Virgin mojito
9 - Confiance forcée
Gianni
Muriel vient de terminer les soins de Lydia. Comme toujours, je masse la femme de ma vie, consciencieusement, les pieds, les chevilles, je remonte sur les muscles atrophiés de ses mollets, ses genoux, ses cuisses dont la fonte musculaire est impressionnante. Je ne m’attarde pas sur cette vision terrible ni sur la sensation des os si près sous la peau. Je souris pendant que Muriel range le matériel, mets un peu plus de crème dans les paumes de mes mains. J’attrape celle de Lydia, l’embrasse, glisse mes doigts dans les siens pour faire circuler le sang, lui apporter un peu de confort. Ils ne serrent plus les miens. Ses membres ne sont plus que des poids morts. Chaque fois que je la touche, je ne peux réprimer l’espoir de la sentir enfin réagir. Chaque fois, mon cœur se déchire un peu plus face à ce nouvel échec. Je ne lui montre pas ce que je ressens. Je lui cache ma peur, ma culpabilité, ma colère. Je veux que chaque minute passée avec elle soit un peu moins triste que ce à quoi la vie la condamne.
Muriel est adorable. Infirmière depuis dix ans, elle suit Lydia depuis le début. Elle ne nous a jamais lâchés. Méticuleuse, dévouée, nos relations vont au-delà du rapport patient-personnel médical. Aujourd’hui, c’est une amie, une amie que je peux appeler lorsque je suis mal, lorsque je me sens seul et déprimé. Nous mangeons souvent ensemble lorsqu’elle a terminé son travail, que Lydia s’est assoupie. Nous échangeons sur la vie, la mienne, la sienne. Muriel est une bouffée d’oxygène qui m’offre quelques heures de distraction, elle me fait du bien. Elle m’apporte souvent des petits plats qu’elle mitonne dans le but de me remonter le moral. C’est toujours délicieux. Cette fois, pour me faire plaisir, elle a préparé des antipasti et des cannoli, une touche d’Italie qui me rappelle mes parents. Elle est si gentille avec Lydia, elles s’entendent à merveille.
– Lydia, il faut te reposer maintenant. Je repasse ce soir pour ta piqûre, OK ?
– D’accord, allez manger tous les deux, heureusement que tu t’occupes un peu de Gianni, lui dit Lydia, il se gaverait de cochonneries si tu n’étais pas là.
Muriel rit, secoue la tête.
– Ça me fait plaisir et puis, c’est purement égoïste, comme ça, j’ai de la compagnie.
Je dépose un baiser sur le front de Lydia, sur le bout de son nez, sur chacune de ses joues. Comme d’habitude, je fais semblant d’oublier ses lèvres, recule, m’apprête à partir.
– Gianni, murmure-t-elle, il en manque un !
Comme toujours, je me retourne, feins de réfléchir, reviens sur mes pas, pose ma bouche sur la sienne, tendrement, longtemps, en lui susurrant :
– Le meilleur pour la fin.
C’est notre petit rituel, il nous fait sourire, nous permet de croire un centième de seconde que tout est normal, que nous sommes un jeune couple amoureux comme tant d’autres.
Nous ne sommes pas comme tout le monde, parce que ma femme ne sent plus mes caresses, ma peau contre la sienne, ne frissonne plus à mon contact. Ma femme ne ressent plus le poids de mon corps sur le sien, n’enroule plus ses jambes autour de ma taille. Elle ne griffe plus mon dos, ne soupire plus entre mes bras. Nous ne sommes plus un couple heureux parce que nous ne faisons plus le moindre projet. Nous vivons heure par heure en priant pour un mieux qui ne vient jamais. Nous ne parlons pas vacances, mariage, enfants, parce que nous ne pouvons ne serait-ce que l’envisager.
Pourtant, chaque seconde est précieuse, aussi précieuse que chaque goutte de sang qui circule dans ses veines, que chaque mouvement que le respirateur permet à ses poumons, que chaque regard qu’elle m’offre. Dans tous ses baisers, je puise la force de continuer à espérer.
– Gianni, laisse-la se reposer, viens manger, gronde gentiment Muriel.
– À tout à l’heure ma chérie.
Muriel est une jolie femme, blonde, cheveux mi-longs, naturellement ondulés, elle les détache en sortant de la chambre de Lydia. Elle enlève la blouse qu’elle met toujours pour s’occuper de ma femme. Elle se dirige dans la cuisine, fait comme chez elle. Elle connaît parfaitement les lieux, elle nous fréquente depuis si longtemps qu’elle est presque devenue un membre de la famille. Elle récupère son sac à main sur la table, sort un brillant à lèvres, l’applique sur sa bouche fine et bien dessinée. Une petite coquetterie féminine qui ne m’échappe pas.
Je ne suis pas plus aveugle qu’innocent, je sais que je lui plais, qu’elle m’apprécie, un peu trop peut-être. Elle souhaiterait sûrement que notre relation évolue. Elle ne l’a jamais ouvertement exprimé, mais elle montre tous les signes. J’aurais pu être tenté, ça aurait été facile, je ne suis pas un sain. Je me l’interdis. Est-ce que je lui ai fait comprendre que rien ne se passerait jamais entre nous ? Non. Égoïstement je préfère cette ambigüité à son départ. Elle s’occupe trop bien de Lydia pour qu’une autre prenne sa place. Muriel a du caractère, si je la blesse, elle serait capable de prendre définitivement la fuite. C’est injuste pour elle, elle doit continuer à y croire, je m’en fous, tout ce qui compte, c’est le bien-être de Lydia.
– C’est vraiment délicieux Muriel, comme toujours.
– Merci, me répond-elle. Dis-moi, je voulais aller au cinéma ce soir, tu serais d’accord pour m’accompagner ?
Je pose mes couverts de chaque côté de mon assiette, ennuyé. C’est la première fois qu’elle me propose de sortir avec elle.
– Tu sais bien que je ne peux pas la laisser.
– Tu le fais bien pour te rendre au bar, m’assène-t-elle un peu trop rapidement.
– C’est différent.
– En quoi ?
– Le Lounge, c’est le boulot.
– Tu peux lui demander, je suis persuadée qu’elle n’y verrait aucun inconvénient, insiste-t-elle.
– Muriel, je suis désolé, je ne peux pas faire…
Une alarme retentit dans la chambre, m’empêche de terminer ma phrase. Je lâche tout, me précipite. Lydia est inconsciente, des bips retentissent partout dans la chambre. Je ne sais même pas de quelle machine ils proviennent. Muriel tente de stabiliser ma femme comme elle peut. Je fonce chez Benjamin, cours à perdre haleine, entre, personne ! Je me dirige sur la terrasse, trouve Maëva allongée sur un transat, en maillot de bain, en pleine conversation téléphonique. Elle s’interrompt.
– Gianni ? Qu’est-ce qui se passe ?
– Benji, où est-il ?
– Parti en week-end, qu’y a-t-il ?
Benji, parti ? C’est quoi ce délire ? Je panique totalement, condamné à lui expliquer, à elle, la situation. Elle se lève d’un bond sans même me laisser finir, se rue dans le salon, enfile une robe en une demi-seconde, attrape sa mallette et, pieds nus, foule le gravier jusque chez moi. Je la suis au pas de course.
J’entends des mots, des mots que je ne veux pas comprendre : arythmie, chute de tension, arrêt… sur un bruit sifflant qui m’arrache le cœur. Impuissant, je vois Maëva pratiquer un massage cardiaque à la femme de ma vie. Elle grimpe carrément sur le lit. À califourchon au-dessus du corps fragile de celle que j’aime, elle appuie des deux mains sur ce cœur qui m’appartient, avec force, en rythme. Elle ordonne à Muriel de lui passer des médocs. J’entends adrénaline, seringue… Tout est net et tout est flou. Je ne crois pas, refuse d’intégrer ce à quoi j’assiste. Les termes se mélangent, les sons aussi, je suis transi de peur, paralysé, incapable de faire un pas de plus. Je ne veux pas voir ça, même pas y penser. Ça ne peut pas, ne doit pas arriver. Les minutes s’égrènent, ça dure une éternité.
Enfin, le moniteur réagit, l’écran s’anime à nouveau. Le bip se fait plus rassurant, jamais je n’ai autant apprécié ce son répétitif. Ma cage thoracique se libère de l’air que j’y avais emprisonné. Maëva attend encore quelques secondes, descend du lit. Elle est en nage, des perles de sueur dégoulinent de ses tempes. Elle s’occupe des constantes de Lydia qui n’a toujours pas repris connaissance. Je n’ai plus de salive, je suis dans l’attente. J’espère un mot qui me réconforte, qu’elle me dise que ce n’était rien, que ça va aller, que le cauchemar est terminé. Je veux me réveiller, qu’elle m’annonce que ce n’était pas vrai, que le cœur de Lydia ne s’est pas arrêté. Maëva revient vers moi, épuisée par cette lutte acharnée pour rendre sa vie à ma femme.
– Gianni, elle est stable maintenant, mais je n’ai pas le choix, je dois la faire hospitaliser quelques jours. On va faire un électrocardiogramme, une échographie cardiaque et quelques examens complémentaires pour comprendre ce qui a pu causer cet arrêt. Il faut éviter que cela ne se reproduise.
– Pourquoi elle ne se réveille pas ?
– Elle va reprendre conscience, c’était… compliqué, laissez-lui un peu de temps. Vous êtes d’accord avec ma décision ?
J’accepte d’un signe de tête.
– Merci, Maëva, vous avez été formidable, pardon d’avoir douté de vous.
Elle pose une main sur mon bras :
– J’ai fait mon travail, ne vous inquiétez pas pour le reste, vous aviez vos raisons. Je vais appeler pour qu’on vienne la chercher. Vous pourrez l’accompagner si vous le souhaitez. Je reste ici jusqu’à ce que l’ambulance arrive. Ensuite, le temps de fermer la maison de Benjamin, je vous rejoins à l’hôpital.
Maëva a tenu sa promesse. Elle débarque dans la salle de soins intensifs au moment où une infirmière me demande de sortir.
– Je suis le médecin traitant de mademoiselle Gaultier. C’est moi qui ai demandé son hospitalisation, s’adresse-t-elle à l’infirmière. Pouvez-vous laisser encore quelques minutes à monsieur Peretti s’il vous plaît. Je reste avec lui.
– Comme vous voulez, pas trop longtemps, il pourra revenir à onze heures après les soins.
– C’est entendu, merci, madame… ?
– Berger.
– Merci de votre compréhension, madame Berger.
J’ai emprisonné la main de Lydia dans la mienne, j’entends ces deux femmes parler à côté de moi, je ne les écoute pas. Concentré sur les paupières de Lydia qui ne bougent pas d’un cil, je me répète en boucle : ouvre les yeux ma chérie, je t’en supplie, ne m’abandonne pas, ouvre les yeux… Les doigts qui se posent sur mon épaule me font sursauter.
– Pardon, je ne voulais pas vous faire peur. J’ai vu le médecin de garde.
– Que vous a-t-il dit ? Pourquoi n’a-t-elle pas repris conscience ? Ça fait plusieurs heures maintenant. Elle devrait me parler, ce n’est pas normal.
– Gianni, son organisme a subi un gros choc, il faut lui laisser un peu de temps. J’ai regardé le dossier, les constantes sont à nouveau normales. Ça devrait aller.
– Vous me cachez quelque chose, je le sens. Arrêtez de me mener en bateau, balancez les infos, lui ordonné-je.
Elle prend une grande inspiration, s’adosse au mur.
– Son cœur a été sérieusement fragilisé par cette attaque. Il va falloir la surveiller encore plus. Mais je suis là, d’accord, Benjamin et moi vous soutiendrons.
Je me penche, serre la main de Lydia contre mes lèvres, l’embrasse. Comme si ce n’était pas assez dur comme ça !
– Elle est toute ma vie, vous savez. Je l’ai aimée dès la première seconde. J’ai croisé son regard, ça a suffi. J’étais à elle. Je n’ai même pas compris ce qui m’arrivait. Il me fallait cette femme à tout prix. Vous croyez au coup de foudre, Maëva ?
– Quand on vous écoute, on ne peut qu’y croire, Gianni, dit-elle avec un mince sourire. Je n’ai jamais vécu une telle chose, mais ce doit être merveilleux.
– Ça l’est, je lui réponds sans détourner mes yeux de Lydia. Le jour où je l’ai abordée, où nous nous sommes parlé, j’ai su qu’on passerait le reste de notre vie ensemble. C’était une évidence, une impression de rassembler deux moitiés d’un tout. Ne me demandez pas d’analyser, ça s’est imposé à nous. Ça nous est tombé dessus, nous étions destinés, je ne vois aucune autre explication. Ce n’est même pas rationnel.
– J’aimerais connaître ça un jour…
– Tout le monde devrait pouvoir le vivre, mais pas en payer la note. Pas comme ça ! Ce qui lui est arrivé est injuste, dégueulasse. Si seulement j’étais à sa place. C’est à moi d’être dans ce foutu lit, pas à elle.
– Ne dites pas ça, ça ne sert à rien, vous vous torturez en vain. Personne ne mérite une telle épreuve, ni elle ni vous.
– Il faut y aller maintenant, nous rappelle madame Berger, l’infirmière.
– Venez, m’invite Maëva, vous reviendrez tout à l’heure. Vous ne pouvez plus rien faire pour elle pour le moment.
– Je ne veux pas la laisser seule. Je veux qu’elle voie un visage familier quand elle se réveillera.
– Alors je vais rester. Moi, ils m’y autoriseront. Rentrez chez vous, je vous appelle un taxi. Reposez-vous, s’il y a quoi que ce soit, je vous téléphone, c’est promis.
– Vous allez vraiment rester ?
– Je tiens toujours mes promesses, Gianni, comptez sur moi.
Interdit devant tant de sollicitude, surtout après la façon dont je la traite depuis le début, je me lève, la prends dans mes bras. Je me mets à chialer comme un gamin. Impossible de contrôler. Elle plaque ses mains sur mon dos, prononce des paroles rassurantes.
– Allez, Gianni, Lydia détesterait vous voir dans cet état. Vous êtes fort, montrez-lui, envoyez-lui toutes les bonnes ondes possibles. Revenez avec le sourire, OK ? Je ne bouge pas d’ici, si elle ouvre les yeux, je vous appelle dans la seconde et vous la passe, d’accord ?
– Merci, merci, je m’en veux de…
– Chut, on passe à autre chose, c’est oublié. Filez, essayez de dormir un peu.
Je me penche sur Lydia, embrasse son front, le bout de son nez, ses joues, hésite un instant, espérant qu’elle réponde à notre petit rituel… Je pose ma bouche sur la sienne en murmurant :
– Le meilleur pour la fin.
Un dernier regard, je quitte la chambre.
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