Virgin mojito

Chrys Galia · Chapitre 24 sur 54

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Virgin mojito

23 - En plein jour

 

 

Maëva

En choisissant de travailler dans ce joli village girondin, j’imaginais une vie paisible, j’avais même peur de m’ennuyer. M’ennuyer, tu parles ! Je ne respire plus, ne souffle plus. Heureusement qu’il y a les matins avec Benji, j’aimerais qu’ils s’éternisent tant ces moments-là sont agréables. Ça me rappelle chaque fois mes vacances chez mes grands-parents, quand j’étais gamine. Sur une table nappée blanche, ma grand-mère disposait sa porcelaine fine, les thermos en argent : eau chaude pour le thé, café, lait. Mon grand-père ramenait des beignets et du pain frais pendant que je repérais la fameuse confiture d’abricots et les oranges pressées. C’était comme à l’hôtel, la chaleur des bras et des baisers de mes grands-parents en plus, l’amour en plus…

Dès le petit-déjeuner terminé, la course, les patients, le téléphone qui ne cesse de sonner ; le soir, Lydia. Nouveau paramètre à ajouter à l’équation : Gianni. Une histoire compliquée, un peu sordide aussi. Après notre discussion sous le porche, mon monologue sur un sujet dont je déteste débattre, le silence nous a séparés. En insistant pour sonder mes pensées les plus profondes, les plus intimes, Gianni m’a en quelque sorte forcée à me dévoiler. On a couché ensemble, c’est vrai, mais nous nous connaissons trop peu pour que j’apprécie de révéler certaines choses. Ces sujets-là sont source de désaccord, d’incompréhension. Quel que soit l’avis de l’un ou de l’autre, j’estime que personne n’a tort ou raison. La loi est faite pour éviter les dérives, un point c’est tout.

Gianni m’a obligée à me positionner sur le sujet. Je savais que mon opinion ne serait pas facile à entendre ni à accepter pour lui. Il est dans la position de celui qui refuse. Je suis restée à ses côtés une bonne heure avant de lui murmurer que je devais rentrer. Il a juste répondu OK, un OK banal, sans intonation particulière, un OK qui ne m’a donné aucun moyen de deviner où nous en sommes. Depuis quinze jours, plus la moindre nouvelle. Le soir, lorsque je passe voir Lydia, il brille par son absence. Les deux ou trois textos que je lui ai envoyés sont restés sans réponse. C’est clair, il m’évite.

Je devrais être indifférente, ça me ronge !

Je n’oublie pas Muriel… Je m’en méfie comme de la peste. L’autre jour, après une autre journée harassante, elle m’a interpellée :

 

19 h 30. Journée de boulot finie ou presque. Reste à passer chez Lydia. C’est une patiente un peu particulière. Nous discutons beaucoup toutes les deux, rions souvent. Je suis persuadée qu’en d’autres circonstances, nous aurions pu être amies.

Garage ouvert, la moto n’est pas là, Gianni se pose encore en déserteur. Je sonne, m’attends à voir Marina, l’aide à domicile. C’est Muriel qui ouvre. Super ! Il ne manquait plus qu’elle.

– Il faut que je vous parle, tout de suite.

– Pas de souci, je réponds sans relever son ton tranchant.

Je la suis dans sa cuisine, puisqu’elle semble y régner en maître. Elle sort des tas de boîtes en plastique du réfrigérateur sous mon regard interrogateur. Elle les ouvre nerveusement une à une, pose ses mains sur la table. Debout, bras tendus, épaules et tête en avant, elle me toise, attend.

– Je dois comprendre quelque chose ? C’est un test culinaire, je dois reconnaître les ingrédients ? À moins que vous ne prépariez un banquet, vous attendez que je teste les recettes ? plaisanté-je.

– Vous savez ce que c’est, tout ça, docteur Valence ?

– A priori de la bouffe, mais c’est peut-être un leurre, commenté-je en riant.

– Ça ne m’amuse pas, me coupe-t-elle brutalement. Ceci, poursuit-elle en avançant une des boîtes, c’est un osso-buco fait avec amour, là, une Bolognaise maison… Ici, un tajine d’agneau aux dattes.

Elle me fait quoi au juste ? J’ai pas le temps de m’occuper de l’inventaire du frigo !

– Très intéressant, Muriel, mais je dois voir ma patiente, la coupé-je en me levant.

– Asseyez-vous ! m’ordonne-t-elle.

J’hésite, obéis. Après tout, autant savoir où ça nous mène, j’ai pas envie qu’elle pique une crise, pas ce soir.

– Je disais donc, reprend-elle, voilà une moussaka, ici, un sauté de veau aux carottes caramélisées, là une salade vietnamienne, des nems, de la pizza et enfin, sur le comptoir derrière moi, je vous ai étalé tous les desserts. Je vous épargne le descriptif.

– OK, et ? la questionné-je.

Elle fronce les sourcils. Menaçante, elle pointe un index dans ma direction.

– Qu’est-ce que vous lui avez fait ?

– Je ne comprends pas, Muriel.

– Tout ça, s’emballe-t-elle en tournant dans la pièce, ce sont des heures de travail. Je fais tout moi-même, pour lui faire plaisir. Je cuisine en rentrant chez moi, alors que je suis crevée. Vous débarquez avec vos grands airs ; d’un coup, il décide de ne plus toucher à mes plats, de ne plus manger avec moi. Je suis certaine que vous ne savez même pas faire cuire un œuf, ajoute-t-elle avec une moue dégoûtée.

– C’est pas faux, mais j’assure pour les mojitos, je réponds, moqueuse. Écoutez, Muriel, tempéré-je, je suis désolée de ce qui se passe. Je ne pense pas que cela ait un quelconque rapport avec moi. Si ça peut vous rassurer, il n’a pas plus dîné avec moi qu’avec vous ! Je ne sais ni où il est ni ce qu’il fait, ça ne me regarde pas.

– Aucun rapport avec vous ? Et ça ? s’acharne-t-elle en me tendant une feuille pliée en quatre.

Je reconnais une photocopie du refus de réanimation de Lydia. Je blêmis. Le silence de Gianni est-il lié au fait qu’il a eu connaissance de ce document ?

– Comment avez-vous eu accès à cela, Muriel ?

– J’ai des amis !

– Je m’étais arrangée pour respecter les vœux de ma patiente…

– À savoir ?

– Ne dévoiler ce papier que le jour où il serait utile. Elle ne veut pas que Gianni soit au courant pour le moment.

– À moins que vous ne l’ayez forcée, pour mettre le grappin sur lui.

– Que racontez-vous, vous savez aussi bien que moi que personne ne forcerait Lydia pour une telle démarche. Ne dites rien à Gianni, je vous en prie. Je vous demande ça pour Lydia. C’est un peu tendu entre eux en ce moment, ça ne ferait qu’empirer les choses.

Pour résumer, Muriel ne m’aime pas, me rend responsable de la désertion de Gianni. Muriel a le double d’un document qui risque de créer le clash du siècle entre Gianni et moi. Qui a l’avantage ? Elle, évidemment. Le bip de mon téléphone me sort de mes pensées :

 

[Dans une heure, au Lounge, je t’attends]

 

C’est tout ? Quinze jours de silence pour ça ? À mon tour de le faire attendre. Je ne réponds pas. Est-ce que j’y vais ? Bien sûr ! Seule ? Hors de question. Je passe un coup de fil à Delphy :

– Ça te tente un verre au Lounge ?

– Quand ?

– Tout de suite.

– Je prends mon jet et je passe te prendre, rit-elle.

J’enfile une robe couleur menthe à l’eau, une paire de sandales argentées, me maquille vite fait, démêle mes cheveux. Je suis prête. Delphy klaxonne, je m’arrête en pleine course pour déposer un baiser sur la joue de Benji qui lit sur la terrasse.

– Amusez-vous bien, m’encourage-t-il.

Benji n’a pas eu plus de succès que moi auprès du beau sicilien ces derniers jours. Il ne s’en formalise pas. Habitué à son impulsivité, à son besoin de s’isoler, il attend simplement que ça passe.

Sur place, nous sommes accueillies par Dom. Il nous claque une bise, nous indique une table :

– Ta table est réservée, Blondie, celle du milieu, là-bas, nous montre-t-il.

– T’avais réservé ? demande Delphy.

– Pas du tout, je réponds à demi étonnée.

Nous nous installons. Dom, qui nous a suivies, nous fait un clin d’œil :

 

– Qui est Sam cette fois ?

– Moi, je réponds vivement, je n’ai pas envie de me retrouver encore les fesses à l’air.

– Virgin Mojito pour Blondie, s’esclaffe-t-il, Mojito corsé pour Sucette, lance-t-il en levant le plateau au-dessus de sa tête.

Il ne fait pas encore nuit, le soleil amorce sa descente à l’horizon, projetant un prisme de couleurs rosées sur la mer. Les voilages de la tonnelle s’agitent au gré du vent qui sent bon les embruns. Les tables autour de nous se remplissent. Les serveurs s’agitent, courent, sans se départir de leur sourire et de leur bonne humeur. Delphy est déjà en mode repérage. Elle ne perd pas de temps. Je l’envie. J’aimerais me sentir aussi libre qu’avant. Quelque chose m’en empêche, me retient. Quelqu’un… Gianni. Gianni à qui je pense trop, ses bras me manquent, sa compagnie aussi, Gianni qui… qui se matérialise devant mes yeux. Je secoue la tête pour être certaine de ne pas fantasmer, Monsieur Fantasme. Chemisette de lin blanc ouverte sur trois boutons, pantalon assorti, il avance, me fixe.

– Maëva, me distrait Delphy.

– Quoi ? je réponds, le regard toujours rivé à celui de Gianni.

– Il ne va pas encore te virer, rassure-moi. On vient juste d’arriver !

Pas le temps de satisfaire sa curiosité, il est déjà là, tout près. Il se penche, pose sa main sur ma nuque, ses lèvres sur les miennes, dans un baiser si tendre que j’en ai le souffle coupé. Il murmure sur ma bouche :

– Désolé pour l’attente, Maëva.

 

Il s’assied. À l’attention de Delphy, sur un ton aussi badin que naturel, il dit :

– Salut Sucette, ça fait longtemps, tu vas bien ?

Laquelle d’elle ou moi est la plus sidérée ? Laquelle de nos bouches forme le plus grand O ? Lequel de nos regards est le plus effaré ? Je tourne la tête à droite, à gauche, affolée. Les clients nous observent ! Tout le monde nous fixe ! Le patron, le boss, le mec si génial qui soigne sa femme patiemment depuis six ans, vient de s’afficher tranquillement en public avec une autre. L’autre ? Le médecin de la femme alitée. Lentement, je déglutis, les jambes en coton, le cœur dans l’estomac, l’estomac dans les talons. Mon cœur bat la chamade. Gianni est tranquille, cheville droite nonchalamment posée sur son genou gauche, face au monde, près de moi. Les conversations reprennent, les visages changent de ligne de mire. Parlent-ils de nous ?

– Vous m’expliquez ? demande Delphy.

– Tu m’expliques ? ajouté-je.

– Depuis quand je dois rendre des comptes ? commente-t-il.

– Vous êtes ensemble ? Depuis longtemps ? Maëva, s’il te plaît, dis quelque chose.

– C’est vrai ça, miss Tentation, dis quelque chose.

Je ne ris plus du tout. Je me sens aussi mal que possible. Je n’ai jamais trop prêté attention à ce que les gens pensaient de moi ; cette fois, c’est différent.

– Miss Tentation ? Putain, il se passe quoi ? grogne Delphy.

– Il se passe que j’ai décidé d’assumer mes actes, Sucette. Si Maëva et moi sommes ensemble ? Oui, en tous cas nous l’étions la dernière fois que nous nous sommes vus. Depuis longtemps ? Pas tant que ça. Qui a fait céder l’autre ? Moi. Pourquoi elle ? Justement, parce que c’est elle. Est-ce que c’est sérieux ? J’espérais que non, j’ai bien peur que oui.

Il change d’interlocutrice. Tremblante, gênée, rouge, je l’entends me dire :

– Est-ce que je t’ai évitée volontairement ? Oui. Est-ce que je le regrette ? Non. Pourquoi ? Parce que le manque de toi, ce terrible vide m’a fait comprendre que je voulais plus. Parce que, quelle que soit la durée de l’histoire qu’on va vivre, je veux la vivre au grand jour. Parce que je ne veux pas me cacher, je ne veux pas te cacher. Tu mérites mieux que ça.

 

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