Virgin mojito
35 - Mumu trou du cul !
Maëva
Croiser Gianni sur ce bateau fut une véritable épreuve. Léo a été adorable. Il sait tout maintenant, je lui ai tout confié, y compris les difficultés que j’ai à me remettre de cette déception, de cette terrible et humiliante rupture. Il m’a parlé de sa propre vie, de ses peines, nous sommes deux cœurs écorchés. Nous avons tous les deux un parcours sentimental difficile. Il croit que nous pouvons nous réparer l’un l’autre. Je ne suis pas persuadée qu’il ait raison, pourtant, j’ai envie d’essayer. J’en ai ras le bol de pleurer, d’attendre. Si Gianni avait dû revenir vers moi, accepter de m’écouter, il l’aurait fait depuis longtemps. Sur la péniche, je n’ai encore eu droit qu’à des avertissements, des reproches et des menaces. Jamais il ne s’assouplira.
Quant à Mumu trou du cul, elle doit se charger de faire un bon travail de sape derrière mon dos. Pas besoin de me faire un dessin, elle ne m’a jamais appréciée. Arriver à nous séparer, c’est sa plus grande victoire. Elle va passer le reste de sa vie à s’auto congratuler. Pauvre fille, je la plains tout compte fait. Elle va vivre dans l’ombre de deux femmes que Gianni aura aimées. En substitut de pacotille, elle n’obtiendra jamais qu’il lui soit dévoué comme il l’a été pour Lydia. Je ne dis pas que je mériterais Gianni plus qu’elle, je sais juste qu’elle se leurre si elle croit qu’il lui est acquis.
– Maëva, monsieur Longre est arrivé, me coupe Delphy dans ma rêverie.
– Fais-le entrer, merci, Delphy.
– Monsieur Longre, bonjour, je ne vous ai pas vu depuis un moment, comment allez-vous ? Votre femme ?
– Bonjour docteur. Ça allait mieux, au début du traitement. Mais voilà, ça recommence.
– Votre téléphone a encore disparu ?
– Non, mon téléphone n’est plus la cible de ses… effusions.
– Elle est rentrée chez vous ?
– Non, docteur. C’est bien le problème. Je croyais, comme les médecins et le personnel de l’unité dans laquelle elle est hospitalisée, que les nouveaux médicaments fonctionnaient.
– Mais ?
– Elle ne parlait plus ni de l’étagère IKEA ni de Siri ni de mon téléphone.
– Mais… insisté-je.
– Elle ne veut plus quitter l’hôpital.
– Pourquoi ? Elle a peur de recommencer si elle retrouve sa vie normale ?
– Non, docteur, vous ne comprenez pas. Elle est tombée amoureuse de l’unité, de sa chambre en particulier, des murs de sa chambre. Elle ne veut plus en sortir. C’est gênant, il vaut mieux frapper avant d’entrer, je vous assure. L’autre jour, j’ai voulu aller la voir, je l’ai trouvée nue en train de rouler une galoche à la porte de la salle de bain.
– Qu’attendez-vous de moi, monsieur Longre ?
– Je sais que vous n’êtes pas psychiatre, mais pourriez-vous les appeler pour leur demander de changer encore le traitement. Ma femme ne va pas mieux, docteur, pas mieux du tout. Ils ne m’écoutent pas.
– Je vais voir ce que je peux faire, mais je ne pense pas avoir quoi que ce soit à leur apprendre sur le sujet. Vous savez, ils ont déjà dû prendre toutes les mesures nécessaires.
Après monsieur Longre, c’est madame Pinson qui se rappelle à mon bon souvenir.
– Madame Pinson, comment vous portez-vous ?
– Bonjour docteur, paraît qu’j’avais pas d’patite finalement.
– Oui, une très bonne nouvelle, mais votre foie était tout de même en souffrance. J’espère que vous avez bien suivi le régime alimentaire que je vous ai prescrit.
– Sûr ! À la lettre.
– Bien, nous allons vérifier tout ça.
– Par contre, j’ai l’feu en dedans, quequ’chose de terrible. Comme si qu’on m’passait la tuyauterie au chalumeau.
– Ah, c’est embêtant, vous avez un reflux ?
– Qu’est qu’vient faire l’océan là d’dans ?
– L’océan ?
– Me parlez de flux et d’reflux, c’est bien les marées ça, non ?
– Je vous parle de reflux gastrique, avez-vous des remontées acides ?
– Pas qu’des remontées, des descentes aussi, c’est tout’l’temps que j’vous dis.
– C’est-à-dire, ça fait mal lorsque vous mangez, buvez, pendant, après ?
– Tout l’temps doc, partout, jusque la langue, même quand j’vais aux toilettes, voyez !
Je fronce les sourcils. Avec mes consignes, elle ne devrait pas avoir de tels symptômes. Je procède à l’auscultation. Son ventre est souple, mais encore ballonné. Sa tension est meilleure, les médicaments semblent efficaces. Le cœur va bien. Les brûlures me chiffonnent.
– Pas d’éruption cutanée ?
– Chuis pas assez vieille pour avoir le cul tanné docteur, se fâche-t-elle.
– Non, madame Pinson, de rash cutané, de boutons ?
– Ah, non, ma peau nickel !
– Quand les brûlures ont-elles commencé ?
– Ben vous aviez dit d’éviter l’gras. C’qu’on a fait. Vous aviez parlé de remanger les légumes après une dizaine de jours. Donc on a fait comme vous avez dit : de la purée avec de la viande blanche les premiers jours, des pâtes, tout ça. Ça faisait plus mal, j’étais vraiment bien. C’est c’te foutus légumes qu’ont tout rebousillé. Plus encore qu’le gras. Zavez réussi à m’libérer d’la rate, maintenant, c’est la verdure qui m’tue.
– Vous avez choisi quel genre de légumes ?
– Ben un peu d’tout, mais les haricots verts, les courgettes, ça va cinq minutes. Mon mari m’a achté des bébés poivrons. C’est bien parce qu’ça ajoute du goût. Comme ya plus l’goût du gras, ça compense un peu. Sont bien pêchus ces poivrons docteur, ça rehausse le goût d’la boustifaille.
– La boustifaille ?
– Les repas quoi.
– Ah, dites-moi, madame Pinson, à quoi ressemblent-ils ces poivrons, à ça ? lui demandé-je en lui montrant une photo sur ma tablette.
– Oui, c’t exactement ça. Sont rigolos, p’tits comme ça.
– Vous en consommez souvent ?
– Chaque repas, faut manger cinq fruits et légumes par jour docteur, c’est c’que je fais, j’mets trois d’ceux-là dans mes pâtes ou ma purée, et je finis l’repas par une pomme ou une poire.
– C’est un piment oiseau, madame Pinson, pas un poivron. Ce n’est pas étonnant que vous ayez autant de brûlures, je ne sais même pas comment vous faites pour ne pas encore cracher du feu !
Léo vient me chercher à la fin de la journée. Il m’embrasse tendrement sur la joue, me prend dans ses bras. Lorsqu’il dérive sur mes lèvres, je comprends que nous ne sommes plus seuls. Un indésirable, Muriel ou Gianni, vient d’entrer. Quelqu’un derrière nous s’éclaircit la gorge. Mumu trou du cul ! Je serre la mâchoire. Léo me sourit, se détache de ma bouche en gardant son bras autour de ma taille.
– Bonjour, Maëva, m’interpelle-t-elle. Désolée d’interrompre ce joli moment.
Je me retourne à regret.
– Bonjour, Muriel.
– Vous avez cinq minutes à m’accorder ? demande-t-elle.
– Nous allions partir, désolée, la planté-je en prenant la direction de la sortie.
– Attendez, s’il vous plaît, insiste-t-elle, je n’en ai pas pour longtemps.
– Allez-y, qu’on en finisse, dépêchez-vous, nous sommes pressés, je réponds sèchement.
– Ici ? Vous ne préférez pas que nous allions dans votre bureau ?
– Il n’y a plus que vous, Léo et moi. Je ne cache rien à Léo.
– Comme vous voulez, reprend-elle en relevant le menton.
Un immense sourire se dessine sur son visage.
– Les nouvelles vont si vite dans ce village, je ne voulais pas que vous l’appreniez par quelqu’un d’autre. C’est tellement énorme. Voilà, je ne vais pas ménager le suspense plus longtemps : Gianni et moi allons bientôt être parents.
Heureusement que Léo raffermit sa prise autour de mon corps, heureusement aussi qu’il le fait discrètement. Je ne veux pas donner à Mumu trou du cul ce qu’elle attend : me voir flancher, blêmir, pleurer. Je puise en moi les ressources ultimes, tente de garder le contrôle. J’affiche un sourire de façade, en mode je suis heureuse pour vous. En vérité, j’ai juste envie de lui faire avaler son sac Vuitton contrefait, et qu’elle s’étouffe avec son propre fiel.
– Je vous félicite, c’est une merveilleuse nouvelle, commenté-je.
– Je suis ravie que vous le preniez comme ça, s’étonne-t-elle. Je ne vous cache pas que j’appréhendais un peu de vous l’annoncer.
Je ne suis pas loin de la crise d’hystérie. Sa dernière réplique ne m’aide pas. Je me concentre sur la chaleur douce du corps contre le mien, sur ce pouce qui caresse ma main pour m’encourager à tenir le choc, sur la pression des muscles de ce bras contre mon dos.
– Pourquoi donc ? Je suis passée à autre chose, Muriel, vous devriez en faire autant. Vous n’avez pas besoin de venir me voir chaque fois que vous pisserez sur un test ou que vous écarterez les jambes. Si vous voulez bien nous excuser, nous avons, nous aussi, quelque chose à célébrer.
Léo me regarde, les yeux pétillants. Mumu trou du cul, curieuse, cherche à en savoir plus.
– C’est vrai ? Vous fêtez quelque chose ? Vous emménagez ensemble peut-être ? C’est drôlement rapide, un vrai coup de foudre si je comprends bien, exagère-t-elle. Mais c’est bien, vraiment très bien. C’est ça, n’est-ce pas ?
– Muriel, vous savez garder un secret ? je lui demande.
– Oui, bien sûr, s’excite-t-elle.
– Parfait, moi aussi ! Au revoir.
Elle comprend qu’elle n’en saura pas plus, hésite un instant, nous salue de la tête, s’en va. Je ferme le cabinet derrière elle, attends qu’elle soit hors de mon champ de vision, m’effondre dans les bras de Léo.
– Cette fois il n’y a plus le moindre espoir, Léo, un enfant, ils vont avoir un enfant.
Il embrasse mes cheveux en caressant mon dos. Je pleure à chaudes larmes contre son torse rassurant.
– Je sais, Maëva, c’est un coup dur, je comprends. Je suis là ? Je serai toujours là.
– C’est d’accord Léo, c’est d’accord, dis-je précipitamment.
– Tu es sûre ?
J’écoute un moment son cœur qui bat si fort, si vite. Oui, j’en suis certaine. Je peux le faire, je dois le faire. Pour lui, pour moi, pour tourner la page.
– Certaine. C’est quand tu veux. On peut faire ça très vite, s’il te plaît.
Il prend mon visage entre ses mains, approche ses lèvres des miennes.
– Merci, souffle-t-il en m’embrassant, ému. Je n’oublierai jamais ce que tu fais pour moi.
C’est le moment d’annoncer la nouvelle à Benjamin. Ça va être difficile, je le sais. Hier soir, Léo m’a raccompagnée. Nous avons dîné tous les trois, mais nous n’avons pas abordé le sujet. Je l’ai averti : je préfère parler seule avec Benjamin. La bombe est lâchée.
– NON ! Je ne comprends pas cette décision, Maëva, d’abord, c’est trop précipité, ensuite, ça n’a aucun sens. Je ne sais pas ce que vous fabriquez Gianni et toi, vous faites connerie sur connerie. À quel moment trouves-tu cela sensé ? Tu peux me le dire ?
– Je n’ai pas envie de me poser plus de questions, Benji.
– Eh ben tu devrais ! Vous jouez à quoi tous autant que vous êtes ? Vous voulez me pousser à la crise cardiaque ? J’ai passé l’âge de tous ces enfantillages.
– Ma décision est mûrement réfléchie, Benjamin.
– Mûrement ? MÛREMENT ? Tu oses me dire ça, à moi ? Tu oublies que je sais depuis quand tu fréquentes ce garçon, Maëva.
– Tu n’es pas mon père, Benji, tu n’as pas à te mettre dans un tel état. Mes parents acceptent la situation, pourquoi pas toi ? Tu es mon ami, tu devrais trouver ça bien.
Il se lève, tourne dans le jardin comme un fou furieux.
– Je ne suis pas content du tout, Maëva. Ce que je voudrais, poursuit-il en fonçant droit sur moi, c’est que Gianni et toi vous parliez une bonne fois pour toutes. Je voudrais que vous ouvriez enfin les yeux, que vous compreniez que vous êtes faits l’un pour l’autre. Je rêve que vous soyez enfin heureux, ensemble.
– Ça ne sera jamais possible, Benjamin, tu le sais. Il m’a jugée, condamnée, ça m’a fait du mal. Et puis… Il va être papa. C’est bien fini cette fois.
– NON, non non et non ! Il doit bien y avoir une solution.
– C’est trop tard, Benji, tu es bien le seul à croire encore à cette histoire.
– Ce n’est pas en épousant Léo que tu l’oublieras, Maëva. Je sais combien tu aimes Gianni. Tu fais une erreur, tu vas rendre ce jeune homme malheureux. Un jour ou l’autre, il se rendra compte que tu es éperdument éprise d’un autre.
– C’est justement là que notre histoire est belle, Benjamin, il veut m’épouser malgré le fait qu’il est au courant de mes sentiments pour Gianni. Je sais que je ne mérite peut-être pas Léo, mais je m’efforcerai d’être aussi sincère que possible avec lui tant qu’il m’acceptera à ses côtés. Je tiens à ce que tu assistes au mariage. Je serais très peinée si tu refusais.
– Je ne sais pas, Maëva. Je ne cautionne pas cette union. J’ai besoin d’y réfléchir. Pardonne-moi, il faut que je fasse le point sur tout ça. J’ai l’impression d’être dans une cour d’école avec des tas de petits cancres à gérer. J’en redresse un, l’autre déraille. Il va falloir penser à me foutre un peu la paix, gronde-t-il en rentrant dans la maison.
J’ai rarement vu Benjamin dans cet état, ça m’ennuie, j’aimerais pouvoir tout lui dire, tout lui avouer, il comprendrait encore moins. Il ferait tout pour que notre projet tombe à l’eau. J’ai vraiment besoin de ça pour avancer. Ce mariage, c’est comme un moteur puissant qui me propulserait hors du cauchemar. Je ne sais pas tout à fait vers quoi je vogue, mais je sais d’où je pars et ce que je fuis. Peu importe la destination, pourvu qu’elle m’éloigne de Gianni.
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