Unstable feelings - T2

Ellen Stuart · Chapitre 27 sur 51

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Unstable feelings - T2

ch024

Chapitre 24

 

Lysandre

 

C’est atroce, car à ce moment-même, je voudrais être en mesure de lui

mentir comme je l’ai tant fait par le passé, mais je ne le peux pas. Je ne souhaite pas de ce genre de relation entre nous. Pourtant, si je lui faisais une promesse dépourvue de vérité, elle ne me dévisagerait plus comme si j’étais son pire ennemi en cet instant.

— Très bien, assène-t-elle d’une voix plus affligée que je ne le

voudrais.

Sky opère un demi-tour sur elle-même pour faire face à la mer. Les

bras croisés, son regard se perd au loin au même titre que ses pensées qui n’ont de cesse de la tourmenter. Le silence qui s’abat tout à coup est presque aussi bruyant qu’un concert de heavy metal ou des ongles rayant un tableau à craie. Il m’insupporte. Elle longe la plaine, s’éloignant de moi et du véhicule. La nuit est noire, et pourtant, malgré le phare qui éclaire les alentours, on peut tout de même discerner quelques étoiles dans le ciel, cachées derrière la brume glaciale de l’hiver.

Je la suis sans plus attendre. L'herbe, couverte d’une fine couche de

verglas, craque sous mon poids. Sky tressaille, je sais qu’elle sent ma présence dans son dos. Pour autant, elle ne tourne pas le visage et j’ai trop peur de voir ce qui se planque dans ses yeux.

Quelques mètres plus loin, elle stoppe ses pas en soupirant fortement,

dégageant ainsi un nuage immaculé qui s’élève au-dessus de sa tête. J’aurais dû prendre un plaid, on se les caille ici.

— Je ne voulais pas te blesser.

— Que tu dises quoi que ce soit ou non ne change rien, Lysandre. Je souffre, c’est comme ça, c’est… la vie, confesse-t-elle avec une ironie qui me crève le cœur.

Mon buste finit par se coller contre son dos ; d’abord, elle se raidit avant de lâcher prise. Mes bras encadrent les siens, distribuant ainsi une partie de la chaleur qui m’habite. L’arrière de son crâne se cale contre mon épaule, ses yeux sont rivés sur la mer et les vagues qui s’agitent. Ils déambulent finalement sur les trois étoiles que l’on peut percevoir de notre position.

— Crois-tu que lorsqu'on meurt, on retrouve les gens qu’on a aimés… de l’autre côté ? Je me demande comment on fait pour ne pas se perdre dans cette immensité qu’est le ciel, chuchote-t-elle.

Sa souffrance est si vive, et mes mots ne seront jamais à la hauteur du réconfort dont elle a besoin, mais j’ose espérer qu’un jour… très lointain, elle parviendra à rassembler ces morceaux qui lui manquent cruellement pour regagner un semblant de paix auprès de ceux disparus.

— Je l’ignore. J’aimerais croire que c’est possible. La douleur aurait au moins un sens et une finalité. Ce serait la plus belle des conclusions, des récompenses, après tant d’années à s’acharner pour continuer sans eux.

Mal à l’aise après mes propos qui pourraient lui dévoiler davantage, je renâcle avant de déclarer que l’on devrait peut-être rentrer, que ce n’était pas une bonne idée vu le froid qu’il fait. J’effectue un pas en retirant mes bras qui étaient encore autour d’elle tandis qu’elle se retourne.

— Merci, murmure-t-elle.

— Pourquoi ? m’étonné-je.

— Pour ne pas m’avoir ignorée, ni menti, répond-elle avec un petit rictus éloquent.

Sa répartie me coupe littéralement le souffle. Nous opérons ensuite un demi-tour pour regagner le véhicule. Je mets le chauffage à fond. Nous n’avons pas encore quitté le phare que Sky sourit l’air nostalgique dans ma direction.

— J’ai apprécié cette balade imprévue.

— Tu ne dis pas ça pour me faire plaisir, là ? rétorqué-je. 

Je ne suis pas du tout certain que ce ne soit pas ironique pour le coup.

— Non, même si tu as dissimulé tes motivations de départ. Tes

intentions étaient louables, alors je ne t’en veux pas. Je n’avais jamais vu de vrai phare. C'était très joli. Sortir des sentiers battus, de ses habitudes est parfois bénéfique.

Je ne sais pas si elle fait référence au sexe dans un lieu public ou à la

conversation épineuse qui a suivi. Tout ce que je retiens, c’est qu’elle ne m’a plus dans le collimateur et qu’elle a même aimé notre sortie. Je voulais lui faire plaisir, pas uniquement la confronter aux angoisses qui la rongent. Je n’y avais pas mis les pieds depuis trop de temps, c’était plaisant de venir ici, de partager ça avec elle.

— On reviendra si tu veux, lui proposé-je. Quand la température sera

plus chaude, émets-je, un peu indécis.

— Ce serait chouette, acquiesce-t-elle.

Nous roulons un bon moment dans le silence absolu. Une seconde,

j’envisage même qu’elle se soit assoupie, mais il n’en est rien. Lorsque mon portable se met à vibrer près du levier de vitesse, Sky et moi nous regardons un bref instant tandis que je constate qu’il s’agit d’un appel de mon père. Je ne décroche pas. Il souhaite sûrement savoir ce que je fabrique et, où je suis pour me fliquer. Or, ça m’énerve à force. Je préfère l’ignorer.

Le téléphone vibre à nouveau, je soupire. Je demande à Sky de vérifier

pour moi ce qu’il me veut puisque c'est un texto, cette fois. Il l’a certainement envoyé aussitôt que son appel n’a pas abouti. Elle hésite une seconde, puis s’exécute. Son mutisme m’inquiète et m’oblige à tourner la tête vers elle. La jolie rouquine me scrute l’air atterrée.

— Tu as reçu un message d'un numéro inconnu. C’est quoi ces

horreurs ? m’interroge-t-elle en tendant machinalement l’écran vers moi.

Mâchoire contractée, je détourne le regard sur la route. Je suis dégoûté

de ne pas avoir supposé que cela puisse être ce foutu anonyme qui se plaît à m’envahir de textos répugnants à chaque fois.

— Lysandre ? Pourquoi tu…

Elle n’a pas l’occasion de terminer sa phrase que je l’interromps : — Quoi ?

Ma voix est froide, tranchante, bien plus que je ne le voudrais. Je n’ai

pas la nécessité de la fixer pour savoir qu’elle s’est tendue sur son siège face à l’animosité qui me gagne. Un infime instant, je clos les paupières pour tenter de contrôler ma nervosité. Elle n’est en rien la cause de la rage qui me submerge. Je hais recevoir ces messages, et je ne désirais surtout pas qu’elle le découvre. Je ne peux m’en prendre qu’à moi-même puisque je l’ai incitée à lire ce texto.

— Tu… tu ne sais pas de qui viennent ces SMS ignobles ? demande-t-elle d’une toute petite voix.

Je la sens effrayée de ma réaction, je me maudis de me comporter encore ainsi avec elle, alors qu’elle ne cherche absolument pas à me nuire. Non, Sky est compréhensive, gentille, à l’écoute et sensible. Elle pourrait m’interroger sur un tas d’autres choses comme la raison de ces messages, mais, étrangement, elle s’abstient. Sans doute parce qu’elle ne les prend nullement au sérieux, ou tout simplement parce que la réponse l’effraie. J’ai la trouille de ce qu’elle pourrait faire si nous venions à avoir cette conversation. Je ne pense plus qu’à ça, l’idée qu’elle disparaisse pour me fuir elle aussi, car elle aura réalisé combien je suis mauvais.

— Si c’était le cas, je lui aurais réglé son compte depuis un bout de temps, crois-moi.

— As-tu porté plainte ?

Un rire sarcastique s’évade de ma gorge. Sa requête est logique, pourtant, je ne l’ai même jamais envisagée.

— C’est inutile.

— Inutile ? répète-t-elle, stupéfaite. Un ou une malade mental te persécute avec ce genre de texto comme si c’était un foutu jeu vicieux. 

— Ne t’inquiète pas pour ça. Ça ne m’atteint pas, mens-je.

— Je ne te crois pas, réprouve-t-elle d’une voix enrouée. Ce qu’il y a dans ces textos est grave. Quelqu’un te harcèle et je n’aime pas ça. Je n’ai pas envie qu’un dingue te fasse du mal.

Le ton monte au sein de l’habitacle, me transmettant davantage son inquiétude au vu de la situation. J’inspire longuement, calmement pour ne pas me précipiter et attaquer comme si c’était elle qui me menaçait. Nous sommes à mi-chemin de Saint-Andrews. J’aimerais autant qu’elle ne se barre pas parce qu’elle est en colère contre moi et mes non-dits, les secrets que je ne veux en rien dévoiler. Même pas à elle, surtout pas à elle.

Exaspéré par cette merde qui me retombe sur le coin du nez, je me gare sur une aire de repos et sors brusquement du véhicule. Je le contourne, fourre les fesses sur mon capot, dos à Sky. Je ne peux pas faire ça, je ne veux pas faire ça. Si je ne faisais que confier une seconde ce qui me ronge, elle fuirait, elle ne reviendrait jamais. Je le sais, j’en suis persuadé, ce qui est arrivé est trop… grave.

Je ferme fortement les paupières pour repousser tout au loin, pour ne

plus y penser, même si son visage me hante nuit et jour. Je voudrais être en mesure d’oublier, et d’un côté… cela me terrorise. En sentant la paume chaude de Sky frôler ma joue, je sursaute. Mon regard s’ancre immédiatement à travers le sien, triste, incertain.

— Parle-moi, s’il te plaît, couine-t-elle en s’approchant. — Ne m’oblige pas à te mentir, quémandé-je avec le cerveau en vrac. Un pli barre son front et assombrit son joli visage déjà rosé par la

fraîcheur extérieure. Ses genoux rencontrent les miens, son corps est si près qu’une vague de tremblements agite mes entrailles ainsi que mon thorax. Ses paumes encadrent ma figure pour que je ne me détourne pas d’elle. Mes phalanges verrouillent instantanément ses poignets, mes jambes se resserrent contre ses cuisses. Nos visages se trouvent à peine à un centimètre l’un de l’autre, son souffle frais claque sur mes lèvres.

— Pourquoi voudrais-tu me mentir ?

— Parce que… La vérité est trop moche pour être dévoilée. Crois-

moi, ce n’est pas utile que tu en saches davantage.

— Je n’aime pas ça. Tu gardes tout pour toi. Tu risques d’exploser. — T’en fais pas, je gère, souris-je faiblement pour essayer de la

dérider.

Pour l’empêcher de protester, mes lèvres effacent les millimètres qui

nous séparent en s’écrasant sur les siennes. Son exhalation meurt contre ma langue et fait vibrer ma cage thoracique glacée. Quand Sky est là, je me sens vivant avec suffisamment de force pour lutter contre mes putains d’addictions, mes démons. Ses petits bras crochètent mes épaules, un instant, elle m’accorde le répit que je lui ai implicitement demandé.

L’air hagard, elle s’écarte à bout de souffle, avant de plisser

légèrement le front.

— Tu es déloyal, me sermonne-t-elle.

— Je ne comprends pas de quoi tu parles, rétorqué-je, faussement

innocent.

Sky émet un long soupir en dégageant une mèche de cheveux de mon

visage. Son doigt frais m’extirpe des frissons, alors que je reste à la contempler fixement. J’ai de la chance. Une putain de chance de veinard, et ça ne durera pas, c’est ça qui est effrayant.

— Tu joues de tes charmes pour m’amadouer, Lysandre. C’est vilain, on devrait parler de tes problèmes pour évacuer ce qui ne va pas. Et au lieu de ça, à cause de toi, j’ai juste envie qu’on s’embrasse parce que j’adore ça.

Voilà une information intéressante, bien plus que ces conneries de textos qui me pourrissent suffisamment la vie. Elle doit voir à mon visage que le sujet me passionne, elle se renfrogne un peu en reculant d’un pas, tout en croisant les bras sous sa poitrine.

— Ne fais pas cette tête. 

L’air sévère, elle me pointe du doigt, je ne peux réprimer un sourire idiot. Cette fille me rend complètement dingue. Sa franchise attise encore plus ma curiosité alors que je devrais simplement regagner le siège de ma caisse plutôt que de me les geler à l’extérieur. Elle s’y faufile sans attendre et je la rejoins peu après. Son honnêteté doit la mettre mal à l’aise parce qu’elle m’ignore désormais.

Délicatement pour ne pas l’effrayer, je pose ma paume à plat sur son genou, par-dessus sa jupe en daim.

— Ça va ?

— Je me sens juste bête, divulgue-t-elle bassement.

Cette fois, c’est moi qui plisse le front.

— Pourquoi ?

— J’essaie de me… rapprocher de toi, mais ça ne fonctionne pas. Je me confie à toi, je te dis des trucs personnels, comme cette histoire stupide de bisou qui n’est sûrement rien en comparaison du reste. Tu te dérobes pour tout. Je voudrais être en mesure de t’aider, gagner ta confiance et m’en montrer digne. J’ai le sentiment de ne pas être à la hauteur. Je suis sûrement trop sensible, j’accorde probablement trop d’importance à la moindre chose. Je ne sais rien de ce que tu aimes ou de ce que tu exècres et j’ignore même si tu me confierais le moindre détail te concernant, car tu ne me parles pas, ou du moins, pas de toi.

— Ce n’est pas stupide, réfuté-je, calmement. Tu n’as pas à douter un seul instant de tes actes ni de tes mots, Sky. Si je ne dis rien sur moi, c’est parce qu’il n’y a rien d’intéressant ni de beau à découvrir, mais si tu veux savoir quoi que ce soit, j’essaierai de te répondre dans la mesure du possible. J'ignore quoi te dire… je n’ai pas de lien particulier avec mes parents. Je hais la nourriture verte et le football, je trouve ridicule de courir comme un damné après un ballon. 

Sky ricane en acquiesçant vivement à ma dernière réflexion. — Je suis maniaque, je déteste la saleté. J’ai la foutue manie de fumer

dès que je suis nerveux ou en colère. Et je crois que je suis pourvu de tous les défauts de la Terre : plutôt asocial, égoïste, impulsif. J’ai un sale caractère, je triche, je mens, je saccage. Avec toi, j’ai tout sauf envie d’être ou de faire ces choses.

Et ce que j’aime ?

Ça me terrifie, mais l’unique chose qui me plaise, c’est la façon dont

tu me regardes. C’est t’embrasser et te sentir frissonner dès que mes mains ne font ne serait-ce qu’effleurer ta peau. C’est te voir sourire. Me perdre au plus profond de ton âme et savoir que tu aimes ça autant que moi.

— Tu as oublié le plus important, stipule-t-elle, me rendant subitement

nerveux face à son potentiel coup de grâce.

Elle ne pourrait pas nier le moindre de ces défauts que je viens de

citer. Elle a suffisamment été proche de moi pour s’en rendre compte par elle-même.

— Tu es à l’écoute, attentionné. Tu es obstiné, franc et intelligent. Tu

es plus mature que je ne le pensais au départ. Et tu es un super tonton avec tes neveux.

Sa voix s’essouffle à mesure qu’elle débite ses paroles. Un rictus

penaud naît à la lisière de mes lèvres. Je ne m’attendais pas à ce qu’elle me trouve ne serait-ce qu’une qualité, et elle vient de m’en déballer plusieurs. Mon regard harponne le sien avant que ma main ne s’aventure sur le levier de vitesse pour enfin reprendre la route.

— On va rentrer ou on risque d’arriver super tard. — Merci d’avoir joué le jeu, sourit-elle.

— Tu parles, il a fallu que tu m'extirpes les vers du nez. Ça ne me

serait jamais venu à l’esprit. Je t’ai dit que je n’étais pas doué pour ça.

— Je pense qu’on ne s’en sort pas si mal, réfute-t-elle.

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