, il ne s’est strictement rien passé avec lui ! Pas un baiser. Je l’ai repoussé parce que je ne suis pas le genre de femme qui se laisse embrasser par deux types différents dans la même semaine, vois-tu. Je sais exactement qui je mets dans mon lit, et quand, ce qui n’est sûrement pas ton cas puisque tu passes ton temps défoncé !
Je l’ai méritée, celle-là, alors je vais la fermer plutôt que d’envenimer
les choses. Je me sens encore plus mal en constatant que ses yeux sont remplis d’eau salée qui ne demande qu’à s’écouler. Comment est-ce que je peux lui faire un truc pareil ?
Arrête, imbécile, si tu te montres trop gentil, elle va prendre ça pour
de la pitié ! me rappelle ma conscience.
— Je suis désolé, d’accord ?
En croisant les bras sous sa poitrine, elle détourne le regard, signe
qu’elle ne décolérera pas facilement. C’est ma faute. Uniquement la mienne. Elle fait volte-face et se dirige vers la sortie, ce qui déclenche une alarme dans ma tête. J’ai été si horrible avec elle, qu’elle désire, une fois de plus, me fuir. Je ne peux pas le lui reprocher. Elle lutte suffisamment au quotidien avec ses propres souffrances pour ne pas vouloir s’encombrer de mes conneries.
Aussi, je bondis presque sur la porte pour la lui claquer au nez. Sky se met à me dévisager, en sursautant, lorsque mon dos bute contre le battant fermé. Mon souffle erratique percute le sien, son visage si proche me trouble. Durant une infime seconde, mes iris se laissent distraire par sa bouche. Je crève d’envie de l’embrasser, et je ne peux même pas le lui avouer. Elle mérite mieux que mon humeur irascible, mon humour déplacé et ma méchanceté gratuite. Je suis trop dur pour qu’elle ne veuille se frotter à moi, me confronter. Pourtant… Les secondes s’écoulent pour finir par devenir des minutes, elle ne m’oblige pas à bouger du passage. Non, ses pupilles sont plongées dans les miennes. Et irrépressiblement, elle m’attire, elle me tente. Elle ne fait rien, elle garde le silence, se contentant de m’observer, de vouloir percer les ombres qui polluent mon crâne et mon âme. Sky essaie de comprendre ce qui m’a tant heurté pour être ce salopard hors de contrôle qui la blesse.
— Pourquoi ?
— Pourquoi, quoi ? ronchonne-t-elle.
— Tu ne l’as pas embrassé.
— Parce qu’il me faut plus qu’un dîner au restaurant, ose-t-elle répondre pour me moucher.
Elle veut me faire damner pour se venger de mon comportement. Un fin sourire se dessine sur mes lèvres. Celle-ci aussi, je l’ai cherchée.
— La vérité… c’est que je pensais encore avoir besoin de lui. Et je me suis rendu compte que non. C’est la fille que j’étais à dix-sept ans qui l’aimait, qui s’accrochait à lui pour ne pas souffrir de son absence, de ce qu'elle a perdu.
Sa voix se met à trembler, traduisant davantage le bouleversement émotionnel qui s’empare d’elle.
— Mais, j’ai changé, il y a des choses qu’on ne peut pas réparer, même avec la meilleure volonté du monde. Maintenant, tout est terminé.
Une amertume me gagne, mêlée à cette envie profondément dissimulée de l’étreindre. Ça me rend dingue. Elle est calme, peut-être trop. Elle ne va pas pleurer, pourtant, elle me parle de lui. Je sais combien il a compté pour elle. Elle n’a jamais eu besoin de le spécifier, c’était flagrant lorsqu’elle le défendait avec ferveur, quand elle regardait sa photo. J’ignore ce qu’ils se sont dit ce soir, mais j’ai l’impression que ça l’a grandement aidée pour… aller de l’avant.
Ses iris chutent sur mes lèvres, le désir est si fort qu’il me lacère le
bide. Je cogite, ne voulant pas la blesser de plus belle. Nos regards se cherchent continuellement, absorbés l’un par l’autre, persistant dans ce ballet où ils échouent irrémédiablement sur la bouche de l’autre. Le souffle me manque, l’intensité avec laquelle elle me contemple est si belle qu’elle me déstabilise, la chaleur m’envahit tout entière. Dès que ses lippes s’entrechoquent aux miennes, c’est comparable à un tsunami détruisant tout sur son passage, tant la collision est brutale.
Nos cœurs se sont choisis bien malgré nous, et on ne peut plus lutter
contre.
Je ne devrais pas, je démolis toujours tout ce qui compte, ce qui vaut
la peine d’être vécu. Je vais la détruire davantage qu’elle ne l’est déjà, si c’est possible.
Un râle inaudible vibre au sein de ma gorge, ses mains accrochent ma
chevelure ébène. Ma langue caresse ardemment la sienne. Son odeur, la chaleur de son corps contre le mien m’englobent complètement. Le vertige me saisit. C’est presque aussi libérateur, euphorisant que la MDMA.
C’est si bon que je ne parviens pas à m’arrêter, et elle ne semble pas le
vouloir non plus. Sa tête bascule sur le côté, la mienne de l’autre, nous permettant de nous adonner à cette activité galvanisante, sensuelle. Sans le réaliser, je me retrouve avec les paumes sous son tee-shirt contre sa peau moite, à pétrir ses hanches divines. Et nous plongeons avec délice dans les profondeurs de l’indécence.
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