Virgin mojito
19 - Madame Pinson
Maëva
Petit-déjeuner, le lendemain matin. Je n’ai jamais eu autant de courbatures. Je marche comme un robot. Malgré toutes mes précautions, j’ai réussi à chopper un coup de soleil. Méchant le coup de soleil ! Poséidon
m’a fait boire la tasse, Hélios11 m’a brûlé la peau. Que personne ne me balance que je suis bénie des Dieux ! La voix de maman se fait entendre dans ma tête : il faut renouveler l’application de la crème solaire toutes les heures ma chérie, le soleil est dangereux.
– Va dire ça à monsieur Fantasme, maman, bougonné-je en soufflant sur mon café.
– Je te demande pardon ? me surprend Benjamin.
Merde ! J’ai pensé tout haut. Je rougis comme une gamine. Bof, ça passera inaperçu, finalement, le soleil est mon ami. Mon alibi ? Non, mon complice !
– Je répondais à ma mère, Benji, c’est rien.
Il fait un mouvement de tête, regarde à sa gauche, à sa droite, derrière, dans l’incompréhension la plus totale. Ça y est, mon propriétaire va me prendre pour une cinglée. Je pars dans un fou rire difficile à maîtriser, ça me fait mal aux abdos déjà sensibles.
– Benji, je me disais juste que maman me sermonnerait parce que je n’ai pas pris assez de précautions en m’exposant.
– Monsieur Fantasme, c’est ?
– Gênant… commenté-je, en me planquant derrière ma tasse.
– Laisse-moi deviner, tu as passé la journée d’hier à la plage, et monsieur Fantasme, dit-il en insistant sur le dernier mot, n’est autre que Gianni.
– Vraiment embarrassant, grimacé-je.
– Je ne vois pas pourquoi, continue-t-il en me tendant un gros croissant qu’il a tartiné de confiture d’abricots.
– Benjamin, c’est hyper riche, je ne peux pas avaler ça ! m’offusqué-je en bavant littéralement d’envie.
– Le surf, et tout ce qui va avec, poursuit-il d’un air entendu, demande beaucoup d’énergie. Tu dois reprendre des forces.
J’accepte volontiers. Il est tellement adorable, respectueux. Il a compris, évidemment il sait. Il ne met pas les pieds dans le plat, il est tout en suggestions. Cet homme est bon, un grand monsieur qui veille sur ses ouailles avec tant de bienveillance. Il m’observe dévorer le croissant, la confiture dégouline sur mes doigts. J’ai tellement faim que je n’y prête même pas attention. Il attrape ma serviette, la trempe dans un verre d’eau, me la tend en souriant.
– Quand tu es rentrée, hier soir, tu étais si rayonnante, Maëva. Je n’ai pas osé aborder le sujet avec toi, je voulais que tu restes sur ton petit nuage. J’ai dans l’idée que tu as adoré… le surf.
Je hoche timidement la tête. Je ne sais pas où il veut en venir, mais la métaphore est limpide.
– Est-ce que…
– Est-ce que quoi, Benjamin ?
– Gianni t’a-t-il semblé heureux lui aussi ?
– Oui, Benjamin.
– Bien, bien, c’est ce que je voulais entendre. Je ne veux pas me montrer indélicat, mais comment dire ? As-tu l’intention de continuer à surfer ? Ou préfères-tu que ça reste une expérience unique ?
Je manque de m’étouffer avec mon croissant. J’avale de travers, il me demande de l’excuser, vient me tapoter le dos.
– C’est bon, Benjamin, ça va mieux. Je ne m’attendais pas à cette question, c’est tout. Je ne sais pas quoi te dire. Nous avons décidé de ne rien calculer. On verra au jour le jour. Une chose est sûre, je ne dirai à personne que… je prends des leçons et Gianni taira… qu’il est mon prof.
– Je suis content, Maëva, dit-il en posant sa grande main sur la mienne, tellement content.
– Ne t’imagine pas qu’on finira par… surfer ensemble, Benjamin, tu sais bien que ça ne peut pas arriver.
– Au jour le jour, Maëva, au jour le jour, conclut-il avec un clin d’œil.
7 h 30, au cabinet.
– Bonjour Delphy,
– Salut Maëva, merde, t’as l’air d’un homard grillé.
– M’en parle pas, je suis cuite. Ton week-end s’est bien passé ?
– Super rencard. Encore désolée pour ta soirée, j’aurais aimé venir, mais… C’était sympa ?
– Génial, trop rapide par contre.
– Ton premier rendez-vous est déjà là.
– J’y vais, merci.
Je fais rentrer ma patiente, une dame d’une quarantaine d’années, petite, boulotte, stressée. C’est la première fois que je la reçois.
– Bonjour, madame ?
– Bonjour docteur, j’suis m’dame Pinson, Odile Pinson.
Je trouve rapidement son dossier dans l’ordinateur. Elle était suivie par Benji.
– En quoi puis-je vous aider, madame Pinson ?
– J’ai peur d’avoir une patite.
– Une patite ?
– Oui, j’ai le blanc jaune et je vomis triple boyaux.
Putain, il va me falloir un décodeur !
Elle continue :
– Ça a commencé par un cinq tomes qui est passé presque aperçu, ça tiraillait dans la fois. C’est bien la fois, là, docteur ?
– La rate, ce que vous me montrez, c’est la rate.
Elle ouvre de grands yeux. Stupéfaite, affolée, elle me dit :
– J’ai une rate là-dedans ?
– Comme tout le monde, madame Pinson.
– C’est qu’ça expliquerait p’têt les choses. Ça s’trouve, c’est la rate qui m’bouffe les entrailles. Mince, docteur, comment que j’vais faire pour m’en débarrasser. C’est q’c’est pas facile à chopper ces bestioles, c’est dur au mal, c’est coriace, et c’est gressif en plus de ça. J’vois pas bien comment placer une tapette l’dedans. J’pas envie d’bouffer d’la mort aux rats m’dame.
Oh My God !
Cette fois, c’est moi qui écarquille les yeux.
– Madame Pinson, la rate est un organe !
– Un organe ?
– Oui, comme le foie, les reins, tout ça… C’est un filtre.
– Un filtre ? Comme dans la machine à café ?
– Si vous voulez, c’est une image, mais on peut dire ça.
– Une image ? C’est une image ou un organe ? J’comprends plus bien doc.
Oh putain !
– Excusez-moi une minute.
– J’vous prie.
J’appelle Delphy.
– Delphy, décale tous mes rendez-vous d’une demi-heure s’il te plaît, j’en ai pour un petit moment avec madame Pinson, dis-je en souriant à ma patiente.
– OK.
Je prends une grande inspiration, raccroche.
– Pourquoi qu’vous en avez pour tant d’temps ? Trop tard pour sortir la rate, c’est ça ? M’a djà tout bousillé ? J’l’avais bien dit à mon mari, faut pas laisser traîner la bouffe. Ça fait q’les attirer les bestioles. Qui qui trinque après ? Pas lui doc, c’toujours moi !
– Madame Pinson, calmez-vous. J’ai dit à ma secrétaire de me laisser plus de temps avec vous parce que je veux vous expliquer correctement les choses, c’est tout.
– Pensez q’va vouloir sortir ? Ou alors p’têt qui va falloir m’remplacer l’bidon.
– Vous remplacer quoi ?
– L’bidon, dit-elle en montrant son ventre.
– Heu non. Vous savez quoi ?
– Ben non, j’sais pas.
– Je vais vous ausculter. Installez-vous sur la table.
– J’ai pas faim m’dame.
– La table d’auscultation, madame Pinson.
– Ah, pardon, j’croyais q’vous vouliez qu’on s’tape un graillou.
– Un graillou ?
– Connaissez pas ? C’t’un casse-croûte quoi. On fait ça tout l’jour avec mon mari, une bonne tranche de cuissot de cochon, d’la barate et c’te pain d’seigle tout croquant.
– C’est pas très bon pour la circulation tout ça, madame Pinson, la sermonné-je en prenant sa tension.
– Moi j’respecte la loi, m’dame, c’est qu’on fait pas ça en conduisant, juste à l’maison. J’voudrais pas qu’on se cogne une amande.
– La circulation du sang, les veines, les artères, madame Pinson.
– C’est dans l’bidon que ça tombe doc, pas dans l’sang.
– Ça passe aussi dans le sang.
– Comment c’est Dieu possible ça ?
J’aurais peut-être dû annuler carrément tous les rendez-vous de la journée.
– C’est chimique.
– Chimique ? C’est pas dangereux ça ?
– Votre tension est un peu élevée. C’est habituel ?
– Quoi ?
– Votre tension.
– Ben non, c’est dans mon bras, j’comprends pas. Chais pas où c’est Bituel moi. Si j’ai chopé c’te bête quequepart, c’est pas là-bas, j’y suis jamais rendue.
– La dernière fois qu’un médecin vous a auscultée, vous vous rappelez du chiffre qu’il vous a annoncé ?
– Oui, 15 sur 10 qu’il m’a dit.
– Très bien.
– C’t une sacrée bonne note hein ! C’est q’j’ai jamais été très douée en classe vous savez, ça m’a fait un choc, j’étais pas peu fière.
– C’est un peu trop en fait.
– En fête ? Mais j’fais pas la fête moi, j’travaille tout l’temps.
– Laissez tomber, je continue, vous voulez bien ?
– Sûr !
– Les yeux sont un peu jaunes. Allongez-vous maintenant.
– Ah vous voyez qu’j’vous l’avais dit q’mon blanc l’était jaune.
Hépatite ! Elle pense avoir une hépatite. Waouh, elle est corsée la p’tite dame.
– Je vais palper votre ventre, vous me dites si c’est sensible quand j’appuie.
– Sans quoi ?
– Si ça fait mal, je corrige.
– Z’allez réussir à sortir c’te foutue rate ?
– Là, vous avez mal ?
– Non.
– Et là ?
– Non plus.
– Ici ?
– Là oui, doc, ça tiraille et ça remue. Vous l’sentez qui bouge ?
– C’est votre côlon, madame Pinson, vous avez sûrement une colite.
– J’l’ai pas la colique, j’le saurais doc, vous vous plantez tout droit !
– Une colite, madame Pinson, une inflammation du côlon. Je vais vous prescrire des médicaments qui vont vous soulager rapidement, mais vous devrez modifier votre alimentation. Je vais vous noter ce qu’il faut éviter. J’aimerais que vous fassiez une prise de sang pour vérifier vos transaminases et…
– Transaminases, c’est quoi qu’c’te bizarrerie encore ?
– C’est… ça permet de vérifier comment va votre foie.
– Qu’est-ce que Dieu vient faire l’dedans ?
– Non, le foie, madame Pinson, rappelez-vous, c’est pour ça que vous êtes venue, vous pensiez avoir une hépatite.
– Une quoi et patite ?
– Je ne comprends pas.
– Ben, manque un mot, vous m’dites que j’pense avoir une quequechose et patite.
Je prends mon bloc, griffonne le mot sur un papier, lui montre.
– Hépatite, madame Pinson, c’est le bon mot cette fois.
– Ah, d’accord, ben voyez, j’me coucherai moins bête. Alors vous pensez q’j’en ai une.
– Ce n’est pas certain, mais je préfère vérifier. Je vais vous prescrire un tensiomètre aussi.
– Un quoi ?
– Heu… on va plutôt faire passer une infirmière, hein, je crois que ce sera mieux. Elle viendra deux fois par semaine pendant un mois. Prenez rendez-vous avec ma secrétaire dans ce délai.
– Pourquoi vot’ secrétaire, l’est médecin aussi ?
– Hein ?
– Vous m’dites de prendre rendez-vous avec elle, l’est médecin ?
– Non, mais… c’est elle qui note… heu… qui marque mes rendez-vous sur l’agenda.
– Ah, j’me disais aussi.
– Tenez, voici les prescriptions, on relit ensemble si vous voulez.
– Oh, vous m’prenez pour une zozo, doc ?
– Une zozo ?
– Une bétassoune.
– Bétassoune ?
– D’où qu’vous sortez, doc ? Vous comprenez pas l’français dites ! Quelqu’un qu’imprime pas bien, qu’a pas toute sa tête quoi.
– Ah, heu… non, je veux être certaine que vous relisiez bien mon écriture, vous savez, les médecins…
– Ah ! ça, c’est vrai, on vous comprend pas toujours !
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