Virgin mojito
26 - Joyeux Noël
Maëva
Ma vie est étrange. Mes matins ressemblent à ceux de tout un chacun, si ce n’est que l’homme qui partage mes petits-déjeuners n’est ni mon père ni mon mari. C’est mon proprio et mon ami. Mes journées sont celles d’un médecin surchargé de boulot, une ribambelle de cas se succède à l’heure où sonne la rentrée. L’automne jaunit les feuilles des arbres, refroidit l’océan, mais le soleil est toujours bien présent. Le soir, je retrouve celui qui me fait tant vibrer. Chaque fois qu’il me prend dans ses bras, me fait l’amour, j’oublie qu’il n’est ni mon mari ni l’homme de ma vie. Gianni regagne ensuite sa maison. Devant Lydia, chacun de nous fait comme si de rien n’était.
Une vie vraiment très étrange !
Un monsieur très âgé avance à pas minuscules, je lui ouvre la porte. Il me rappelle ces anciens jouets mécaniques, un peu raides, ils sautillaient pour emprunter une route aléatoire. Ce monsieur se dirige vers mon fauteuil.
– Non, je le corrige, asseyez-vous plutôt là, lui indiqué-je.
– QUOI ? hurle-t-il.
Je sursaute. Je ne m’attendais pas à un tel volume. Je jette un œil à ses oreilles, pas d’appareillage. Ça va encore être coton.
– Mettez-vous là, monsieur, insisté-je en pointant mon index sur la chaise que je lui recule.
– D’ACCORD, MERCI DOCTEUR.
– Pouvez-vous me rappeler votre nom, monsieur ?
– NON, JE NE VEUX PAS PELER D’OIGNONS, DOCTEUR, JE SUIS VENU POUR UNE AUSCULTATION.
Je vérifie mon carnet de rendez-vous. Il s’agit de Monsieur Encara ? Maxime Encara.
– Très bien, monsieur Encara, en quoi puis-je vous aider ?
– DES DÉS ? POURQUOI DES DÉS ? JE NE SUIS PAS LÀ POUR JOUER !
– Aider… en quoi puis-je vous AI-DER ?
Il ne comprend pas. Je griffonne sur une feuille.
– Ah ! Faudrait penser à articuler, docteur, ou à parler un peu plus fort, rit-il. J’ai un problème.
– Votre audition ?
– Comment ça l’addition ? Vous voulez que je règle avant que vous ne m’auscultiez ?
Sur le même papier, j’écris : Audition ?
– Oh, non, j’ai oublié mon appareil à la maison, s’esclaffe-t-il. Vous allez devoir faire avec, docteur.
– OK, articulé-je exagérément.
– J’ai une espèce de trainée rouge qui monte le long de mon bras. Ça doit pas être normal.
– Vous vous êtes blessé ? demandé-je en le guidant vers la table d’examen.
– Non, je ne me suis pas baissé, dit-il en fronçant les sourcils.
– BLESSÉ, monsieur Encara.
– Ah, oui, j’ai dû m’accrocher un peu en manipulant mes outils.
Après une auscultation minutieuse, je prescris des antibiotiques à monsieur Encara. En bricolant, il s’est fait une ampoule monstrueuse au creux de la main. Ça s’est infecté, il a un peu trop attendu pour consulter, mais tout devrait rentrer rapidement dans l’ordre.
La patiente suivante est la maman d’un petit garçon de deux ans. Je l’ai déjà reçue plusieurs fois. Elle m’a téléphoné en catastrophe tôt ce matin parce que son fils a chuté de sa chaise haute en gesticulant un peu fort. Après qu’elle m’ait décrit la réaction du petit, j’ai préféré l’orienter vers les urgences de l’hôpital des enfants.
– Madame Lemary, comment va Grégory ?
– Mieux, je voulais vous montrer les radios. Votre secrétaire m’a permis de passer entre deux patients. Je suis désolée de venir vous embêter sans rendez-vous, je suis tellement inquiète.
– L’urgentiste de l’hôpital ne vous a pas délivré son compte-rendu ?
– Si, mais je veux être bien sûre.
J’examine Grégory. Encore un peu choqué, il est moins vif que d’habitude. Les radios ne montrent ni fracture ni trauma apparent.
– C’est arrivé ce matin, il doit être encore un peu perturbé, je la rassure. Il faut le surveiller. Pensez à le réveiller toutes les heures cette nuit.
– Le réveiller ?
– Il est tombé sur la tête, il faut être sûr qu’il n’y ait pas d’hématome, de saignement qui apparaisse. C’est important, cette nuit en tous cas. Ne vous affolez pas, c’est une simple précaution.
– Il a déjà tant de mal à s’endormir. C’est un hyperactif, il veut tout le temps qu’on le sollicite. L’heure du coucher, docteur, c’est un véritable enfer, il hurle pendant des heures.
– Il finira bien par trouver le sommeil, dorlotez-le un peu. Vérifiez aussi qu’il ne vomit pas.
Elle se mord une lèvre, grimace.
– C’est que, dit-elle gênée, il est très capricieux, il pleure tous les soirs, jusqu’à se faire vomir.
– Oh, et bien, si ça arrive plusieurs fois…
– Docteur, il vomit jusqu’à trois fois. Je passe la moitié de la nuit à lui faire prendre le bain, à nettoyer son lit. J’ai même tapissé le sol de sa chambre de sacs plastiques et de serviettes pour éviter d’abîmer la moquette.
– S’il vomit en jet, ajouté-je en prenant quelques notes sur le carnet de santé de Grégory.
– Il projette jusqu’au milieu de la pièce, m’assène-t-elle.
Je relève la tête, effarée. Merde, c’est un remake de l’Exorciste ?
– Écoutez, inquiétez-vous et appelez les urgences si ce n’est pas comme d’habitude, d’accord ? Mais le compte-rendu et ce que je vois maintenant me semblent rassurants.
– Merci, docteur, je sais qu’il était peut-être superflu que je passe, mais j’ai eu si peur.
– Je comprends, vous avez bien fait. Rentrez tranquille, surveillez-le bien. Dans quelques jours, cette chute ne sera plus qu’un mauvais souvenir.
Noël est passé, avec son lot de grippes, bronchites, gastro-entérites. Je me shoote aux vitamines. Entre le cabinet, les visites à domicile, les gardes et Lydia, je ne sais plus où donner de la tête. Elle a fait deux grosses infections qui ont bien failli la laisser KO. Je priais intérieurement pour qu’elle résiste, s’en sorte, que je n’aie pas à agiter devant tout le monde, et surtout devant Gianni, le fameux papier dont je continue à lui cacher l’existence. J’ai été exaucée, j’ai quand même dû la faire admettre plusieurs jours à l’hôpital.
Gianni est resté auprès d’elle chaque fois. Ça me rassure qu’il prenne encore autant soin d’elle. Je l’admire pour ça. Pour ça, pour tout ce qu’il a déjà fait, pour tout ce qu’il est. Mais je suis dans la merde. Pourquoi ? Parce que j’ai fait la pire connerie de ma vie, je suis encore tombée amoureuse. Non, ce n’est pas le terme exact. Avant lui, il ne s’agissait que de coups de cœur. Je le sais aujourd’hui, je peux faire la différence.
Je pense à lui tout le temps, le jour, la nuit. Il me manque dès qu’on se quitte. Je souffre quand il a de la peine, quand il s’inquiète pour Lydia. Pire que tout, je sens poindre cet affreux sentiment de jalousie, de possession. Je n’ai absolument pas le droit ! C’est moi la femme en trop. Elle est la première, la vraie. C’est plus fort que moi. Lorsqu’il rentre chez lui, je le retiens de plus en plus longtemps.
Pathétique !
J’ai enfreint les règles. S’il le soupçonnait, il romprait, c’est certain. Il veut vivre, profiter, pas m’aimer. C’était clair, c’était le contrat. Il a fallu que je m’entiche de lui. Je me tais, trop peur de le perdre. À défaut de l’avoir tout entier, tout le temps, que j’aie au moins ça.
Je m’attache aussi terriblement à Lydia. C’est paradoxal ; plus j’apprends à la connaître, moins je peux contrôler ce que je ressens. J’ai passé le soir de Noël chez mes parents, à Paris. Arrivée le jeudi, je suis rentrée dès le lendemain, contrainte du boulot. Loin de la région bordelaise, loin de tout, j’ai passé un moment magique. Je n’ai pas raconté à mes parents mon histoire avec Gianni. Ils s’opposeraient à cette relation. J’ai beaucoup parlé de Delphy, de Benjamin, du bonheur d’avoir à mon tour conquis la patientèle de ce dernier. Je leur ai expliqué que je ne cherchais plus d’appartements, celui que j’occupe chez Benji est un petit paradis, au moins, j’ai de la compagnie. Au retour, après avoir délicieusement rechargé les batteries, j’ai trouvé le colis tant attendu. Je vais l’offrir avec un peu de retard, personne ne s’en formalisera.
Je sonne, Gianni me reçoit. Dans le couloir, il me prend dans ses bras.
– Tu m’as manqué, murmure-t-il.
– Je ne suis partie que deux jours, je souris.
– Deux jours de trop…
Il ne m’embrasse pas. Nous ne le faisons jamais ici. D’un signe de tête, il m’invite à aller voir Lydia.
– Maëva, joyeux Noël, me dit-elle.
Je me penche, pose une bise sur sa joue.
– C’était bien chez tes parents ?
– Mieux que ça, je réponds, enjouée. Les tiens ont pu venir ?
– Oui, ils ont même dîné dans la chambre, rit-elle. Ma sœur avait amené son petit ami, un garçon charmant. C’est passé vite.
– Ils sont déjà repartis ? la questionné-je en vérifiant ses constantes.
– Mélie a des examens début janvier, elle doit réviser. Ici, avec toutes ces allées et venues, c’est compliqué, commente-t-elle tristement.
– J’ai une surprise pour vous deux, annoncé-je en m’éloignant pour récupérer le paquet dans mon gros sac. Je sais que nous avons des rapports un peu… extraordinaires tous les trois. Aussi, je voulais vous offrir quelque chose de spécial. Je croise les doigts pour que ça fonctionne parce que je prépare ça depuis longtemps.
– Qu’est-ce que c’est ? demande Lydia, excitée comme une gamine.
– Peut-être un moyen de te faire retrouver quelques sensations. Gianni, tu veux bien ouvrir ?
Sans un mot, il obéit, révélant deux paires de lunettes-casques, et un tout petit ordinateur. Il m’interroge du regard.
– Gianni, approche le fauteuil, installe-toi.
Je m’occupe des branchements, pose l’ordinateur sur une chaise près de Gianni. Je le mets en route, cherche un des programmes.
– Je vous explique : ce sont des casques de réalité virtuelle. Un de mes amis est passionné d’informatique et de jeux vidéo. J’ai piqué quelques photos de vous chez Benji. Mon ami a réussi à créer des personnages virtuels à votre image. Je lui ai demandé de mettre au point différents décors, je vais vous laisser les découvrir. Vos personnages sont connectés entre eux. Pour des raisons évidentes, c’est celui de Gianni qui permettra au tien, Lydia, d’interagir avec l’interface. Lydia… tu m’as offert un cadeau inestimable, je voulais trouver quelque chose qui te prouve à quel point tu comptes pour moi. Ce programme ne te permettra pas de remarcher, mais le cerveau est un organe si complexe, si merveilleux… Peut-être qu’en faisant appel à ta mémoire sensorielle, tu pourras éprouver des choses inattendues. Je l’espère. Je vous quitte, j’espère que ça vous plaira. Je vous souhaite un joyeux Noël à tous les deux, je conclus en calant le casque sur la tête de Lydia.
Gianni me regarde, curieux, ému. Je lui montre comment tout fonctionne, frôle sa main dans un geste de tendresse, avant de m’en aller.
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