Virgin mojito

Chrys Galia · Chapitre 12 sur 54

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Virgin mojito

11 - Révolte et espoir

 

 

Lydia

Je ne me suis pas vue partir quand mon cœur s’est arrêté. Je ne m’en souviens même pas. Je me suis réveillée à l’hôpital, c’est tout ce que je déteste. Je ne supporte plus ces séjours médicalisés. Je me sens comme un cobaye sur qui l’on teste tout.

 

À quoi ça sert ?

 

À apprendre aux étudiants, aux internes à maintenir en vie une personne qui s’y refuse. Belle bande d’hypocrites qui me regardent en souriant, parlent de m’aider ; ils savent pertinemment que je n’ai rien à gagner. Ils utilisent mon corps, le cas que je représente pour eux, comme un terrain de jeux. Je suis un tapis d’éveil, c’est exactement ça, un putain de tapis d’éveil pour bébés chirurgiens, médecins, kinés, et j’en passe. Des batteries d’examens, des étrangers qui se succèdent devant mon lit pour me manipuler, me mobiliser, me masser, me piquer, me sermonner pour que je fasse plus d’efforts. Sont-ils conscients de ce que j’endure ?

Je ne me rappelle pas de l’accident, mais j’en connais les conséquences. Les parents de Gianni, la femme de Benjamin, et ce corps qui n’est plus qu’une enveloppe encombrante. Depuis six ans je cherche désespérément un moyen de mettre un terme à tout ça quand les autres s’escriment à me maintenir sous ventilation artificielle. Artificielle, rien que le terme devrait mettre la puce à l’oreille à tout le monde. Artificielle donc pas naturelle, j’irai même plus loin, contre nature. La nature, elle, me comprend. Si j’étais d’accord pour continuer, je trouverais ça fantastique, si j’avais une chance d’aller mieux, je trouverais ça miraculeux. Mon cas est clair, net, précis : je ne récupèrerai jamais, alors à quoi bon ? Si mon cœur tient encore quarante ans, je vais rester quarante ans comme ça ?

 

Je ne peux pas, je ne peux pas, je ne peux pas.

 

Mon cerveau, mes pensées sont intacts, les seuls qui s’agitent encore dans l’enclume qui me cloue dans ce lit. J’ai le temps de penser, je n’ai plus que ça. Parfois, lorsque le temps le permet, qu’il ne fait ni trop froid ni trop chaud, Gianni m’installe dans un fauteuil spécial. Il promène tout l’attirail qui me retient dans ce monde pour me permettre de passer quelques heures dans le jardin. Ces instants-là sont aussi merveilleux qu’abominables. J’entends le chant des oiseaux, les criquets qui stridulent, je sens la chaleur du soleil sur mon visage, le vent qui effleure mes joues. Je ferme les yeux pour me rappeler. J’ai presque oublié la caresse de l’herbe sous mes pieds. J’ai oublié les courbatures dans mes muscles après des heures de surf dans les vagues. Je voudrais goûter à nouveau au plaisir du sable chaud qui glisse entre mes doigts, de l’eau de mer qui dégouline sur mon corps. Je voudrais manger, boire, comme avant, un jus de fruits glacé pour rafraîchir ma gorge, un coulant au chocolat qui adoucirait mon palais, ranimerait mes papilles en sommeil.

Je n’ai plus rien, je ne suis plus rien. Je lis, sur un ordinateur que je peux actionner du regard, je regarde la télévision aussi, maigres consolations. On n’a pas conscience de la chance qu’on a de profiter des plaisirs les plus simples tant qu’on n’en est pas privé. Ressentir, marcher, manger, boire, bouger, c’est élémentaire, mais lorsqu’on perd toutes ces facultés, que reste-t-il ? À quoi bon vivre ? J’ai cru, au début, qu’avec ma volonté de fer, mon passé de grande sportive, je parviendrais à m’en sortir. Je voulais prouver à tout le monde que je serais le miracle tant attendu. J’ai essayé de toutes mes forces, pour mon entourage, pour Gianni, pour moi. Je me suis fait une raison.

Vouloir ne suffit pas !

 

Les larmes de mes parents me bousillent, l’espoir de Gianni me détruit. Je suis un poids, un boulet qu’il se traîne jour après jour. Il passe à côté de sa vie parce que la mienne est foutue. Il n’entend pas ce que je lui dis, lui crie. C’est sûrement trop pour lui.

J’ai parlé à Muriel, elle seule me comprend, pourtant, elle a trop peur des conséquences. Elle craint d’être accusée si elle prend l’initiative de me débrancher. La loi ne plaisante pas avec ça.

Tous ces types, dans leurs bureaux, les législateurs, les grands penseurs, les décideurs, tous ceux-là n’ont jamais vécu de près ou de loin de telles horreurs. L’existence est parfois plus dure que le passage à l’acte… Ils ne réalisent pas ce qu’est la vie de quelqu’un qui veut mourir et qui n’a aucun moyen de se supprimer lui-même. C’est une condamnation, une sorte de prison dans laquelle j’ai encore moins de liberté qu’un tueur en série. Je n’ai rien fait pour mériter ça, pourtant, je suis enfermée à perpétuité.

La mort est devenue mon unique but, c’est la lumière au bout du tunnel, un objectif à atteindre, coûte que coûte. J’y pense en m’endormant, en me réveillant, j’y pense quand mon état empire, et même quand je vais mieux.

Chaque fois que Muriel me lave, je ferme les yeux. Je ne supporte plus de la voir me nettoyer, toucher à mon intimité. Je me sens si mal, désespérée, dépendante. Même ma pudeur m’a été volée lors de cet accident. J’admire ceux qui tiennent le choc dans ces circonstances, qui gardent le moral, trouvent un sens à leur vie. Ce n’est pas mon cas. Je veux juste en finir.

Ce nouveau médecin, Maëva, est mon dernier espoir. Je ferai tout pour la convaincre. Elle est jeune, elle doit pouvoir imaginer, comprendre tout ce que j’ai perdu, tout ce que je n’aurai plus. Peut-être finira-t-elle par accepter de m’accompagner dans ce projet. Je vais sympathiser avec elle, l’amadouer, lui faire voir les choses à ma façon, qu’elle regarde mon existence avec mes yeux à moi, se mette à ma place. Ça prendra du temps ; malheureusement, j’en ai encore à tuer.

Elle a déjà accepté pour le refus de réanimer, c’est un bon point. Ça ne suffit pas, mais c’est un début. Elle est ouverte, j’ai confiance.

 

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