Virgin mojito

Chrys Galia · Chapitre 23 sur 54

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Virgin mojito

22 - Curieux testament

 

 

Maëva

Je n’ai même pas eu le temps de manger. Depuis 7 h 30 ce matin, les patients se sont succédé. Heureusement, il n’y a eu qu’une madame Pinson. Cette dame est adorable, mais la communication a été difficile. 19 h 30, je rentre à la maison. Benji m’a prévenue, il s’absente jusqu’à demain. Il voit une dame depuis quelques mois, il me l’a confié. J’ai l’impression que leur relation est plus sérieuse qu’il ne veut bien l’admettre. Il découche de plus en plus souvent. Peut-être que le fait que Gianni ait finalement accepté que je m’occupe de Lydia permet à Benji plus de liberté. Je suis tellement heureuse pour lui. Cet homme est si gentil, il mérite de rencontrer quelqu’un de bien. Qui sait, peut-être s’envolera-t-il avec elle pour son voyage aux quatre coins du monde. C’est beaucoup mieux de partager une telle expérience à deux.

Je sonne chez Gianni, angoissée. C’est la première fois que je vais revoir Lydia depuis que… j’ai fauté avec son compagnon. J’ai honte, vraiment honte. Je ne me suis jamais retrouvée dans une situation pareille. Gianni ouvre, ne sourit pas, s’écarte pour me laisser entrer. Qu’est-ce qui se passe ?

– Bonsoir, tout va bien ? je lui demande.

– On en parle après, tu veux bien ? Va t’occuper d’elle, dit-il, las.

– Tu ne viens pas ? m’étonné-je.

Il s’adosse contre le mur du couloir, passe une main dans ses cheveux, souffle.

– Je n’y suis pas retourné depuis ce matin. J’ai passé la journée au Lounge, à surfer.

– Je ne sais pas ce qui s’est passé, Gianni, mais rien n’excuse que tu ignores ta femme. Viens avec moi, s’il te plaît.

– Laisse-moi une seconde, je te rejoins.

J’acquiesce d’un léger mouvement de tête, me rends dans la chambre de Lydia. Le stress monte crescendo, aucune idée de ce qui m’attend. Est-elle au courant ? Comment va-t-elle me recevoir ? Je me fais des films, je n’en vois aucun dans lequel tout se termine bien. C’est peut-être la raison de l’accueil si froid de Gianni. C’est ça, elle sait ! Je prends mon courage à deux mains, une grande inspiration, prête à me faire incendier, insulter et… virer. Timidement, j’avance vers le lit. À ma grande surprise, Lydia m’offre un sourire.

– Maëva, enfin ! dit-elle enjouée.

– Lydia, je ne m’attendais pas à ce que tu te montres si joviale, commenté-je sidérée.

– Pourquoi ?

– Gianni fait une tête d’enterrement.

– Tu as le don de choisir tes mots, rit-elle.

– Je sais que tu adores ça, je réponds, soulagée ; j’en profite !

Gianni pénètre à son tour dans la pièce, stupéfait de nous entendre nous esclaffer. Il ne dit rien, reste en retrait près de la porte.

– Il m’en veut parce que je lui ai sorti ses quatre vérités, c’est tout, m’annonce-t-elle.

– À quel propos ? m’inquiété-je.

– Je ne l’ai pas choisi pour qu’il devienne mon infirmier attitré. Aujourd’hui, nous ne nous apportons rien de bon. Il ferait mieux de…

– De quoi, Lydia ?

– Reprendre sa liberté et me rendre la mienne. Tu ne serais pas intéressée par hasard ? m’assène-t-elle en me fixant étrangement.

Mon sang se glace. Gianni s’insurge.

– LYDIA ! TU DÉPASSES LES BORNES !

Il s’est approché, si près que ses vêtements effleurent les miens, son souffle court sur le côté de ma joue gauche, son parfum addictif m’oblige à fermer les yeux quelques secondes. Prise dans le tourbillon de cet échange dérangeant, je suis pourtant dans l’incapacité totale de maîtriser les réactions de mon corps. Pourvu qu’elle ne remarque pas les frissons qui voguent sur la peau nue de mes bras. Qu’elle ne s’aperçoive pas de mon trouble grandissant. J’ouvre les yeux, elle sourit tristement. Son expression est énigmatique, derrière cette tristesse apparente, je décèle autre chose. De la satisfaction ? Veut-elle le pousser à bout ? Dans quel but ?

 

– J’en ai ras le bol, déclare-t-il en repartant.

Il n’est pas resté plus de trois minutes. J’offre un regard plein de questions à Lydia.

– Vous iriez bien ensemble, c’est vrai. Ça te dérange que je parle de ça ?

– Ça ne te dérangerait pas, toi ?

– Si, mais je ne suis pas dans ta situation. Je préfèrerais, je ne te le cache pas.

– Je te proposerais bien d’échanger, mais ton collier, c’est un peu encombrant, dis-je en montrant sa canule.

Elle rit encore.

– Maëva, je te préfère comme ça, t’es la seule à avoir le culot de me faire ces blagues atroces.

– Je sais que ça te fait plaisir. Tu caches bien ton jeu, tu dois être un peu maso au fond.

– Tu veux bien être sincère avec moi. J’ai besoin qu’on parle sérieusement une minute, tant qu’il n’est pas dans les parages.

– Je vais essayer, murmuré-je.

– Tu l’aimes bien, n’est-ce pas ?

– Lydia, je…

– J’ai dit sincère, Maëva, sinon, je te botte les fesses.

– Je serais curieuse de savoir comment tu t’y prendrais, plaisanté-je.

Nouveau fou rire.

– Réponds-moi.

– Il est très gentil, maintenant en tout cas. Au départ, je ne le portais pas dans mon cœur.

– Ce n’est pas ce que je te demande, Maëva. J’ai vu ta réaction quand il était près de toi.

Je rougis, baisse la tête.

– Écoute-moi, continue-t-elle. Je veux que tu prennes soin de lui. Je te le demande. S’il te plaît, si tu crois que quelque chose est possible entre vous, fonce.

– Lydia…

– La seule chose que je ne supporterais pas, Maëva, c’est que tu te moques de lui. J’ai besoin de le savoir heureux, tu m’entends. Ce soir, avec toi, je mets cartes sur table. Il est ce qui m’est arrivé de plus beau. Le dernier cadeau que je puisse lui faire, c’est de lui donner ma bénédiction pour une nouvelle histoire. Je veux que ce soit avec une belle personne.

– C’est ce que tu lui as dit ce matin, Lydia ? C’est ce qui l’a mis dans cet état ?

– Non, je lui ai dit bien pire. Je ne peux pas lui balancer que je préfère choisir la femme qui me remplacera. C’est pourtant ce que je souhaite. J’aimerais que ce soit toi.

– Je ne sais pas quoi répondre, Lydia, c’est tellement… Je n’ai même pas de mots. Je comprends pourquoi tu fais ça, c’est incroyablement généreux. Une telle abnégation c’est… Comment supportes-tu de me dire une chose pareille, de simplement l’imaginer ?

– Je manque de temps. Mon cœur lui aussi est devenu fragile. Il s’est arrêté une fois, ça peut recommencer à tout moment. C’est une sorte de… testament. Un peu spécial le testament, je te l’accorde, mais c’en est un.

– Autant te dire que ça ne passera jamais devant un notaire, dis-je en souriant tristement.

– Si c’était le cas, Maëva, répond-elle très sérieuse, j’en aurais déjà fait appeler un.

– Il t’aime trop, ne parle que de toi, il ne pourra pas s’attacher à une autre.

– C’est un homme, Maëva, il a sacrifié six ans. Si j’étais partie dans le Jura, chez mes parents, il aurait déjà refait sa vie. Il faut être réaliste.

– Cette conversation est surréaliste, je conclus en commençant à l’ausculter.

– Promets-moi d’y réfléchir, je t’en prie.

– Si tu te taisais deux secondes que j’écoute ce qu’en pense ton cœur, la taquiné-je. Je suis persuadée qu’il n’est pas du même avis.

Lorsque je quitte Lydia, j’ai l’impression d’être passée sous un rouleau compresseur. Je suis vidée. La journée avait déjà été épuisante, elle m’a achevée. Je cherche Gianni, le trouve sur les marches du perron. Il fume une cigarette.

– Tu fumes ? Ça ne t’arrive pas souvent, dis-je en m’asseyant à ses côtés.

– Seulement quand je suis à bout de nerfs.

– Je peux ?

Il me passe sa clope. Je tire dessus, la lui rends, envoie quelques ronds de fumée dans la nuit.

 

– C’est fini, Maëva…

De quoi parle-t-il, de nous ? Je ne comprends décidément rien à cette journée.

– Quoi donc ?

– Elle ne m’aime plus.

– Ne dis pas ça.

– Tu ne l’as pas entendue, ce matin. C’était criant de vérité. Elle a été si dure, cruelle, je ne l’ai pas reconnue. Elle…

– Elle t’aime assez pour te faire croire qu’elle ne veut plus de toi, le coupé-je. Elle t’aime assez pour te préférer heureux avec une autre. Elle t’aime tant qu’elle veut se sacrifier. Tu ne l’as pas encore compris ?

– Elle croit que je serai moins peiné de sa disparition si j’en baise une autre ? C’est ça ? dit-il les yeux remplis de colère.

Cette fois, c’est dur pour moi. Celle qu’il baise, comme il le dit si vulgairement, c’est moi. Je ne commente pas. Je ne sais pas quoi dire. J’ai les larmes aux yeux. Je me sens humiliée. Si j’étais d’accord avec les règles que nous nous sommes fixées, les termes utilisés pour les établir étaient bien moins crus, moins choquants. Je me prends la réalité en pleine face. Il s’aperçoit de la cruauté de ses propos, se reprend :

– Pardon, je n’aurais jamais dû dire ça comme ça.

– Non, tu n’aurais pas dû, pourtant, tu l’as fait, je réponds sèchement.

Il souffle, écrase son mégot.

– Je ne te baise pas, Maëva.

– Je me souviens parfaitement de ce qu’on s’est promis. J’étais d’accord, je ne remets rien en question, alors laisse tomber. La façon dont tu viens de l’exprimer rend ça encore plus moche, c’est tout. Je devrais rentrer. Il est tard.

Je me lève, attrape ma sacoche. Il me retient.

– Je t’en prie, excuse-moi, reste encore.

– Pourquoi ? T’as besoin de baiser ?

– Maëva, arrête ! J’ai juste besoin de toi, ça te va ? J’aime te parler, passer du temps avec toi. C’est pas simplement une histoire de cul. Ça m’emmerde de l’admettre, mais je veux plus. Assieds-toi, je t’en prie.

J’obéis, en silence. Pendant un long moment, nous ne décrochons plus un mot. Il regarde le sol, moi les étoiles. Et puis, sa voix, triste :

– Maëva, que penses-tu de l’euthanasie ?

La question à cent mille, la question qui fâche, qui tue. Un tabou sociétal, un tabou universel. Que répondre à ça, que veut-il entendre ? C’est tellement personnel, pire que la politique, pire encore que la religion, beaucoup trop sujet à controverse.

– En tant que médecin, je n’ai pas le droit de pratiquer un tel acte, Gianni ; j’ai prêté serment.

– Je ne pose pas la question au médecin, Maëva, insiste-t-il ; je demande à la femme. Lydia me harcèle avec ça, elle le fait avec tout le monde, je serais étonné que tu y aies échappé.

– Je lui ai dit non, rassure-toi.

– Tu ne me réponds toujours pas.

– C’est difficile, Gianni. Dans l’absolu, je ne suis pas pour. Au cas par cas, c’est autre chose. On ne peut pas tout mélanger, il y a tellement de risques d’abus, de dérives. Je ne sais pas comment te présenter les choses.

– Vas-y franco !

– Très bien. J’oublie le médecin que je suis, lui n’a pas ce droit. Je vois plusieurs situations possibles. Si une personne souffre d’une maladie incurable, qu’elle se sait condamnée. Si vraiment il n’y a aucun moyen de la sauver, de la soulager, s’il y a des douleurs ingérables, qu’elle veut en finir… Si elle a les moyens de mettre fin à ses jours, une médication devrait être mise à sa disposition pour qu’elle puisse le faire en paix. Dans ce cas précis, je suis contre l’intervention d’un tiers. Mais je pense que chacun doit pouvoir disposer de son corps comme il l’entend. On ne blâme pas les gens qui se suicident. Dans ce cas, c’est un suicide. Dans la situation de Lydia, puisque c’est là que tu veux en venir, en tant que femme, je la comprends. Personne ne peut douter d’une chose : si elle en avait la capacité physique, elle aurait mis fin à ses jours. Elle a forcément besoin d’un tiers. Son état est irréversible malheureusement, Gianni. D’autres te l’ont dit avant moi, d’autres te le diront après. Elle a toute sa tête, avance les choses en toute conscience, elle le répète depuis assez longtemps pour qu’il ne s’agisse pas d’un simple moment de déprime. Mais en aucun cas les proches, famille, amis, ne devraient être sollicités. Elle devrait avoir le droit de discuter avec un collège de médecins, psychologues, et après un bilan complet, y compris psychiatrique, obtenir une aide extérieure. Un médecin neutre devrait être désigné.

– Tu es donc d’accord avec elle, c’est ce que tu me dis ?

– Je n’ai pas à être d’accord. Lydia est ma patiente, je ferai tout pour la soulager et la maintenir en vie dans les meilleures conditions possible. J’ai un avis de médecin, ça ne m’empêche pas d’avoir des convictions en tant qu’individu. Si j’étais à sa place, je détesterais mon pays de me priver de la liberté fondamentale de disposer de mon corps et de ma vie comme je l’entends. Même les animaux aident leurs semblables à mourir.

– Nous ne sommes pas des animaux, Maëva !

– Justement, nous avons en plus la conscience, l’expérience, le savoir, la raison, il nous manque peut-être un peu d’humanité et de compassion. Oublier un malade condamné, pendant des années, en le maintenant artificiellement en vie quand il supplie de tout arrêter, c’est fermer les yeux sur une souffrance qui nous fait peur.

– Je n’aurais pas dû te poser la question.

– Je te déçois ?

– Je préfèrerais. Tu me fais me sentir plus coupable et plus égoïste encore. Parce que malgré tous les arguments très justes que tu viens d’énoncer, je préfère savoir Lydia en vie, même dans cet état, qu’imaginer un monde où elle n’existerait plus.

 

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