Virgin mojito
18 - Roulement de tambour
Maëva
Je ne m’attendais pas à ce qu’il revienne, je pensais qu’il s’en voudrait, m’en voudrait, qu’il aurait besoin de plus de temps pour digérer. J’ai adoré le ton de ses textos, adoré le provoquer, l’allumer ; surtout, j’ai adoré qu’il joue le jeu. Mais quelle fougue, quelle intensité ! Rien à voir avec la fois précédente, il était habité d’une nouvelle énergie. Ce qui s’est passé entre notre premier corps à corps et le second, je ne veux pas le savoir. Ce qui compte, c’est le résultat. À ce rythme, il va me rendre accro. Tellement mieux que mes précédents amants.
Amant… Bon sang, le mot est lâché, Gianni est mon amant, je suis sa maîtresse, on l’a officialisé deux fois en quelques heures. Quand je repense à nos premières rencontres, j’ai du mal à réaliser que nous en sommes arrivés là. Tout à coup, je pense à un truc. Gianni est rentré chez lui, mais…
[Tu dors ?]
[Tu brûles encore, miss Tentation ? La caserne est fermée jusqu’à
demain. Plus moyen d’actionner la sirène ]
Ce type est barge ! Je ne peux m’empêcher de sourire, je réponds :
[Le feu couve toujours sous la braise, monsieur Fantasme, mais la zone est sécurisée pour le moment, je répète, la zone est sécurisée pour le moment]
[Alors quoi ? Tu penses encore à moi ou tu veux me torturer ?]
[Je veux te rappeler d’effacer tous nos textos]
[Miss Tentation vient de refroidir l’atmosphère, mais tu as raison,
c’est plus prudent. Dommage, j’aurais adoré relire nos échanges. Ils
sont… stimulants]
[Je connais des tas de moyens de stimuler, t’en fais pas pour ça]
[Demain après-midi, au Lounge, tu sais surfer ?]
[Peux pas, le patron m’a interdit d’y remettre les pieds, il paraît que je ne sais pas me tenir]
[Ce con ne sait pas ce qu’il rate, attends, bouge pas. C’est bon, je
viens de lui en toucher deux mots, il t’accorde un passe-droit ]
[Bien urbain !]
[C’est oui ?]
[Heu… si par surfer tu entends s’allonger sur une planche, c’est jouable]
[C’est un peu plus que ça]
[Genre jouer au funambule dessus ?]
[Oui m’dame]
[Ça se tente, mais je finirai forcément allongée, crois-moi !]
[Je te le confirme… ]
[Gianni…]
[Oui ?]
[Efface !]
[OK]
[C’est fait ?]
[Oui, bonne nuit Docteur Valence]
[Bonne nuit monsieur Peretti. À quelle heure demain ?]
[Quand tu veux, je ferme le bar pour la journée (inventaire), mais je
n’y vais qu’à partir de quatorze heures, le kiné vient faire un point le
matin, je veux être là pour Lydia]
[Je comprends, l’inventaire, combien de temps ?]
[Fausse excuse, j’avais juste envie de surfer. Maintenant, je veux que
tu y sois, c’est tout. Tu peux venir dès quatorze heures, mais c’est mieux
qu’on y aille séparément]
[C’est noté. Efface !]
[C’que vous pouvez être autoritaire, docteur Valence !]
[T’as encore rien vu. Bonne nuit]
[Ce qu’il en reste… Bonne nuit à toi aussi]
Dans la salle de bains, je regarde la glace. Un sourire idiot, béat, illumine mon visage, mes yeux pétillent, mes joues sont encore roses… rouges ? Tout ça pour un simple échange de textos, et quelques galipettes. Je devais être sacrément en manque pour réagir autant. Maintenant, je suis vannée. Du surf ! Moi sur une planche de surf, on aura tout vu.
Quinze heures, j’arrive au Lounge. Sensation étrange de trouver le lieu sans le brouhaha des clients, sans la musique. Les tonnelles et la plage sont désertes comme une île oubliée. Je laisse mon sac sur une des tables. Lunettes de soleil vissées sur le visage, je mets ma main en visière pour observer l’immensité de l’océan. Le soleil radieux dans un ciel sans nuages se reflète dans l’étendue marine en larges filets d’or. Les vagues, puissantes, bruyantes, se chevauchent, se bousculent, se mêlent, s’effondrent sur la grève dans un ballet hypnotique. Je pourrais passer des heures à regarder ce spectacle. C’est si reposant.
Des lèvres sur ma nuque me font sursauter.
– Tu en as mis du temps, murmure Gianni.
– Une femme doit toujours se faire désirer, je réponds.
– Prête ?
– Ça dépend, à quoi ?
Il se place face à moi, ses cheveux mouillés, des larmes de sel séché sur son torse bronzé, en short de bain violet, il est à tomber. Il dépose un baiser de papillon sur mes lèvres, susurre :
– À faire l’amour à l’océan.
Retour des frissons, de la chaleur dans tout mon corps.
– Si c’est ton nouveau surnom, tout de suite, je souris.
Il rit de bon cœur, c’est si bon, si communicatif.
– Tu ne t’arrêtes jamais toi, hein ?
– J’aime réaliser mes fantasmes.
– J’ai compris, Tentation, tu essaies de gagner du temps. Tu ne couperas pas au baptême du feu !
– En parlant de feu, je souris, mutine.
– L’eau est juste là, se moque-t-il.
– Ça va, ramène-moi ta fichue planche, abdiqué-je. Je te préviens, si je me noie, je m’arrangerai pour que tu brûles en enfer !
– Je te le promets, tu ne risques rien, m’assure-t-il.
– Je n’en mettrais pas ma main au f…
– STOP ! me coupe-t-il en riant, en selle miss Tentation.
Il m’apporte une jolie planche de surf rouge et jaune.
Couleur du feu si je ne m’abuse ?
Pendant un instant je flippe. Il le lit dans mes yeux, m’interroge du regard, je n’ose pas verbaliser. Il finit par comprendre.
– C’est une planche pour débutant, dit-il tristement, jamais je ne toucherais à celle de Lydia, je ne suis pas assez con ou assez malsain pour te prêter la sienne, Maëva.
– Excuse-moi, je suis vraiment désolée, j’aurais dû m’en douter. Sur le moment j’ai…
– C’est rien, tu veux bien qu’on parle d’autre chose ? On n’aura pas souvent l’occasion d’être seuls ici, autant en profiter et oublier tout le reste, au moins quelques heures.
– OK.
J’enlève ma robe de plage, dévoile mon maillot deux pièces argenté. Je me tartine de crème solaire, nous sommes pile-poil dans les heures qui craignent. Je fais attention à ma peau, à ma santé. Ça l’amuse, il se moque, me demande si je souhaite un coup de main.
– Ce serait plus rapide si tu te plongeais dans une baignoire d’écran total, s’esclaffe-t-il.
Lorsque de dorée, ma peau passe au blanc luisant, je suis prête, angoissée, effrayée, mais prête.
Enfin… je crois.
Je le suis près du rivage, il lâche ma planche de « débutante » et la sienne de « pro ». Je m’attendais à partir direct dans l’eau. Pas du tout ! Pendant une éternité, il me fait faire un nombre incalculable d’exercices, figures, mises en équilibre sur le bout de bois. En plein cagnard, ma gorge sèche, mes cheveux vont s’enflammer et la sueur perle sur ma crème.
Sexy en diable… Glamour, quand tu nous tiens !
Lorsqu’il m’estime à peu près prête, il me fait une petite démonstration sur ce qu’il appelle des vaguelettes. Ce n’est pas parce qu’il rajoute ce suffixe ridicule que ça les rend moins impressionnantes à mes yeux. En gros, si vaguelette équivaut dans sa tête à kitchenette, alors on a affaire à une kitchenette de cent-vingt-mètres carrés. Ça fait déjà une bonne vaguelette !
Pas le moment de se démonter, quand faut y aller, faut y aller. Je commence à plat ventre sur le board. Si elles n’étaient pas si salées, j’avalerais les vagues entières tant j’ai soif. Ça fait un bien fou de faire trempette après la séance grillade sur la plage. J’ai bien cru me transformer en saucisse, version merguez. Il faudra que j’annonce à Benjamin qu’il a un concurrent sérieux en matière de barbecue. Un peu plus détendue après l’immersion en milieu hostile, je change d’avis. C’est plutôt cool en fait. Ma planche suit agréablement le mouvement des vagues, je suis à l’aise, j’aime bien.
– Assez paressé, miss Tentation, si t’essayais de monter dessus maintenant ? me crie-t-il en défiant ce qui me semble être un vrai tsunami.
Il est bien plus loin, agile, muscles bandés, jouant l’équilibriste avec les déferlantes comme s’il en maîtrisait le mouvement, comme si la planche était carrément greffée sous la plante de ses pieds. Vision hypnotique,
idyllique de ce Poséidon9 des flots, chassée en une demi-seconde par une énorme claque liquide bourrée d’écume et d’algues que je n’ai pas vue venir. Prise dans le rouleau fou, en mode tambour de machine à laver, je me retrouve crachant, toussant, à genoux. Moitié sur le sable, moitié fouettée par le reste des vagues, fesses bombées vers monsieur Fantasme, je n’en mène pas large. La planche rattachée à ma cheville par la cordelette a décidé qu’on n’en avait pas fini, elle tente de se faire la malle pour choper de nouvelles déferlantes.
La main qui me relève n’est autre que celle du roi de la glisse qui, loin de
ressembler à Brice de Nice10, me fait me sentir toute honteuse de m’être si rapidement plantée. J’aurais adoré l’épater.
C’est comme un peu loupé !
– Maëva, ça va ?
– Je me suis laissée distraire, c’est bon, ne t’inquiète pas, le soleil m’a aveuglée.
– OK, dit-il en ramenant la planche et en posant un baiser sur mes lèvres salées. On y retourne ?
Ben voyons. Quitte à me ridiculiser, autant y aller à fond ! Rebelote, prudente, je préfère m’allonger et effleurer les prétendues vagounettes. Vagounettes, vaguelettes, ça reste des trucs en « ette » et psychologiquement, c’est censé rendre ça presque mignon. Mignon, tu parles ! Gianni reste un moment à côté de moi, mais l’envie de faire l’amour avec ses brisants est plus forte. Je l’engage à se faire plaisir. Timide, je tente de me mettre à genoux sur la planche. Au troisième essai, j’y parviens. Bien ! Gianni est assis, jambes de chaque côté de sa planche, il attend la prochaine grosse vague en me regardant. À quatre ou cinq mètres du bord, trop fière de moi, j’ai pris la confiance, je repère un rouleau qui me semble abordable. Je me lance… Allongée, un genou, l’autre, et… DEBOUT !!! Miracle, je me laisse porter par le ressac. Surexcitée, sous ses yeux admiratifs, je tends les deux bras vers le ciel en criant :
– TADAAAAA !
Tadaaaaa… changement brutal de position, cambrure extrême = déséquilibre, chute, plouf, machine à laver.
J’arrive à récupérer, me relève, Gianni est déjà là. Je le rassure, tout va bien. J’ai mal terminé ma course, mais c’est malgré tout une énorme victoire. Il sourit, me dit :
– Intéressant !
Je suis son regard. Mon haut de maillot est resté dans le tambour. Oups ! Je croise mes bras sur ma poitrine. Il secoue la tête, se baisse, détache le leash de ma cheville, balance la planche plus loin sur la plage. Il fait pareil avec la sienne, me prend dans ses bras, me porte jusqu’à la terrasse du bar. Il m’entoure d’une serviette, me frictionne le dos, me dit :
– Ça suffit pour aujourd’hui, tu t’es bien défendue.
– Tu trouves ? m’étonné-je.
– C’est pas si facile, pour une première fois, t’as vraiment assuré. J’ai particulièrement apprécié le final, dit-il taquin.
– T’aurais pu me dire de mettre un maillot une pièce, râlé-je.
– Quoi ? Et j’aurais manqué un tel spectacle ? Sacrilège, surtout pas !
– Tu me le paieras, tu t’en doutes !
– Quel genre de supplice pourrais-tu m’infliger ? Miss Tentation.
– T’interdire de toucher à ce que tu regardes, pour commencer, je rétorque en chassant ses mains qu’il vient de glisser sous la serviette.
– Il va y avoir un problème dans ce cas, réfléchit-il.
– Lequel ?
– Je ne vois qu’une seule caserne dans le coin capable de gérer le brasier.
Je ris. Il est amusant, beau, non, magnifique, Gianni est vraiment magnifique. Ce moment que nous vivons loin de ses soucis est un moment hors du temps, si privilégié, si simple, si pur que je peine à imaginer qu’il existe une vie ailleurs. Une vie moins douce, sans l’insouciance, sans liberté. Une vie où nous devons agir comme des étrangers. Quand je vois ses yeux emplis de désir, quand je sais que les miens lui répondent avec la même intensité… Quand j’ai conscience qu’une fois que l’on goûte à l’interdit, il est difficile de ne pas replonger, j’ai terriblement peur. Peur qu’un rien nous trahisse, un regard, un mot, un simple geste. Ce n’est pas tant pour moi que je crains, c’est pour Lydia. Tant qu’elle ne sait pas, elle ne souffre pas. Combien de temps parviendrons-nous à contrôler chacune de nos attitudes, de nos paroles, de nos émotions ? Serons-nous suffisamment forts ?
– Qu’est-ce qui t’arrive ? me demande-t-il, tu es soudain toute triste.
– C’est rien, Gianni, à cause de moi tu n’as pas vraiment profité, je m’en veux un peu.
– T’en fait pas pour ça, tu as faim ? Le surf, ça creuse.
– Il ne doit pas être plus de dix-sept heures !
Il regarde sa montre, avec une mimique tordante, me dit :
– Dix-neuf heures en fait !
– Tu déconnes ? m’étonné-je en vérifiant par moi-même. On est restés tout ce temps à se faire massacrer par les vagues ?
– Rectification : toi, tu t’es fait massacrer, moi, j’ai géré ! rit-il.
– Il vaudrait mieux rentrer, tu ne crois pas ? Je bosse tôt demain. Entre la fatigue, la route… Et puis Benji doit m’attendre pour dîner. Je ne l’ai pas averti, il a déjà dû tout préparer, tu le connais.
– Tu as raison. Merci d’avoir partagé ce moment avec moi, Maëva, je ne m’étais pas amusé comme ça depuis longtemps.
– À mes dépens, commenté-je en grimaçant.
– Non, miss Tentation, je n’ai pas ri de toi, j’ai ri avec toi, nuance. Et ça, Maëva, c’est tellement précieux que j’avais oublié la joie que ça pouvait procurer.
Émue aux larmes, je lâche la serviette, serre mes bras autour de son cou. Pas besoin de l’embrasser, pas besoin de plus. Simplement rapprocher nos corps, peau contre peau, cœur contre cœur. Se laisser bercer par la paix du lieu, du moment, la tendresse de ses paroles.
OceanofPDF.com