Virgin mojito
8 - Première rencontre
Maëva
J’adore les balades à moto, la vitesse, cette incomparable liberté. En ce soir d’été, les conditions sont idéales, mais l’homme auquel je m’accroche n’est pas une de mes conquêtes, loin s’en faut ! Ce n’est pas non plus une promenade insouciante, c’est un rapatriement, rien de moins. Il me vire de son bar, c’est la première fois qu’une chose pareille m’arrive. Je suis habituée à être accueillie comme une reine, désirée ; j’ai toujours fait partie des groupes en vue, des personnes à fréquenter. Je me retrouve reléguée au rang d’indésirable. Je suis en colère, j’ai même un peu honte. J’ai trop bu, c’est vrai, j’ai dépassé les bornes, mais pour qui se prend-il ?
Sous mes doigts, le cuir de son blouson, la chaleur qu’il dégage. Contre mes cuisses, les siennes, puissantes, brûlantes. Contre ma poitrine, son dos si large qu’il me cache totalement. Malgré la température extérieure, je frissonne. Je frissonne et ne me l’explique pas. C’est vrai que ce type est beau, mais jamais je n’ai eu l’intention de l’imaginer autrement que comme cet impossible voisin, désagréable, bien trop torturé pour moi.
Pourtant, mon corps réagit, contre ma volonté, m’amène à me poser des tas de questions qui ne devraient même pas me traverser l’esprit. Je dois avoir moins dessoulé que je ne l’imaginais. Comment se comporte-t-il lorsqu’il aime ? Est-il doux, galant, gentil ? Est-il tendre, patient, respectueux ? Est-il du genre à dire des mots d’amour, à en inventer de nouveaux ?
C’est du délire !
Tout le monde semble étonné que je le trouve insupportable, qu’il soit si dur avec moi. Quelle est cette autre facette de lui qu’il me cache ? Lorsque je repense aux révélations de Delphy, je ne peux m’empêcher de l’admirer. Une telle abnégation, une telle fidélité, c’est incroyable. Il doit aimer cette Lydia au-delà de la raison pour lui être si dévoué depuis six ans. Aurais-je tenu si j’avais été à sa place ? Je ne sais pas. Ça me paraît complètement fou. Peut-être n’ai-je jamais été suffisamment amoureuse pour envisager de tels sacrifices… Peut-être n’ai-je pas rencontré la bonne personne… Lydia n’a pas eu de chance, mais j’espère qu’elle se rend compte de tout ce qu’il fait pour elle, de tout ce dont il se prive. J’aimerais le voir agir avec elle. Je voudrais le comprendre, savoir à quel point, à ses côtés, il est différent.
S’il ne veut pas que je prenne la place de Benjamin auprès de Lydia, comment vont-ils se débrouiller ? Je serais prête à me rendre aussi disponible que Benji ; je dois faire mes preuves, c’est vrai, mais si je suis un peu distraite et fofolle dans ma vie privée, au boulot, je suis appliquée, concentrée, consciencieuse. Je n’aime pas voir les gens souffrir. Ce métier, pour moi, c’est une vocation, je suis née pour ça, je veux me rendre utile. C’est pour ça que j’ai choisi cette voie. Je dois gagner sa confiance, je sais que je peux les aider. Je m’y efforcerai s’il m’y autorise.
Gianni est comme un animal sauvage blessé, refuse qu’on l’approche, se méfie. C’est de la peur, j’en suis convaincue. Benjamin parviendra peut-être à le convaincre, moi à l’amadouer. Il faudrait laisser faire le temps, nous n’en avons plus. Benjamin ne travaille plus à compter de demain. Il pourra intervenir, mais il m’a expliqué qu’il préfèrerait que je prenne le relais. Il m’a dit :
– Je pourrais continuer à suivre Lydia, bien sûr, mais j’ai envie de faire le fameux voyage dont je vous ai parlé il y a quelque temps. J’ai besoin de préparer Gianni à mon départ, il faut bien que quelqu’un s’occupe de Lydia en mon absence. Il doit se familiariser avec la situation. Ce serait donc mieux que vous commenciez dès maintenant à faire les auscultations et les prescriptions à ma place. Nous allons y aller progressivement.
Comment réagira Gianni ?
Plus le temps de me poser d’autres questions, nous sommes arrivés à destination. Il n’arrête pas le moteur, ne se retourne pas. Je descends de la moto, détache le casque, le lui tends. J’essaie de calmer le jeu :
– Merci de m’avoir ramenée.
Il ne répond pas, donne un coup d’accélérateur, rentre chez lui, dans la maison juste à côté. Ça lui aurait fait trop mal d’accepter la nouvelle trêve ! Difficile d’enterrer la hache de guerre toute seule. Je veux bien faire un effort, il n’y met vraiment pas du sien. Je sors mon téléphone, envoie un texto à Delphy pour lui expliquer les raisons de mon départ. J’espère qu’elle comprendra et ne m’en voudra pas.
Perdue dans mes rêves, je mets du temps à émerger. Ce sont bien des coups contre la porte de la dépendance et la voix de Benji qui me supplie d’ouvrir. Je me précipite en catastrophe.
– Benjamin, qu’y a-t-il ?
– Habillez-vous vite, Maëva, prenez votre carnet de prescriptions.
Je ne cherche pas à en savoir plus, j’obtempère. Après avoir enfilé une robe d’été qui traînait sur ma chaise, je mets mes sandales à la hâte, attrape ma sacoche. Je suis Benjamin à pas rapides jusqu’à la maison des voisins… du voisin. Le porche est éclairé, la porte ouverte. Benji rentre direct, m’invite à faire de même. Gênée, je découvre l’univers de l’homme impossible. Un petit couloir gris pâle, une console en alu, sur laquelle repose une pile de lettres, nous accueillent. Spots intégrés au plafond, c’est plutôt moderne. Au bout du couloir, Gianni fait son apparition. Mine affreuse, traits tirés, des cernes mangent tout son visage. Il m’aperçoit, se redresse, ses yeux s’animent d’une colère féroce. Il pointe un doigt dans ma direction en interpellant Benjamin.
– Tu ne m’as pas écouté, Benji, qu’est-ce qu’elle fout ici, je t’ai dit de ne pas la ramener !
– Calme-toi, Gianni, d’accord ? Ça va mieux maintenant, Lydia est tranquillisée, soulagée, mais dorénavant, je ne peux plus lui faire de prescriptions. Maëva va s’en charger, c’est tout, OK ?
– Tu plaisantes, elle a picolé comme un trou toute la soirée, je suis sûr qu’elle n’a pas encore décuvé. Dans son état, elle ne serait même pas capable de faire la différence entre une seringue et un stéthoscope !
Les mains toujours serrées sur ma sacoche, j’attends. Pas la peine de relever. Vu sa tête, il a dû passer un sale moment. Après tout l’alcool que je me suis envoyé hier soir, il n’a pas tout à fait tort, mon sang doit être prêt à s’enflammer. J’encaisse les coups, les regards, la haine, les reproches. Benji a besoin de moi, me fait confiance, à moi de prouver qu’il a raison.
– Gianni, laisse-la entrer. Je suis là, tu sais bien que je ne laisserais personne faire de mal à Lydia.
Gianni passe une main dans ses cheveux, contrarié, inquiet, perdu. Ça me fait mal au ventre de le voir comme ça, je ne m’explique pas pourquoi ça m’atteint à ce point, mais c’est le cas. J’aimerais le soulager de cette peine immense. Sans un mot, il s’écarte, tête baissée, c’est tout, il s’écarte et nous laisse entrer.
La chambre est spacieuse, peinte dans des tons rose buvard et parme, des voilages assortis aux fenêtres. Ce serait très joli, très féminin, s’il n’y avait pas ce grand lit médicalisé, ces odeurs de bétadine, ces moniteurs et le bruit incessant du respirateur. Ce serait une chambre superbe si à la place d’une table remplie de médicaments, de produits désinfectants, d’onguents et de pansements, se trouvait une table de chevet.
Je sens le regard de Gianni sur moi, attentif, scrutateur, il guette pour me virer au moindre faux pas. Je n’invente rien, je devine qu’il veut rejeter toute sa colère sur moi. Si je commets une seule erreur, il bondira comme un lion sur sa proie, me réduira en charpie, se défoulera sur moi à coups d’uppercuts virtuels pour me foutre dehors. Je ne lui ferai pas ce cadeau. Je m’arrête devant l’entrée, trouve le distributeur de gel hydro alcoolique, me nettoie les mains. J’enfile des gants, approche du lit. Je découvre Lydia, petite chose si frêle et fragile perdue dans ce grand lit blanc. Seuls ses yeux limpides, transparents, semblent encore en vie.
Benjamin prend la parole pour faire les présentations. Je l’interromps d’un geste de la main. Il me laisse faire. Je saisis celle de Lydia, la ramène vers moi, la serre doucement. Je sais qu’elle ne sent rien, je m’en fous, elle voit, c’est suffisant. Le contact reste quelque chose d’important. Elle n’est pas un dossier, un cas, c’est une personne, une personne qui souffre, qui a besoin d’attention, de respect. Je souris, en analysant l’attirail qui l’aide à
survivre. Elle a une canule avec valve Passy-Muir, modèle VPM5, donc nous pourrons communiquer presque normalement.
– Bonjour, Lydia, je m’appelle Maëva Valence, je suis médecin, je prends la suite de Benjamin. Je serai là pour vous si vous le souhaitez, dès que vous en aurez besoin.
– Maëva, répond-elle, ça va être difficile de passer après Benji, vous savez.
– J’en ai bien conscience, mais je vous promets que je ferai le maximum pour vous soulager.
– Oh, ce n’est pas pour moi que je dis ça, continue-t-elle, c’est pour lui, c’est lui qu’il faut convaincre.
Elle désigne Gianni du regard. Je souris encore.
– Il est très attaché à Benjamin, mais je lui prouverai que je peux vous être utile, croyez-moi, je suis tenace, affirmé-je.
– Je l’ai auscultée, nous interrompt Benji, elle a une pneumopathie, vous pourriez confirmer, Maëva, et prendre les mesures nécessaires ?
– Bien sûr, je réponds.
Avec beaucoup de délicatesse, je fais un bilan, vérifie la gorge, les voies respiratoires, procède à une nouvelle aspiration de la canule. Effectivement, en écoutant les poumons, j’entends un foyer. Je ne veux pas les inquiéter, mais hors de question de laisser cette patiente à risque comme ça.
– Lydia, je vais vous prescrire des antibiotiques, j’en ai dans ma sacoche, je vais mettre une dose dans la perf, mais je veux que vous fassiez une radio. Nous allons vous hospitaliser cette nuit, c’est une simple précaution. Vous serez de retour chez vous demain soir au plus tard, d’accord ?
– C’est vraiment nécessaire ? intervient Gianni. Tu vois, Benji, je t’avais bien dit que ça ne servait à rien de l’appeler.
– Gianni, le coupe Benjamin, Maëva a raison, ce n’est pas une simple bronchite, elle ne fait que te répéter ce que je t’ai dit il y a vingt minutes.
– Je ne veux pas aller à l’hôpital, supplie Lydia.
– Vous entendez, crie Gianni, elle refuse. Ils vont encore la garder des lustres, ici au moins, elle est bien.
– Lydia, si vous le souhaitez, je vous accompagne, insisté-je, cet examen est important.
Une larme roule sur sa joue. Je l’essuie, tente de la rassurer.
– Juste une radio, Lydia pour contrôler l’importance du foyer, je vous le promets.
C’était ma première rencontre avec Lydia. J’ai eu raison de choisir l’hospitalisation, le foyer était plus sérieux que je ne l’imaginais. Avec la respiration artificielle à long terme, c’est un risque, il ne faut surtout pas négliger ce genre de complications. Heureusement, l’antibiothérapie a fonctionné. Elle est rentrée chez elle, s’est bien remise. Nous ferons une radio de contrôle dans deux mois, mais je suis déjà rassurée.
Gianni ne me fait pas plus confiance pour autant. Il fait systématiquement appel à Benjamin. Je ne suis réquisitionnée que s’il s’agit de prescrire des médicaments. Même si Benjamin peut encore le faire lui-même, il tient à ce que je m’occupe des prescriptions. Il pense que de cette façon, petit à petit, Gianni s’habituera. Chaque fois mon intervention s’accompagne d’avertissements menaçants de Gianni qui craint que je ne fasse du mal à sa chérie.
Lydia, quant à elle, est une jeune femme adorable. Elle voit bien tout ce que son petit ami fait pour elle, en a conscience, elle sait que s’il me rejette ainsi, c’est qu’il a peur. Elle m’accepte, m’a même demandé de lui rendre visite plus souvent, juste pour discuter. J’aimerais beaucoup, mais je crains que Gianni ne le perçoive pas bien. Je ne veux pas le brusquer, il prendrait encore ça pour de la provocation. Il est si méfiant et buté.
Les rares fois où je me retrouve à son chevet, Lydia me reproche de ne pas répondre à son désir. Je prétexte la surcharge de travail, le fait qu’elle a aussi besoin de repos. Elle n’est pas dupe.
Ce week-end, je ne suis pas d’astreinte. Ça fait maintenant trois mois que je remplace Benji. Tout se passe bien. J’ai réussi à m’organiser, les patients ont l’air de m’apprécier. Benji doit de temps en temps faire l’inspecteur des travaux finis, quand il croise un ancien patient. Ces derniers ne peuvent s’empêcher de lui demander si selon lui, ma prescription est bonne. Il rit chaque fois qu’il me le raconte. Il leur répond toujours que j’aurais dû ajouter sur l’ordonnance de prendre en même temps que le traitement une bonne dose de confiance.
Au fond, Benji est fier, je le sais, il a tellement compté pour toutes ces familles. Je suis heureuse qu’elles continuent à requérir son avis. Ça ne m’enlève rien, et lui a encore une grande importance à leurs yeux. Au moins, tout ne disparaît pas du jour au lendemain comme un nuage de fumée.
– Maëva, m’interrompt Benji dans mes pensées pendant que je sirote un café.
– Oui, Benji, vous avez besoin de quelque chose ?
– Hum, oui, confirme-t-il soucieux en tirant sur la chaise qui me fait face.
– Dites-moi tout.
– Je pars chez mon frère pour le week-end. Vous serez seule ici.
– D’accord, c’est bien, ça vous changera un peu les idées. C’est bon de se retrouver en famille.
Il grimace.
– Oui, mais vous devrez affronter Gianni si Lydia a un souci.
– Vous ne l’avez pas averti ? demandé-je en lâchant presque ma tasse qui rebondit sur sa soucoupe dans un tintement agaçant.
– Je n’ai pas eu le courage de le faire, Maëva, il m’aurait dissuadé de partir. J’ai vraiment besoin de prendre l’air.
– D’accord, je… Bon sang, je prie pour que Lydia passe enfin un week-end sans heurts.
– Moi aussi, commente-t-il en baissant les yeux. Je m’en veux de les abandonner, mais je sais que je peux compter sur vous. Je suis désolé, Maëva, j’ai juste…
– C’est bon, Benji, vous avez le droit de vivre un peu, tout ira bien.
– Maëva, si vous devez intervenir, n’attaquez pas Gianni de front. Faites le job, c’est tout. Laissez-le s’énerver, ça lui passera. Le plus important, c’est de vous occuper de Lydia. Gianni est assez grand pour gérer sa colère.
– Très bien, merci du conseil Benjamin.
– Si ça ne vous ennuie pas trop, il faudrait peut-être que vous dormiez dans la villa le temps que je revienne, parce que Gianni ne viendra pas toquer à votre porte, même si je ne réponds pas.
– Il devrait pourtant considérer que même Lydia me fait confiance maintenant, me renfrogné-je.
– Ne lui en veuillez pas, Maëva, ça viendra avec le temps.
– Si vous le dites. Partez tranquille, Benjamin, je ferai tout ce qu’il faudra.
– Je n’ai pas le moindre doute à ce sujet, Maëva, vous êtes une jeune femme remarquable. Il est temps que je fasse ma valise, dit-il en se levant. N’hésitez pas à m’appeler si besoin.
Une heure et demie plus tard, Benjamin a déserté les lieux. Onze heures, il fait déjà très chaud. Je vais en profiter pour me relaxer, faire un plongeon dans la piscine qui me tend les bras, et préparer la petite soirée que j’envisage dans une quinzaine de jours avec mes amis parisiens. Ils me manquent, je leur avais promis une crémaillère ; à défaut d’avoir un vrai chez-moi, ça sera une simple fête de retrouvailles. Je voulais organiser ça dans un restaurant, Benji a insisté pour que ça se fasse ici. Il veut s’occuper du barbecue, Benji est le roi du barbecue, spécialiste des grillades juteuses aux sarments de vigne. Je suis ravie. J’ai hâte de faire les présentations. Mes amis vont adorer cet homme qui fait maintenant partie de mon univers, de mon quotidien.
Chaque soir, nous nous retrouvons pour dîner. Je lui raconte ma journée, lui donne des nouvelles de nos patients, les miens, ses anciens. Il est toujours très ému, s’intéresse à chacun d’eux. C’est si instructif de passer tout ce temps avec lui. Il est plein de sagesse, de tendresse. Son expérience, ses conseils me permettent d’être meilleure, plus à l’écoute, d’affiner mon apprentissage. C’est plus qu’un médecin à la retraite, c’est devenu mon modèle, mon mentor. Je veux être comme lui, exactement comme lui.
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