Unstable feelings - T2
ch023
Chapitre 23
Sky
Quand je suis sur le point de trop ébrécher la carapace de Lys, il fuit à
toute allure dans la direction opposée pour que je ne puisse pas percevoir ce qui se cache dessous. Se faire rejeter, ça fait mal, tout autant qu’un poison inoculé dans les veines. Si mal, surtout quand je sens que lui aussi en a envie, que l’endroit où nous nous trouvons n’est pas un frein au désir, loin de là. Nous sommes seuls, le phare est désert et on ne voit pratiquement rien.
Mon sang bout, les pulsions grouillent au creux de mon bas-ventre
comme jamais encore. C’est intense, primaire, frustrant et douloureux.
J’ai le cœur meurtri par cette énième bousculade qu’il m’inflige sans
que je ne puisse en comprendre la raison. Ses longs doigts me retiennent, un frisson me parcourt violemment l’échine et je n’ai pas le temps d’établir une autre connexion visuelle que ses lèvres se plaquent brutalement sur les miennes, une fois que je suis revenue sur mes pas.
Mon palpitant déchante, mes certitudes s’envolent de plus belle au
même titre que ma résistance. Je le veux, j’ai besoin de ses bras pour renaître encore une fois. Lysandre m’intime d’un vif mouvement de me tourner, mon front se pose sur la baie froide du phare d’où je distingue la mer qui se déchaîne plus bas. Les vagues m’hypnotisent, frappant la terre en rythme avec mon palpitant. Ses mains fouillent mon corps et me déshabillent, me brûlent d’un feu que je ne parviendrai jamais à éteindre seule.
Fougueusement, sa respiration malmène ma nuque et c’est si bon que je retiens mon souffle. En un coup de reins, il envoie valser de l’autre côté de l’océan mes craintes. Je suis à lui, et il ne s’est pas égaré derrière ce mur auquel je déteste le confronter. Celui où son cœur a tant de secrets.
— Tu mérites mieux que ça, déplore-t-il à mon oreille d’une voix brisée par l’effort et l’excitation qui le ronge. C’est ça que tu veux vraiment ? Que je te baise dans un phare, sans romantisme ni douceur ? Voir ce qu'il y a de pire en moi ?
Malmenée par son semblant de reproche qui me fait une seconde appréhender la suite, je frémis. À court de mots pour lui répondre, je secoue la tête. Un instant, je crois qu’il va s’arrêter, mais il a atteint le chemin de non-retour et réclame sa délivrance. Il finit par se raidir dans mon dos. Signe de sa consolation. L’orgasme ne vient pas, je suis bloquée sur ses paroles qui claquent encore dans mon esprit. Ce n’est pas grave, ce n’est pas ce que je recherchais le plus. Il se retire et je me sens étrangement vide et seule. Un masque indéchiffrable recouvre son visage, il se débarrasse du préservatif qu’il noue et planque dans la poche de son jean.
Ses iris azurés me percutent de plein fouet, mes yeux me piquent, j’ignore pourquoi. Peut-être parce que j’ai le sentiment d’avoir mal agi, de l’avoir mis en colère bêtement alors que je ne voudrais plus avoir à me battre contre lui, mais plutôt avec lui. Je souhaite seulement comprendre ce qui le hante autant.
— Ce… que je veux, c’est simplement que tu sois toi. Je n’ai pas besoin qu’on me cajole. Je peux faire face à la personne que tu es, même à ce que tu caches à l’intérieur de toi, confié-je à mi-voix.
Le trouble envahit ses pupilles avant qu’un soupir las ne meure dans sa gorge. Il réduit l’espace entre nous, déclenchant des palpitations incontrôlables dans mon corps encore bousculé par la tension de la situation. Sa main s’empare d’une mèche de mes cheveux qu’il rabat à l’arrière de ma tête.
— Tu ne le peux pas, je ne le peux pas moi-même, Sky, rétorque-t-il en embrassant mon front. J’ai tout sauf envie de te faire du mal et tu peux me croire, ce qu’il y a là-dedans, débite-t-il en pointant son crâne de l’index, personne ne désire s’y confronter. Ne te donne pas plus de raison de souffrir. Ne me laisse pas faire ça.
Je n’aime pas l’entendre m’implorer de la sorte. Comme s’il me disait
de l’abandonner ici et ne jamais revenir, sous prétexte que ses problèmes pourraient me ternir. Mais j’ai perdu tout mon éclat, il y a longtemps. On ne peut entacher ce qui est aussi noir que les ténèbres. Le mal sévit derrière la paroi de ses globes oculaires, ils ne m’effraient pas, je suis prête à les confronter.
— Tu ne me briseras pas, je l’ai déjà été. Et je crois que toi aussi,
murmuré-je.
Reculant d’un pas, il fuit mon regard.
— Ne t’imagine pas que je puisse être cette personne qui t’apportera
la paix.
— Pourquoi ? Pourquoi essaies-tu de salir le moindre effort que tu
fournis ? bredouillé-je, après cette descente émotionnelle vertigineuse.
— Je ne veux pas que tu te fasses de faux espoirs me concernant. — Alors, à quoi ça rime, tout ça ? le questionné-je d’une voix brisée.
Je croyais qu’on allait droit dans le mur ensemble ?
Mes mains tremblent, je les cache autant que possible dans mon dos. — C’est vrai, mais peut-être que je suis plus lucide qu’hier, qu’il y a
cinq minutes, et que ce n’est pas ce que je désire pour toi.
— Que désires-tu, dans ce cas ?
Ma voix grimpe en décibels. Je ne peux pas feindre que cette
conversation ne me blesse pas. Je n’essaie même pas. Elle chevrote, mon corps suit le mouvement.
— Je n’en sais rien, putain, marmonne-t-il.
— Tu me rejettes, tu couches avec moi pour finalement me rejeter à
nouveau ?
Une larme s’échoue au coin de mes lèvres. Je ne comprends plus rien.
Comment en est-on arrivés à ce stade critique où il cherche à fuir de plus belle, et moi, à désespérément le retenir ? Vivre est tout autant douloureux que s’éteindre, je le sais désormais.
Un autre soupir, c’est tout ce dont j’ai le droit. Je baisse les yeux,
rendant les armes, épuisée par cette confrontation que je n’imaginais à la base être ni plus ni moins qu’un corps-à-corps nous permettant de nous rapprocher davantage émotionnellement. Rien de plus ne s’était produit depuis le Nouvel An, je croyais bêtement qu’il en aurait envie. Finalement, je devais avoir tort.
Pourquoi ? Qu’ai-je dit ou commis pour le mettre dans cet état ?
Un silence trop pesant et douloureux s’installe. Je ne le supporte plus et me précipite jusqu’à l’escalier pour regagner la rive. Je veux rentrer. En venant ici, j’étais à mille lieues d'imaginer, qu’il me larguerait comme une pauvre idiote naïve, sans doute trop émotive pour l’avoir calculé avant. Ses pas lourds font bondir mon cœur, et celui-ci effectue un triple salto dès que la main de Lysandre agrippe mon coude. Que veut-il ? Un autre round pour s’assurer que j’ai bien compris le message ? Cette fois, je n’affronte pas son regard, je sais que si je m’y contrains ne serait-ce qu’une infime seconde, quelque chose en moi se briserait davantage.
J’ai menti, c’est vrai.
Il peut me briser.
C’est ce dont sont capables les gens que l’on aime désespérément.
Et je suis tombée. Je me suis fracassée. J’ai reconnu ses fêlures derrière le masque trop rigide pour laisser toute la douceur, qui s’y dissimulait, s’accorder avec celui qu’il est réellement, mais il ne veut pas être aimé. Il ne souhaite pas de mon aide non plus.
L’amour est irraisonné, illogique et je chute encore… de haut après ce constat. Pour ce que ça sert à présent !
— Ne t’en va pas, m’en conjure-t-il.
Je dois certainement affabuler, sa voix écorchée présage qu’il a bel et bien quelque chose à perdre. Plus je reste et plus il me noie, m’égare dans les tréfonds de ses contradictions.
— Regarde-moi, m’enjoint-il.
Une fois de plus, je refuse d’un balancement de la tête. Sitôt mon geste effectué, le torse de Lysandre, chaud et imposant, se niche brutalement contre mon dos glacé et sûrement trop chamboulé pour réussir à se préserver de l’hiver qui sévit. Ses bras m’encerclent dans un étau qui, il y a encore quelques heures, me semblait être sécurisant. Désormais, je ne sais plus.
— Ne me fuis pas. Ne m’abandonne pas.
Un sanglot m’obstrue violemment la gorge. Pourquoi ai-je la sensation qu’il tue mes espoirs avant de vouloir leur insuffler un second souffle de vie ? Pourquoi me faire subir une telle chose ? C’est… cruel, et je supposais que ceci était terminé entre nous depuis un petit moment. Visiblement, je me fourvoyais à ce sujet.
— Je déteste quand tu es comme ça. Tu dis que tu ne souhaites pas que je me fasse d’illusions, et en même temps, tu brouilles tout. Tu me laisses furtivement t’approcher, tu m’emmènes ici, te soucies de moi, et…
Je peine à finir ma phrase tant tout ceci me déboussole totalement. Il
m'étreint contre lui, ce qui, pour Lysandre, équivaut à bien des mots.
— Je suis désolé. Je ne voulais pas te faire pleurer ni te blesser… Je
ne suis pas doué pour ça. C’est bien pour ça que je ne souhaite pas que tu te fasses de faux espoirs sur mon compte, je foire toujours.
— Parce que tu auras besoin d’aller ailleurs, crois-je bon de compléter
bien que cette idée me déchire la poitrine.
Lysandre me contraint à me tourner et, par conséquent, affronter ce
qui pourrait me faire encore plus mal. Je me sens plus fragile, nue et à vif devant son regard braqué sur moi. S’il m’assène le coup de grâce, je ne suis pas certaine que je le supporterais.
— J’ai trompé Natalia, c’est vrai, mais pas par nécessité. La réalité est
bien pire que ça, reconnaît-il. J’ai été en dessous de tout avec elle, je lui ai donné une raison de partir et c’est ce qu’elle a fait.
Il n’épilogue pas, inutile. Cette partie de l’histoire ne me concerne pas. — J’ai payé pour mes mensonges, je ne veux plus avoir à y revenir
pour tenter de justifier les actes d’un mec que je ne suis plus.
Je lui demanderais bien la façon dont il s’est acquitté de ses dettes,
mais ses yeux me hurlent d’y renoncer.
— J’ai été seul la plupart de ma vie, Sky. Et… les filles qui sont
entrées chez moi, dans ma chambre, il n’y en a pas eu autant que tu pourrais te l’imaginer, déclame-t-il avec moins d’assurance. Ce que je te donne n’est sûrement pas suffisant, mais… ce que je partage avec toi, je ne l’ai fait avec personne d'autre. J’ai envie de te voir sourire, jouer, profiter de cette salope de vie qui t’a trop pris. Et bon sang, je ne veux pas être celui qui réduira tout ça en cendres. Je suis trop instable, bordel. Je sais que, inlassablement, je ferai la connerie de trop qui te…
Émue, ma main se meut indépendamment de ma volonté pour obstruer
sa bouche qui pense proclamer une certitude gravée dans le marbre. Je sais que, au fond, il est capable du meilleur, il lui suffit juste de se faire confiance, de nous donner une chance.
— Arrête, l'interromps-je en dodelinant de la tête. Aussitôt sa poigne se referme autour de la mienne avec une
possessivité qui me broie les entrailles, me brûle délicieusement jusqu’à l’âme. Ses prunelles me transmettent la véracité de ses mots qui ne sont clairement pas de la poudre aux yeux pour calmer mes nerfs trop à fleur de peau.
— Si tu ne veux pas me faire de mal, alors cela ne dépend que de toi, témoigné-je d’une voix la plus douce possible. Si t’as envie de me hurler dessus, vas-y, je ne suis pas en sucre. Ne me mens pas, qu’importe le prétexte, s’il te plaît. Le mensonge est un putain de fléau qui m’a déjà trop blessée, je ne le supporterais pas.
Happée par l’émotion qui me submerge ainsi que son regard translucide qui me noie soudain d’une tendresse presque trop irréelle, mes bras enveloppent sa nuque au même titre que mon nez qui frôle le sien de la plus délicieuse des caresses. Je frémis, mon palpitant caracole tel un imbécile heureux d’avoir essuyé une autre tempête, une énième qui me permettra petit à petit de comprendre qui il est.
Entendant mes prières silencieuses, la bouche de Lysandre s’abat voracement contre la mienne. Son torse gronde au contact de ma poitrine secouée par l’émoi qu’il fait naître en moi. Ses dents accrochent ma lèvre, une vague d’excitation flambe au creux de mes reins avant qu’il ne temporise ce feu qu’il semble lui seul maîtriser.
Une moue esquissée sur mon visage lui extorque un petit rictus satisfait. Et je me garde bien de lui reprocher ma frustration, car ça me plaît de le voir sourire même si c’est à mes dépens.
— Il faut que je te dise un truc, tant qu’on en est au point de se confier des choses importantes…
Ascenseur émotionnel dans 3, 2, 1…
— Ton père est venu sur le campus…
— Quoi ? Quand ça ? balbutié-je, déconcertée.
— Quelques jours.
— Pourquoi tu ne me l’as pas dit aussitôt ? Laisse tomber… Que voulait-il ?
Je crois savoir ce qu’il désirait, je préfère cependant l’entendre de sa bouche.
— Tu vas vouloir m’écharper si je te dis tout ce qu'il en est, marmonne-t-il en détournant les yeux.
Je plisse les miens. La panique gonfle dans ma poitrine. Que s’est-il encore produit ?
— Je veux tout savoir, décrété-je avec force.
Le doute qui sévit au sein de ses rétines me jauge avec appréhension et
résignation.
— Je ne pensais pas qu’il m’approcherait. Il y a quelques semaines,
j’ai surpris une conversation dans le bureau du Doyen. Au début, j’ignorais qu’il s’agissait de… ton père. Puis, Jeff a raccroché et m’a demandé comment ça se passait avec toi, puisqu’il m’avait assigné ta surveillance. Mais il t’appelait avec un autre nom que sur ton dossier. Finalement, il m’a avoué qui tu étais et j’ai compris ce qu’il attendait réellement de moi. Il m’a piégé, toi aussi par la même occasion. Il souhaitait que je t’approche, que je t’incite à reprendre la musique, que je te fasse fuir dans l’espoir que tu retournes chez tes parents. J’ai refusé immédiatement, je l’ai envoyé se faire voir.
Je sais qu’il ne l’a pas fait, il ne m’a jamais forcée à jouer. Depuis le
départ, il n’a de cesse de me répéter que je suis libre de mes choix, alors je le crois.
— Visiblement, l’altercation avec ta mère lui est remontée et il
n’apprécie pas que tu restes sur tes positions. Il a essayé de me soudoyer, évidemment, ça n’a pas fonctionné. On ne m’achète pas. Il a même tenté de m’amadouer en me faisant le coup du père effondré de ne plus voir sa fille. Encore une fois, ç'a été un échec. Je lui ai dit d’aller se faire foutre, comme avec Jeff, et ils se sont trouvés seuls comme des cons, après ce putain de traquenard que mon oncle m’a tendu. Il m’a retiré la gérance des Nyx, ce dont je me fiche désormais. De toute façon, d’ici quelques semaines, tout ça sera terminé.
Dépitée, j’ouvre la bouche. Aucun son ne sort. Lysandre me raconte la
vérité sans même donner le sentiment d’être dégoûté par la sanction qu’il a écopée pour son insubordination. Pensais-je une seconde qu’il puisse faire cela pour moi ? Se mettre à dos son oncle, abandonner le club sans sourciller. Absolument pas. Pour avoir vécu tant d’années auprès de mon géniteur, je sais qu’il est impressionnant et je suis stupéfaite que Lysandre ait pu résister à la tentation de tout ce qu’il a pu lui proposer. Je suis persuadée qu’il ne m’informe pas de tout à ce sujet, cependant connaître les grandes lignes demeure amplement suffisant.
— Merci, ne trouvé-je rien d’autre à ajouter.
— Ne laisse personne te dicter quoi que ce soit. C’est ta vie, Sky. Tu
ne leur appartiens pas. Et… je ne les laisserai pas te faire du mal.
Prudemment, j’encercle sa taille de mes bras et pose ma tempe contre son thorax. Un infime moment, je clos les paupières pour tenter de réaliser la chance que j’ai à cet instant.
— Qu’importe comment ça se termine entre nous. Ne retourne jamais là-bas, OK ?
Son souffle balaie mes cheveux. D’un mouvement du crâne, j’acquiesce tout en respirant son parfum qui exalte mon cœur.
— Et si… tu as un souci, dis-le-moi, je ne me fâcherai pas.
Je tique, en levant la tête pour établir une connexion visuelle, perdue par ses insinuations.
— De quoi parles-tu ?
— Jessie est venue me voir.
Décidément, il en cache bien, des choses… Qu’ont-ils tous à comploter dans mon dos ? Je crains de comprendre ce qui se trame dans ses iris océaniques. La prise que j’ai autour de son buste se relâche. J’amorce un pas en arrière, souhaitant, tout à coup, mettre de la distance en même temps que mes barrières qui s’effondrent.
— Elle n’aurait pas dû t’inquiéter pour rien, ronchonné-je.
— Elle a bien fait si ça te perturbe tant, me contredit-il.
— Je veux qu’on rentre, me fermé-je à mon tour.
— Sky… entreprend-il.
J’effectue un quart de rotation sur moi-même pour aller en direction de la voiture.
— Pas la peine de revenir là-dessus. Je n’ai pas besoin qu’on me dise que je suis une névrosée, je le sais parfaitement.
Lysandre me coupe l’herbe sous le pied en se précipitant devant moi. Je n’ai pas l’occasion de saisir la poignée de la portière, qu’il empoigne mon visage de ses deux mains. Pour quelqu’un qui cherche à fuir le contact, il est un peu trop tactile et enclin à la confrontation, là, tout de suite. Je n’aime pas ça.
— Ne te donne pas plus de raisons de souffrir, c’est ce que tu as décrété, lui rappelé-je pour essayer de désamorcer la bombe.
— Je l’ai dit, c’est vrai. Mais je parlais avant tout de moi, des merdes qui sont dans ma tête, et dont je ne souhaite pas te polluer.
Un rire sans joie m’échappe.
— Donc, tu as droit à tes secrets, et moi, pas aux miens ? Que veux-tu que je te dise ? Oui, j’ai fait un test, et alors ? Si ça me rassure, je ne vois pas ce qu’il y a de mal à ça. J’ai un implant que je compte changer, on n’est jamais trop prudent. Je ne comprends pas ta réaction ni pourquoi tu me tombes dessus. Ne pense pas pouvoir t’enfuir quand ça t’arrange et que je ne puisse pas en faire autant de mon côté, ce serait injuste, m’emporté-je en me sentant acculée, prise au pied du mur.
— Je ne cherche pas le conflit, temporise-t-il à mon grand
étonnement. J’essaie juste de faire ce qu’il faut. Je n’ai pas envie que tu te sentes mal chaque fois que l’on se sera… trop rapprochés. Je n’ai jamais insinué que tu es névrosée, je ne le pense pas, ne l’ai jamais songé. Chacun apprivoise ses peurs, ses démons à sa manière.
Son air sombre me laisse clairement présager que lorsqu’il parle
d’apprivoisement, il se réfère à ses propres bagages. Un pas en avant, deux en arrière pour ensuite opérer un demi-tour, c’est exactement ce qu’il a fait ce soir.
— Pourquoi ne pas avoir fait semblant de ne jamais avoir eu cette
conversation avec Jessie ? Si tu ne cherches pas le conflit, que souhaites-tu ?
D’un regard, il paraît me notifier que je connais déjà la réponse à cette
question, or, je ne sais jamais vraiment sur quel pied danser avec lui.
— Juste que tu me parles, que tu te décharges sur moi quand c’est
nécessaire.
— Ça ne l’est pas, réfuté-je.
— Je crois que si, au contraire.
— J’avais dix-sept ans quand je suis tombée enceinte. Ce n’était pas
censé arriver, mais c’est ce qui s’est malgré tout passé. Je ne veux plus jamais que ça se produise. Je ne survivrai pas à une autre perte. C’est trop douloureux, éprouvant. Je ne veux pas d’enfant, jamais, OK ?
Il se sent mal pour moi, je le vois dans ses yeux, à deux doigts de
prononcer le mot de trop qui déclencherait mes larmes, ce que je ne souhaite pas.
— Promets-moi qu’on n’en parlera plus jamais ? tenté-je de lui
soustraire une promesse sûrement absurde.
— Je ne peux pas, je ne fais jamais de promesse. La douleur est lancinante, mais j’essaie de l’occulter tant que je le
peux.
Je devrais être reconnaissante qu’il ne me mente pas, néanmoins, c’est
douloureux de savoir qu’un jour ou l’autre, il reviendra sur le sujet. C’est le risque quand on s’attache à quelqu’un.
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