Virgin mojito
4 - Métro Boulot Resto
Maëva
Tournée effectuée, les patients ont eu l’air de m’accepter. Je suis restée discrète, en arrière-plan, le temps qu’ils s’habituent à ma présence, qu’ils comprennent que cette visite de Benjamin était la dernière. C’est incroyable la capacité qu’a Monsieur Lestrau à captiver les personnes à qui il s’adresse. Chaque fois que je suis entrée dans une maison à ses côtés, j’ai observé les visages de ces gens, ils passaient de la fatigue, du stress, au soulagement, à l’apaisement. En quelques mots, de sa voix rassurante, il parvient à leur redonner un peu de baume au cœur. Je regrette de ne pas l’avoir plus longtemps à mes côtés, j’ai encore tant à apprendre de cet homme.
Je fonce vers le supermarché le plus proche. J’ai l’intention de mitonner un bon repas à Benjamin. Le souci, je suis une quiche en cuisine. Première chose à acheter : un livre de recettes. Deuxième chose à envisager : y trouver l’inspiration. Troisième étape et non la moindre : ne surtout pas me louper. Je me gare sur le parking, cherche une pièce pour le chariot. C’est parti pour la chasse aux victuailles, sans oublier d’investir dans de l’anti moustiques. Je trouve mon bonheur dans un bouquin aux superbes photos : cent recettes faciles en moins de trente minutes. Je repère une recette de gratin de légumes, et pour le dessert, une charlotte aux fruits. Ça m’a l’air plutôt simple à exécuter. J’avance en feuilletant le livre, quand je bute contre quelque chose. Je relève la tête, encore lui !
– Décidément, vous êtes dangereuse ! m’assène-t-il. Pas plus capable de diriger un chariot de supermarché qu’une caisse. On ne vous a jamais appris à regarder devant vous ?
Rouge, de colère ou de honte, j’en perds mes mots. Je cherche en vain quoi répondre, décontenancée. Je l’admets, j’ai eu tort, les deux fois, est-ce une raison pour se montrer si désagréable ?
– Vous m’êtes rentré dedans vous aussi, je vous signale !
Puéril, banal, bête. J’aurais pu trouver mieux !
– C’est bien ce que je disais, gronde-t-il, une vraie gamine, pfff, commente-t-il en s’éloignant.
Pauvre type !
Je ne peux m’empêcher de le suivre du regard, entre irritation et questionnement. Qu’est-ce qui peut bien le rendre si dur ? Il est plutôt beau gosse, bien foutu, grand, large, des épaules incroyables, des fesses et des cuisses musclées à souhait…
Aïe ! Je me suis mordu la lèvre ! Manquerait plus que je bave en plus. C’est n’importe quoi. Il faut vraiment que j’arrive à le remettre à sa place un de ces quatre. Je n’ai jamais laissé personne me marcher sur les pieds, c’est pas maintenant que ça va commencer.
Enfin à la caisse, j’étale tous mes achats sur le tapis roulant. J’ai chaud, je rêve de faire un plongeon dans la piscine de Benjamin. La caissière passe mes articles un par un.
– Vous n’avez pas pesé les légumes ?
– Heu non, désolée.
– Ben, allez-y, je vous attends, faites vite, y a du monde.
Je me retourne, les sacs plastiques dans les mains, pour tomber nez à nez avec le rital. Et merde !
– Vous faites encore des vôtres, ironise-t-il. Un coup de main ou vous pensez vous en sortir toute seule, gamine ?
Je ne relève pas, pas la peine, pas envie de me donner en spectacle, je le pousse, il s’écarte en se foutant de ma gueule, je rougis comme une petite fille. Je cours, dégoûtée qu’il soit encore témoin de ma distraction. Patatras, je m’étale de tout mon long entre le rayon des concombres et celui des ananas. J’ai l’air débile, la robe retroussée en haut des cuisses. Une femme se précipite pour m’aider à me relever. J’ai écrasé mes aubergines, et les fraises ont taché ma robe au niveau de mes fesses. Merveilleux ! Mes genoux sont écorchés, mon coude me fait un mal de chien. Je me débrouille tant bien que mal pour remplacer et peser ce dont j’ai besoin avant de retourner en claudiquant à la caisse, sous le regard effaré du rigatoni.
– J’y crois pas ! Vous vous êtes vautrée ?
– Oh ! ça va, la ferme ! J’ai glissé, ça arrive.
– À vous, souvent, s’esclaffe-t-il.
La caissière rit en lui faisant les yeux doux. Il lui rend un visage charmant. C’est pas vrai, c’est à moi qu’il réserve son caractère merdique !
– Vous devriez lui laisser votre numéro de téléphone, osé-je en rangeant mes achats dans le caddie.
– QUOI ? demandent-ils en chœur.
– Vous vous dévorez des yeux tous les deux, ce serait trop stupide de passer à côté d’une si belle occasion, je poursuis.
Le cannelloni fulmine, moins joyeux, la caissière se mord la lèvre, intimidée, mais intéressée.
– Après tout, dit-elle en griffonnant des chiffres sur un bout de papier, ça ne mange pas de pain.
Elle lui tend le numéro, il tarde à le saisir. Je lui fais une danse du sourcil, tu veux jouer mon garçon, amuse-toi bien.
Je règle, les abandonne à leur gêne en boitillant contre mon chariot.
Ma première semaine s’est bien passée, je reçois mon dernier patient. Un homme d’une trentaine d’années, qui se tord les doigts nerveusement.
– Bonjour Monsieur, Monsieur ?
– Jonathan, Jonathan Longre.
– En quoi puis-je vous aider, Monsieur Longre ?
– Ce n’est pas pour moi, docteur, c’est pour ma femme.
– Vous ne l’avez pas amenée ?
– C’est compliqué, elle ne se sent pas malade, mais elle l’est, c’est sûr, elle l’est vraiment.
– Expliquez-moi, dis-je en cherchant son dossier sur l’ordinateur.
– Vous ne la trouverez pas, madame, nous sommes nouveaux ici. Je pensais qu’en déménageant, ça irait mieux. J’ai cru qu’elle faisait une dépression, je ne sais pas. Le médecin qu’on avait avant disait que ça passerait, c’est pire depuis qu’on est ici, je ne sais plus quoi faire.
– Si vous m’en disiez plus ?
– Vous savez, on se connaît depuis qu’on est petits, on a presque grandi ensemble. Elle allait bien, je vous jure, elle était tout ce qu’il y a de plus normal. Mais quand son père est mort, il y a six mois, elle a commencé à… débloquer. Elle… bon sang, je vais passer pour un fou à vous dire un truc pareil.
– Mais non, Monsieur Longre, je suis médecin, je suis là pour vous écouter, trouver des solutions.
– Elle ne m’aime plus.
– Oh, ça arrive, ce n’est pas quelque chose d’anormal, vous savez…
– Vous ne comprenez pas, docteur, elle ne m’aime plus, elle est amoureuse de…
– De qui, Monsieur Longre ?
– Promettez-moi de ne pas vous moquer.
– Je vous le promets.
– D’une étagère IKEA.
– Oh… je vois.
– Je n’aurais pas dû venir, dit-il en se levant, vous devez me prendre pour un dingue.
– Asseyez-vous, je vous en prie. Je sais que vous n’inventez rien, ce que vous me décrivez a un nom, ça s’appelle l’objectophilie, c’est très sérieux. Pardonnez-moi cette question, mais j’imagine que votre femme et vous n’avez plus d’intimité.
– Non, mais… dit-il en se prenant la tête dans les mains, bon sang, docteur, c’est horrible, elle se frotte tout le temps contre cette foutue étagère. J’ai cru l’aider en la laissant là où nous habitions. Elle est entrée dans une telle rage. Je ne la reconnaissais pas, elle ne me voyait même plus. Elle m’a frappé, griffé, une folle ! J’ai cédé, je me suis tapé deux cents bornes aller et retour pour récupérer ce foutu meuble. Je suis perdu, totalement. Qu’est-ce que je dois faire ?
– Il faut déjà que vous compreniez ce qui se passe, monsieur Longre. Les sentiments de votre femme se sont concentrés sur cet objet, juste après la mort de son père. J’imagine qu’elle l’aimait beaucoup. Son décès a dû être un tel traumatisme qu’elle s’est éloignée de la réalité. Être amoureuse d’un objet, c’est presque une garantie pour elle de ne jamais perdre l’être aimé, de ne jamais être déçue. Ce n’est pas vraiment réfléchi, c’est instinctif, une sorte de protection, elle se blinde parce qu’elle a peur de souffrir encore plus. Sa colère envers vous n’était qu’un signe de frustration, les personnes souffrant de cette pathologie ne sont en général pas violentes.
– Elle va rester comme ça ?
– Je ne suis pas psychiatre, je ne peux rien vous garantir, mais je pense que votre femme a besoin d’aide. Je vais me renseigner auprès d’un confrère pour vous indiquer le meilleur praticien pour vous accompagner dans sa prise en charge. Je vous rappelle en début de semaine prochaine.
– Merci, docteur. Je veux tellement qu’elle s’en sorte.
– Nous ferons tout pour vous aider, je vous le promets. Je vous tiens au courant.
Je regarde Monsieur Longre quitter mon cabinet. Une objectophile ! J’en avais entendu parler, je n’en avais encore jamais rencontré. J’espère que je pourrai l’aider, ça risque de prendre du temps, plusieurs mois, voire plusieurs années. Si jeune, c’est vraiment triste.
J’ai sympathisé avec Delphy, la secrétaire médicale. Ce soir, nous allons prendre un verre ensemble dans un bar au bord de l’océan, les pieds dans le sable. Je me fais une joie à l’idée d’avoir une nouvelle amie. Les miens me manquent tellement. Benjamin est génial, mais nous n’avons ni le même âge ni la même façon de nous distraire. J’ai bossé de 7 h 30 du matin à 20 h sans interruption, pas même pour me restaurer le midi, toute la semaine. J’avais besoin de me lancer à fond dans l’aventure. Je n’ai pas été déçue. Entre les rendez-vous programmés et les urgences, je n’ai pas ménagé ma peine. Ce week-end, je ne suis pas d’astreinte, je vais pouvoir m’amuser. Je rentre à la maison me doucher, enfiler une jolie tenue. J’opte pour une robe noire près du corps, courte, des talons hauts ; s’ils me gênent, je les enlèverai. Je libère mes cheveux qui voguent sur mes épaules, attrape mon sac à main, mon portable. Je passe faire une bise à Benjamin qui regrette que je ne partage pas son dîner, tout en m’encourageant à profiter de ma soirée.
– Vous allez où ? demande-t-il.
– Au Lounge Beach, vous connaissez ?
– Oh oui, répond-il mystérieux, vous allez adorer.
– Vous voulez vous joindre à nous ? je demande, hésitante.
– Non, Maëva, vous serez bien mieux sans moi, ce n’est plus de mon âge. Allez-y, partez, vous êtes attendue, vous me raconterez, je suis persuadé que vous aurez des tas de choses à me dire.
Il me fait un clin d’œil tout aussi énigmatique, dépose un baiser sur ma joue, replonge dans son journal.
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