Unstable feelings - T2
epilogue
Sky
Quelques mois plus tard…
Le moteur de la voiture de Lysandre se coupe, mon sourire s’élargit au
moment où mes yeux se posent sur le phare illuminé par le soleil radieux qu’il fait en ce dix août. Les vagues indomptables s’échouent contre la roche et me donnent un sentiment d’apaisement, malgré ce jour qui a toujours été plus que sinistre pour moi. Il y a quatre ans naissait la personne la plus précieuse dans tout mon univers. Il y a quatre ans, c’est également celui où s’éteignait son cœur pour laisser le mien à l’agonie pour les années qui ont suivi.
Je défais ma ceinture, m’extirpe du véhicule au côté de Lys qui
m’adresse un sourire réconfortant, en me tendant une paume chaleureuse, m’invitant ainsi à le rejoindre de l’autre côté de la carrosserie. L’astre dans le ciel est si lumineux qu’il l’éblouit et en fait davantage ressortir ses prunelles hypnotisantes qui me scrutent avec une dévotion, qui me donne mal au ventre, des papillons dans la poitrine.
C’est lui qui a eu cette idée en sachant que je n’avais aucun endroit
pour me recueillir auprès de ma fille. Bien sûr, il y a toujours l’arbre que j’ai planté avec Joshua il y a des mois, mais étant donné ce que nous nous apprêtons à faire, c’était exclu. Nous aurions pu avoir des problèmes si quelqu’un nous avait vus, or ici, il semble ne jamais y avoir vu qui que ce soit s’y promener, d’après les dires de mon petit ami.
Aussitôt que mes doigts effleurent les siens, Lys affermit sa prise autour de ma main pour m’attirer à lui. Ses grands bras m’encerclent tel un bouclier pour me donner davantage de courage, de soutien. Ses lèvres délicieuses se posent sur le sommet de mon front tandis que je le sens humer avec délectation mes cheveux.
— J’aime cet endroit, il est parfait. Merci d’y avoir songé, confié-je le nez contre son torse.
— Si tu veux, on peut revenir chaque année à cette occasion, dit-il à mi-voix.
Il me l’a déjà suggéré, il y a des mois de cela, je pensais qu’il ne s’agissait, là, que de paroles en l’air. Mon palpitant en tremble d’émotion. Mon menton se dégage de son thorax, ma tête effectue une légère rotation vers le haut afin de plonger mon regard embué dans le sien. Je suis trop sensible, heureusement, à part lui, personne n’a à supporter cela.
— C’est vrai ? Tu ne trouves pas ça… sordide ?
— Bien sûr que non. Tu lui montres combien tu l’aimes et à quel point elle te manque, je ne vois pas ce que cela aurait de glauque. Tout ce qui compte pour moi, c’est que tu parviennes à te sentir un peu plus apaisée en cette journée difficile.
Je n’ai pas l’occasion de lui répondre que mon téléphone nous interrompt. Lysandre grimace, je m’excuse furtivement en l’extirpant de mon sac à main en vue d’y jeter un œil. Je suis quelque peu étonnée par l’identité de l’expéditeur de ce message.
— Un texto de Josh, déclaré-je, atone, pour l’informer.
Il plisse le front, la jalousie n’étant jamais bien loin. Il ne dit toutefois rien qui pourrait gâcher ce moment ou qui me blesserait, en connaissant pertinemment les enjeux de ce qu’il serait en mesure d’émettre.
#Je pense à toi, Sky. Et aussi à Lucy. Tu aurais été une mère merveilleuse. Tu le seras le jour où tu te sentiras prête et l’homme qui partagera ta vie aura beaucoup de chance. Prends soin de toi, je t’embrasse.
— Que dit-il ? me demande-t-il en se raclant un peu la gorge, avec un embarras palpable.
D’une main tremblante, je tourne l’écran de mon portable pour qu’il puisse le lire par lui-même tant j’ai la gorge nouée.
— Je t’embrasse, répète-t-il en tiquant.
Dans une tout autre situation, un autre jour, j’aurais probablement
ricané, mais cette fois, j’en suis incapable. Je verrouille mon téléphone avant de le balancer dans mon sac, puis j’enroule sa taille pour me blottir à nouveau contre lui.
— C’est juste une façon de parler, ne le prends pas au pied de la lettre,
soufflé-je bassement sans être pour autant en colère.
— Heureusement qu’il est de l’autre côté de l’Atlantique, marmonne-
t-il. Tu lui parles souvent ?
Son corps se raidit, je le sens instantanément.
— Pas du tout. C’est la première fois qu’il m’envoie un message
depuis son départ. Il voulait sans doute se montrer bienveillant, rien de plus. Il a parfaitement compris qu’entre toi et moi, quelque chose se passait, déjà il y a huit mois.
— Excuse-moi, soupire-t-il avant d’embrasser la commissure de mes
lèvres. Je suis con à te chercher des poux dans la tête avec ça, aujourd’hui. Oublie ce que j’ai dit, OK ? Et si on marchait un peu ?
J'acquiesce. J’ai bien envie de découvrir davantage les lieux, cette
plaine magnifique et reposante, idéale pour y trouver refuge. Lysandre enlace ses doigts aux miens, ce que nous faisons rarement. C’est une manière pour lui de me montrer qu’il est là, qu’il ne m’abandonnera pas. J’en ai des papillons dans le ventre, malgré la raison de notre présence ici, cette maudite date qui m’a arraché le bout le plus précieux de mon âme.
Une légère brise flatte nos peaux découvertes. Lui est en tee-shirt gris
et jean, les cheveux encore en bataille de notre après-midi chez lui. Il a pris un jour de congé pour rester à mes côtés, puis pour m’emmener au phare. Son initiative, si touchante, me bouleverse. Il est peut être si dur parfois, et pourtant, quand on le connaît vraiment et qu’il se laisse aller à partager ce qu’il a dans le cœur et la tête, il me renverse de la plus époustouflante des manières.
Mes cheveux, relevés en une queue-de-cheval, dégagent ma nuque et
me préservent de la chaleur qui tape pas mal. Je porte une simple jupe en jean et un chemisier rayé blanc et rouge ainsi que des Converses noires, parfaites pour cette balade en plein air. Les doigts enlacés de Lysandre effectuent de petits cercles contre le dos de ma main, m’extirpant de doux frissons qui me permettent de me rattacher à la réalité, de ne pas couler derrière mes souffrances du passé, toujours d’actualité, plus encore en ce jour funeste.
J’observe ces vagues apaisantes, bien moins déchaînées que la première fois que je les ai perçues, du haut de ce phare gigantesque dans lequel nous nous étions lancés dans une course-poursuite. Devant la rive, Lysandre, qui se tient désormais derrière moi, entoure mes bras des siens pour que je vienne me blottir contre lui.
— D’habitude, confié-je d’une voix basse et quelque peu couverte par le bruit des vagues, je reste enfermée toute la journée dans ma chambre sans voir personne.
En songeant à mes pauvres tantes, à ma cousine, qui ont constamment tout fait pour essayer de me tirer de ma profonde tristesse que rien ne pouvait atténuer, j’en ai l’estomac noué. J’ai l’impression que désormais que Joshua sait, jamais plus le prénom de Lucy ne sera tu, et me permettra de survivre tant bien que mal à sa disparition. J’affronterai chaque jour aussi difficile soit-il avec le sentiment qu’elle est toujours là, qu’elle n’est plus considérée comme un secret honteux que d’autres ont voulu réduire au silence.
Le souffle contenu de Lys balaie les cheveux collés à ma nuque et m’arrache un doux frisson, plus que bienvenu. Je me pelotonne contre lui, il m’étreint davantage. Il ne dit rien, mille mots sont inutiles à cet instant. Il est ici avec moi, cela est bien suffisant. Il m’a donné l’opportunité de faire quelque chose pour Lucy, il a entendu ma souffrance, ne s’est pas contenté de l’assommer en faisant comme si elle n’existait pas. Non, dès que le prénom de Lucy a franchi la barrière de mes lèvres et qu’il a su ce qui s’était produit, il a démontré une douceur inattendue. Une sensibilité si accrue que j’en ai été totalement tourneboulée, à l’instar de mon univers déjà plus que bancal sans elle et le mal qui me rongeait depuis tout ce temps.
Finalement, après de longues réflexions ainsi qu’un silence bercé par le flot de l’eau, il interrompt mes pensées d’une voix grave et marquante :
— Je ne te laisserai plus t’enfermer. Si tu as envie de pleurer, ce sera sur mon épaule que tu le feras. Puis, on viendra ici. Je t’en fais le serment.
Mon cœur s’arrête sur-le-champ de stupéfaction. Non parce qu’il me dit que je pourrai pleurer sur son épaule, mais parce qu'il me parle de promesses et je sais quelle valeur cela peut avoir à ses yeux.
Chancelante, j’opère un demi-tour sur moi-même, en vue de me
confronter à ses magnifiques prunelles si claires qu’il m’arrive de les contempler durant des heures. Je ne m’en lasse jamais.
— Un serment, c’est une promesse, lui rappelé-je. L’ombre d’un sourire naît au coin de ses lèvres insolentes. — Je sais.
Ses bras ne m’ont pas lâchée malgré la rotation de mon corps, je me
tiens si près de lui que je sens l’odeur de son haleine caressant mon Arc de Cupidon. Mon souffle suspendu à ses lèvres, je plonge mon regard dans le sien pour tenter de discerner ce qu’il tait. Pour une fois, les ombres qui envahissent ses yeux ne sont en rien mélancoliques, entachées par de néfastes pensées. Un tout autre tableau se dresse devant moi. Il y a une infime peur sous-jacente, mais surtout une détermination qui surpasse le reste.
— Avec toi, ça ne me dérange plus d’en faire. Parce que… je t’aime. Il balbutie un peu, en rougissant sans pour autant détourner le visage
et rompre notre connexion visuelle. Des papillons volent de toutes parts au sein de mon être en profond émoi face à une telle déclaration que je n’attendais pas. Et pour cause, il ne me l’avait jamais dit. Il n’était pas prêt et je n’ai jamais cherché à lui extirper ces mots. Ils auraient perdu toute leur valeur. À présent, j’ai le palpitant qui bat si fort, si violemment que j’en ai la vue brouillée. L’émotion me submerge alors qu’il me scrute, l’air tout à coup tourmenté.
— Tu en es sûr ? lui demandé-je, la poitrine aussi tremblante que ma
voix chamboulée par sa confession.
Sans doute de nervosité, Lysandre s’esclaffe avant de porter son poing
devant sa bouche. Ses pupilles rutilantes restent braquées sur moi. Le souffle en suspens, j’attends sa réponse, de peur qu’il ne se rétracte, ce qui est probablement idiot. Il me le prouve au quotidien en m’appelant de son bureau, s’il n’est pas en mesure de venir me voir, il déjeune avec moi, prend soin de moi. Il se préoccupe de ce que je fais et depuis peu, étant donné que j’ai repris la musique avec plus d’assiduité, il me regarde jouer durant des heures sans se plaindre.
Il ne me pousse pas à aller au-delà des barrières que je me suis
dressées. Lui n’est pas intéressé par le prestige contrairement à mes parents. D’ailleurs, en parlant de géniteurs, je n’ai plus jamais revu sa mère depuis notre conversation houleuse à l’hôpital. Quant à son père, il m’a gentiment surnommée Rebelle comme cette héroïne de dessin animé. Je crois qu’il m’apprécie plutôt bien et j’en ai également jugé qu’il ne connaissait pas tous les amis de Lys. Je ne suis pas aussi tête brûlée que Logan ou même Rose qui a un sacré tempérament.
Lysandre a coupé les ponts avec son meilleur ami. Depuis, ce dernier a quitté la ville et le continent pour les terres américaines, d’après Erin. Les relations entre le blond et les frères et sœurs Cameron ne sont pas totalement au beau fixe, néanmoins, elles ne sont pas détruites pour autant de ce que j’ai pu entendre.
— Je n’en ai jamais douté, certifie-t-il à nouveau avec sérieux. J’avais seulement besoin de temps pour avoir le courage de te le dire.
Émue, je me hisse légèrement sur la pointe des pieds et encercle son visage de mes deux paumes pour venir ensuite frôler ses lèvres des miennes. La tension est si intense que mon ventre me fait mal. Ses bras m’étreignent de plus belle, ma poitrine se niche contre son torse puissant et j’ai l’impression que désormais, je n’aurai plus à m’en faire ni à douter de ce qui pourrait se tramer dans sa tête parce que l’on communique plus que jamais. Notre baiser s'approfondit, mes phalanges se faufilent dans ses cheveux.
— Cet endroit sera réellement parfait. Ce n'est pas sinistre, n'importe quel gosse adorerait cette vue et pourrait y venir, qu’importe l’occasion, ânonne-t-il.
— Oui. Mais on n’emmènera jamais d’enfant ici, décrété-je en captant ses sous-entendus.
Il a suffi d’un simple accident de préservatif, il y a deux semaines pour remettre le sujet sur le tapis. Si nous ne désirons pas d’enfant à l’instant T, j’ai finalement compris que lui y songeait dans un avenir plus lointain. Je n’ai pas changé d’avis, je crois qu’il pense pouvoir me convaincre d’ici quelques années.
Il sourit, me traduisant ainsi qu’il ne cherchera pas à entrer en conflit avec moi à ce propos. Il ne veut pas me blesser, il sait combien c’est une conversation sensible pour moi. Je ne peux pas céder sur tout, j’ai déjà accepté d’effectuer mon stage de deuxième année au sein du service marketing de la Hello C Publicity. D’après lui, c’était une occasion d’être davantage à deux et d’avoir un gros plus sur mon CV. Pourquoi pas par la suite dégoter une formation rémunérée, car, pour l’heure, je suis assignée à préparer des hamburgers-frites, faute de ne pas avoir trouvé mieux. Je ne désespère pas.
— Tu es prête ?
— Oui, soufflé-je au bord de ses lèvres que je meurs encore d’envie
d’embrasser.
Nous regagnons le chemin jusqu’à la voiture. Lysandre ouvre le
coffre, je jette un œil attentif au ciel magnifique et bleu avant de porter mon intérêt sur les ballons blancs que nous avons gonflés ensemble pour l’occasion. Lysandre s’empare de l’étui de mon violoncelle qui se trouve juste au-dessus et je maintiens parfaitement la ficelle pour que les ballons destinés à Lucy ne s’envolent pas trop tôt. Je m’installe confortablement avec mon instrument, Lys prend la relève en les tenant fermement. Je commence à jouer, les prunelles rivées sur ce ciel si vaste et lumineux, tout comme l’avenir dont j’ai pu rêver pour ma précieuse petite fille.
Lysandre m’adresse un œil entendu tandis que j’y lis toute la
tendresse, l’émotion qui l’inondent, il lâche les ballons qui s’élèvent dans les airs et font valser mon cœur en rythme avec la mélodie. Je continue à mouvoir mon archet sur les touches, j’ai composé ce morceau pour Lucy, il y a des années, et il me paraît aujourd’hui tout naturel de le lui jouer. Doux et mélancolique, il symbolise notre histoire, les épreuves que nous avons endurées ensemble. Pour la première fois de ma vie, je ne pleure pas en jouant et en songeant à ma fille. Une partie de moi manque toujours. Dès que je poserai la main sur ma poitrine, ou que je viserai le ciel, j’apercevrai ce fragment libre qui la représente et sera partout où je vais. Parce que l’amour d’une mère pour son enfant est indéfectible et traverse les âges, les frontières, il surpasse l’invisible, et même la mort.
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