Virgin mojito

Chrys Galia · Chapitre 16 sur 54

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Virgin mojito

15 - Le début des ennuis

 

 

Maëva

Dix-neuf heures trente, je reçois mon dernier patient de la journée. Je suis éreintée, la climatisation est en panne, je rêve d’une bonne douche. Je me lève, accueille Monsieur Longre.

– Bonjour, comment allez-vous, Monsieur Longre, et votre femme ?

– Docteur, je ne sais plus quoi faire. J’ai suivi vos conseils, nous sommes allés consulter le psychiatre que vous m’avez recommandé. Il lui a donné un traitement, l’a laissée rentrer chez nous. Au début, ça avait l’air de fonctionner, elle a arrêté son délire avec l’étagère IKEA.

– Elle recommence ?

– Pas avec le meuble. Je croyais que tout allait mieux, je respirais enfin. Mais il y a deux jours, mon portable a disparu.

– Votre portable ? je demande, intriguée.

– Oui, je l’ai cherché partout, impossible de mettre la main dessus.

– Elle a fait un transfert sur votre téléphone, c’est ça ?

– Elle commençait à me parler d’un certain Siri6. Je sais que je ne suis pas un rapide, je me demandais qui était ce type. J’ai cru qu’elle me trompait. Cependant…

– Quoi ? Monsieur Longre, parlez-moi sans crainte, ne soyez pas gêné avec moi.

– Il s’est mis à sonner…

– Et alors ?

– Docteur, c’est dans ma femme qu’il sonnait. Elle se l’est… introduit si vous voyez ce que je veux dire.

– Oh… oui, je vois très bien.

– Je lui ai demandé de me le rendre… c’est que… j’en ai besoin pour le travail, poursuit-il penaud et désespéré.

C’en serait désopilant si ce n’était pas si triste. Si encore elle avait pensé à le mettre sur vibreur, j’aurais compris l’intérêt.

– Vous avez téléphoné au Docteur Sliman ?

– Oui, mais il ne peut pas me recevoir avant après-demain. J’ai un gros chantier en cours. Le téléphone continue de sonner et… bien sûr… je ne peux pas répondre.

– Pourquoi n’avez-vous pas appelé les urgences ?

– J’ai trop honte, vous êtes si compréhensive, j’espérais que peut-être vous pourriez m’aider.

– Elle est chez vous en ce moment ?

– Lorsque j’ai quitté mon domicile, elle était enfermée dans notre chambre. Elle parlait à Siri.

– Très bien, je vais fermer le cabinet. Je viens avec vous, je vais voir ce que je peux faire. Monsieur Longre, je pense qu’il va falloir envisager une hospitalisation de quelques semaines.

– Je comprends, je vous remercie, Docteur, vraiment. Si vous saviez comme c’est gênant. Je n’ose plus recevoir personne à la maison. Il faut que tout ça s’arrête, je ne parviens plus à gérer. Ça dépasse l’entendement un truc pareil. J’aime ma femme, Docteur, mais vivre ça…

– Nous allons tout faire pour vous venir en aide, Monsieur Longre, je vous le promets.

 

J’ai eu beaucoup de mal à récupérer ce maudit téléphone. Je ne suis pas psychiatre, j’ai dû faire appel à tous mes souvenirs de fac, mes cours de psycho, à toute ma force de persuasion et à mes gants en latex pour venir à bout de la situation. J’ai appelé l’hôpital pour la faire immédiatement admettre en unité spécialisée. J’ai dû lui administrer un calmant pour que tout se passe sans heurts. Le mari, à la fois inquiet et soulagé, a tenu à me remercier en m’offrant deux gros bocaux de conserves de cèpes. J’ai refusé, mais il a tellement insisté que j’ai fini par accepter. Benjamin va se régaler. Nulle en cuisine, je ne sais même pas comment les préparer.

 

Épuisée, j’arrive enfin à la villa. Dehors, la table est déjà dressée. Trois couverts ! Je ne savais pas que Benjamin recevait, il ne m’a pas avertie. Je me précipite dans la dépendance pour me rafraîchir sous la douche. Pas le temps de profiter de la piscine, je dois encore passer voir Lydia ; avant, je vais proposer un coup de main à Benjamin. J’enfile une robe toute simple, en cotonnade blanche, fines bretelles, une paire de tongs ornées d’une discrète marguerite. Je toque à la porte de la villa.

– Entrez, Maëva, nous vous attendions, me dit-il.

– Nous ? le questionné-je, intriguée.

– Regardez qui a accepté de se joindre à nous, poursuit-il.

La grande silhouette de Gianni apparaît dans la cuisine. Mon sourire s’efface. Somptueux dans un jean déchiré aux genoux, polo blanc qui met terriblement en valeur son teint hâlé, il me fait rougir. Je me maudis de réagir ainsi. Il avance, se penche, m’embrasse sur la joue, si près de mes lèvres que c’en est indécent, si près de mes lèvres que mon cœur chavire, s’anime, bat la chamade. Je jette, affolée, un regard en direction de Benji ; ce traître sourit. Je le soupçonne d’être complice, d’avoir initié ce repas. Ces deux-là ont discuté, c’est certain. Benjamin doit être au courant du baiser d’hier soir, je me sens honteuse et coupable.

– Bonjour, Maëva, susurre l’italien au charme intolérable, vous êtes superbe.

– Merci, bégayé-je. Je vais vous aider, mais je dois passer voir Lydia, je n’ai pas encore eu le temps.

– Tout va bien, je m’en suis déjà chargé, m’annonce Benjamin. On peut passer à table. Je vous ai préparé un Tian de courgettes dont vous me direz des nouvelles.

C’est vrai, c’est délicieux, son tiramisu aux framboises aussi, mais mes bouchées ont du mal à passer. Je les observe attentivement, leur air entendu, les messages plus ou moins subliminaux ne me disent rien qui vaille. Je suis le dindon de la farce, je n’aime pas ça. Le pompon : Benji se lève et nous annonce :

– Les enfants, je dois vous abandonner, j’ai rendez-vous ce soir, ce ne serait pas très poli de faire attendre mon amie. Je vous laisse ranger, ça ne vous ennuie pas ?

– Ne t’en fais pas Benji, on se charge de tout, le rassure Gianni.

Il porterait une banderole avec pour inscription « je vais tout faire pour me la taper », ce ne serait pas plus clair. À peine Benjamin parti, j’annonce la couleur :

– Il est au courant, n’est-ce pas ? Vous lui avez tout dit !

– Il n’y avait pas grand-chose à dire, Maëva, j’avais besoin de me confier. Benji est mon ami, un père de substitution.

– Et alors ?

– Alors il ne voit pas le mal.

– Vous m’en direz tant, bougonné-je.

– Écoutez, je ne sais pas ce que l’avenir nous réserve ni où je mets les pieds, mais j’ai peur de ne pas essayer.

– Essayer quoi ? fulminé-je en me levant brusquement. Tout ça est bien trop compliqué pour moi. C’est trop, vous entendez.

 

J’attrape les assiettes pour commencer à débarrasser, histoire de me donner une contenance, de me libérer, de détourner une conversation que je n’ai pas l’intention de poursuivre. Gianni m’imite, attrape ce que j’ai dans les mains, repose le tout sur la table. Il me bloque le passage, je recule jusqu’à ce que mon dos heurte le crépi de la façade. Devant moi, sans me toucher, il place ses mains de chaque côté de ma tête.

– Je ne veux pas te brusquer ni te forcer, Maëva, j’ai juste envie de vivre. Tu es rayonnante, belle, tu me redonnes espoir.

Ses yeux me couvent, j’ai la tête qui tourne. Ses lèvres s’approchent des miennes, si lentement que j’aurais le temps de fuir dix fois. Impossible de bouger, je devrais partir, j’en suis incapable. Le laisser prendre l’initiative, n’est-ce pas un moyen de me déculpabiliser de céder. Si tout vient de lui, je ne serai pas vraiment responsable après tout. Je sens maintenant sa bouche faire pression sur la mienne, sa peau tiède, tendre, me met au supplice. Je ne le touche pas, trop peur de perdre le contrôle. Un baiser, ce n’est qu’un baiser. Ça ne veut rien dire. Il entrouvre mes lèvres des siennes, je résiste à peine, sa langue me devine, me cherche, me séduit. Pas de fougue ni de précipitation, il prend son temps, m’amadoue, me dompte. Envoûtée par la sensation de la danse qu’il me propose, par son goût de fruits rouges, j’oublie toutes mes questions, toutes mes craintes. Je lui réponds, laisse mes mains partir à la conquête de sa nuque. Il soupire, insiste, approfondit son étreinte. La chaleur est de retour, troublante, je perds de vue l’essentiel : l’autre femme, celle qu’il aime. Elle est soudain si loin que plus rien d’autre que nos corps qui se scellent, se respirent, n’existe. Aucun de nous ne parvient à mettre fin à cet échange sensuel. C’est son téléphone qui nous interrompt. D’un seul coup, l’atmosphère change. Il recule, essoufflé, me laisse dans le même état. Il fonce sur le mobile, stressé. Hagard, il répond :

– J’arrive tout de suite.

Il me regarde, confus :

– Il faut que j’y aille, je suis désolé, un problème au Lounge. Une bagarre a éclaté.

– Je comprends, vas-y, je m’occupe de la vaisselle.

– J’ai cru… j’ai cru qu’il y avait un souci avec Lydia. Je te demande pardon.

– Je sais, je suis là si elle a besoin. Préviens l’aide à domicile.

– Merci, Maëva.

Il s’éloigne, je le suis du regard. Il revient sur ses pas, m’attrape par la taille, m’embrasse et murmure :

– Je me rattraperai, c’est promis.

Pantelante, déboussolée, j’ai un mal fou à ordonner mes pensées. Je mets les assiettes dans le réfrigérateur, les plats dans l’évier, je fais n’importe quoi. Troublée, il me faut presque une heure pour recalibrer mon cerveau. Je ne sais pas si c’est la complexité de la situation ou cet homme en particulier qui me fait cet effet, mais je perds clairement mes capacités cognitives.

Le lendemain soir, comme tous les jours, je me rends chez Gianni pour voir comment se porte Lydia. Ses constantes sont correctes, mais son moral est au plus bas. Gianni est au Lounge pour la soirée. Je me retrouve avec l’aide à domicile : Marina, et Muriel. Cette dernière n’est pas en joie de me voir. Pas besoin de me faire un dessin, elle ne m’aime pas. Elle a maintenant toutes les raisons de me considérer comme une rivale. Elle ne le sait pas, heureusement. Je la soupçonne d’être capable de vendre la mèche, de tout balancer à Lydia, sans se soucier du mal que ça lui ferait. Je l’ignore, fais le job, reste un peu pour discuter avec ma patiente.

– Tu as besoin d’autre chose, Lydia ? lui demande-t-elle.

– Non, ça ira, tu es gentille. Maëva est là, nous allons papoter un moment, vous voulez bien ? s’adresse-t-elle à moi.

– Bien sûr, Lydia, avec plaisir.

– J’ai besoin d’éclaircir un point avec vous, Docteur, avant de prendre congé, rejoignez-moi dans la cuisine.

Pas de s’il vous plaît, carrément un ordre, le ton est donné. Je demande à Lydia de m’excuser cinq minutes, suis le dragon.

 

– Que se passe-t-il, Muriel ?

– Vous croyez que je ne vois pas clair dans votre jeu, Docteur Valence, m’agresse-t-elle, debout, mains posées à plat sur la table.

Je ferme la porte, de peur que des bribes de cette conversation qui s’annonce désagréable ne parviennent aux oreilles de Lydia.

– Parlez-moi sur un autre ton mademoiselle Donan, je ne suis ni votre employée ni votre copine !

– J’utilise le ton qui me plaît, je n’aime pas ce que je vois, je suis en droit de l’exprimer.

– Je ne comprends pas ce que vous insinuez.

– Ah non ? Vous débarquez de je ne sais où, avec vos airs de sainte nitouche, faites irruption dans cette famille et tel un coucou vous voulez prendre la place dans le nid ? Vous n’avez pas honte ?

– Qu’est-ce que vous racontez ? m’énervé-je.

– La stricte vérité. Depuis six ans je m’occupe de Lydia, depuis six longues années je soutiens Gianni, il a assez souvent pleuré sur mon épaule pour que je puisse affirmer être son amie. Vous êtes ici pour la soigner, rien d’autre, surtout pas pour vous accaparer cet homme. Votre façon de vous imposer, de le regarder, de jouer à la gentille avec Lydia, c’est écœurant.

– Vous délirez complètement, mademoiselle Donan. Cette conversation n’a pas lieu d’être. Avec tout le respect que je vous dois, je vous demanderai de vous occuper de vos affaires !

– Ce sont mes affaires, vous n’êtes qu’une petite intrigante. Je ne vous laisserai pas détruire ce que je…

– Ce que vous quoi, Muriel, allez au bout de votre phrase, ça devient intéressant.

Décontenancée, elle ne peut pas m’avouer ce qu’elle ressent vraiment. Elle est jalouse, simplement jalouse. Elle veut Gianni, elle a compris que ça n’arrivera pas. Elle se reprend :

– Si jamais vous vous approchez de lui, je vous jure que Lydia le saura, tout le monde sera au courant que vous avez séduit l’homme d’une femme qui n’a aucun moyen de se défendre. Croyez-moi, je vous ferai une réputation d’enfer. Pas sûr que votre patientèle ait encore envie de remplir votre cabinet.

Sans me laisser le loisir de répondre, elle sort, claque la porte. Un grain de sable de plus dans l’engrenage…

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