Virgin mojito
24 - Trop tard
Gianni
Quinze jours de réflexion, à éviter Maëva, à écouter Lydia me seriner à quel point cette fille est faite pour moi. Après avoir claqué maintes fois la porte, préférant la fuite à un nouvel affrontement, j’ai changé de tactique. La colère a pris le dessus :
– C’est vraiment ce que tu souhaites, Lydia ?
– Oui, souffle-t-elle. C’est une femme bien, je veux ton bonheur.
– Tu as conscience de ce que ça implique ?
– Oui, dit-elle en me fixant droit dans les yeux. Je te l’ai dit, Gianni, je ne ressens plus la même chose pour toi.
– Que je la serre dans mes bras, l’embrasse fougueusement, lui fasse l’amour passionnément, ça n’est donc pas un problème pour toi ?
– Pas du tout un problème, murmure-t-elle.
Je cherche à sonder son regard. Je voudrais y déceler une hésitation, une peur, une angoisse, de la peine surtout. Si elle m’aime encore, si elle m’aime vraiment, elle ne peut pas rester insensible à ce que je viens de lui balancer.
Rien ! Je ne lis que force et détermination, même un léger soulagement.
– Tu l’auras voulu, chérie, je conclus en la quittant.
Oublié notre petit rituel, pas de baiser sur le front, le nez, les joues, encore moins sur la bouche. Lydia vient de scinder mon cœur en deux. Une partie restera fidèle à cette femme que j’ai tant aimée, mais se meurt à mesure qu’elle me rejette. Une autre se réveille, et va lui montrer que oui, je peux être libre, si c’est ce qu’elle veut.
J’y suis allé au culot, j’ai forcé la main à Maëva. Ce n’est ni bien ni galant, je m’en tape, j’en ai ras le bol de m’excuser de tout. J’ai cru que la distance que je nous ai imposée me remettrait les idées en place. Ça n’a fait qu’attiser mon désir. Cette fille est très jolie, c’est vrai, mais je n’ai pas juste envie de son corps. Elle me remue, m’agace, et m’apaise à la fois. Être à ses côtés, c’est stimulant, comme un coup de fouet. Elle est à la fois fraîche comme la glace, le citron vert pour le peps, le rhum pour le côté hot, l’eau gazeuse pour le pétillant, de son cocktail favori. C’est exactement ça, Maëva est un cocktail auquel il ne faut surtout pas goûter, au risque de devenir accro. Marrante, fofolle, un peu délurée, elle sait aussi se montrer empathique et professionnelle. Elle est plusieurs femmes à la fois, chacune d’elle me séduit.
Lydia veut me pousser dans ses bras, Benjamin aussi. Depuis six ans je ronge mon frein, pourquoi serais-je plus con qu’un autre ?
Maëva a toujours beaucoup de mal à atterrir, moi, encore plus à me retenir. Si je m’écoutais, je la ferais grimper sur mon épaule comme cette fois où elle avait trop bu… Je la monterais dans l’appartement au-dessus du Lounge, lui montrerais à quel point elle m’a manqué. Mais je ne veux pas faire ça dans l’appart. Mon culot, la provoc ont des limites. Maëva ne dit rien, sirote nerveusement son Mojito en guettant les réactions autour de nous.
– Tu veux bien arrêter de t’en faire pour eux, la sermonné-je en désignant mes clients du menton.
– Pas si facile, grogne-t-elle.
– Et tu veux bien répondre à ce qu’il t’a dit tout à l’heure, Maëva, demande Sucette. C’est déjà un choc d’apprendre que vous avez couché ensemble, si tu m’annonces que vous allez continuer, je commande un tonneau de mojitos.
Maëva se tourne lentement vers Delphy, ferme les yeux quelques secondes. À moi, elle dit :
– Je suis certaine que ce coup de théâtre n’était pas innocent, Gianni. Tu as orchestré ça parce que tu t’es certainement encore disputé avec Lydia. C’est une manière de la défier, c’est ça ? Tu veux lui montrer à quel point elle va souffrir de sa propre idée.
– Parce que c’est l’idée de Lydia ? s’écrie Delphy, atterrée.
Maëva la coupe d’un geste de la main, s’adresse toujours à moi pendant que Sucette répète en boucle :
– Tordu, tordu tout ça, trop trop tordu !
– Gianni, je comprends que tu sois en colère, que tu lui en veuilles, mais je ne suis pas un putain de jouet. Tu n’as pas à te servir de moi pour faire du mal à ta femme ! Ce que tu viens de faire est doublement dégueulasse. D’abord parce que tu sais que dès demain, la rumeur lui sera parvenue. Ensuite parce que nous avions convenu toi et moi de rester discrets, par respect pour elle. C’est bien le minimum que nous lui devions. Et puis, au passage, merci beaucoup, ça ne complique pas du tout mes rapports avec ma patiente !
Elle a raison. Pourquoi je m’en fous ? Je suis heureux, en cet instant, vraiment heureux, soulagé. Je me sens libre, presque totalement. J’ai envie de rire, de danser, chanter, baiser, j’ai envie de m’éclater. Je suis sûr que ça me donnera encore plus de force pour affronter l’avenir. Tous les arguments de Maëva sont justes, sa colère l’est aussi. Tout ce que je vois, c’est sa bouche que j’ai envie de faire taire d’un baiser, son insolence que j’ai envie de punir d’un corps à corps. Ça lui ferait passer le goût de la rébellion. J’ai envie de transformer ses mots en gémissements, sa respiration en soupirs. Elle continue de me démontrer par A+ B que j’ai eu tort de faire ça, que ça fout tout en l’air, que…
Je n’entends plus, n’écoute plus. Je dois la réduire au silence. Je me lève, l’attrape par la main, sans lui laisser le loisir de dire non. J’envoie à Delphy un :
– Désolé, Sucette, j’ai des comptes à régler en privé.
– T’as raison, allez faire vos cochonneries ailleurs. J’en ai assez vu, ça pique les yeux !
Maëva résiste, je suis plus fort ! Je l’emmène dans l’atelier. Un endroit neutre, Lydia n’y mettait jamais les pieds. C’est une sorte de grande cabane améliorée. Tout en bois, je l’ai fait isoler et aménager. Électricité, climatisation, un coin douche et une grande banquette recouverte d’un immense et épais coussin. À l’intérieur de la banquette, du matériel de plongée. Ça sert à la fois de canapé et de rangement. Au cœur de la cabane, l’immense plan de travail et les outils qui me servent à créer et réparer mes planches et celles de mes clients. Confort minimum, mais confort quand même.
Je ferme derrière nous, Maëva croise les bras sur sa poitrine.
– Ça ne suffisait pas, soupire-t-elle, maintenant tout le monde va imaginer que…
– Que quoi ? la coupé-je en avançant vers elle, déterminé.
– Ils nous ont vus partir ensemble, Gianni, et certainement entrer ici. Il faut que je te fasse un dessin ?
– Pas besoin, miss Tentation, les choses sont claires pour tout le monde maintenant.
– Ça nous mène où tout ça ? geint-elle.
– On verra bien, je réponds en haussant les épaules. Peu importe la destination, tant qu’on se tient la main tout le chemin.
– Tu fais ça par dépit, c’est tout, murmure-t-elle.
– Laisse-moi trente secondes, je vais te prouver que non, Maëva.
Un pas de plus, je suis contre elle. Je veux qu’elle se taise, qu’à son tour elle comprenne. Qu’elle admette ce que j’ai fini par accepter : elle et moi, c’est possible. Elle pose ses mains sur l’intérieur du pli de mes coudes, pour me repousser. Au moment où ma langue rencontre la sienne, elle soupire, se détend. Il ne m’en fallait pas plus. Sans quitter ses lèvres, je me désape, la libère de sa si jolie robe. Impatient, je nous mets à nu tous les deux. Je veux coller sa peau à la mienne, sans préambule, la sentir à nouveau brûler contre moi. Je la pousse jusqu’à la banquette, la soulève. Elle accroche ses jambes autour de ma taille, nos bouches se font déjà l’amour intensément. Je m’assieds, caresse son dos, sa nuque, sa chevelure soyeuse. J’abandonne ses lèvres pour glisser les miennes sur l’arête de sa mâchoire, son oreille, son cou. Elle se cambre, m’offre un accès sensuel à sa jolie poitrine. Je me rassasie de cette peau veloutée, frissonnante, si vivante… J’effleure, respire, lèche, goûte, mords.
Je veux que demain elle se rappelle de ce nouveau départ, que son corps porte les stigmates du mien. Comme un adolescent, maintenant, j’ai besoin qu’on sache qu’elle est à moi, je veux marquer ce territoire qui me promet encore tant à découvrir. J’aspire sa peau jusqu’à ce qu’un cœur de sang la tatoue. Je presse ses cuisses, palpe ses fesses. Elle me le rend bien. Maëva est une tigresse, animale, survoltée, elle aime cette folie qui s’empare de nous, elle aime quand ça secoue. Je le sens dans tous ses gestes, dans ses soupirs, ses gémissements, et ses mots qui m’encouragent à toujours plus. Avec Lydia, ça a toujours été doux. Encore une différence appréciable. Plus aucun risque de les confondre. Maëva a plus d’expérience. Libre, elle l’est aussi totalement dans l’intimité ; elle se lâche, exige son plaisir, le cherche, le provoque. Elle me guide sans gêne. Elle veut la tempête, je vais lui offrir un ouragan.
Je l’allonge sur la banquette, à peine assez large pour contenir nos deux corps, pour la faire mienne. Je bloque ses mains au-dessus de sa tête, appuie de tout mon poids sur elle pour l’empêcher de bouger. Elle remue son bassin, ça me rend fou. Je sens ses hanches affoler les miennes, son sexe inviter le mien qui dressé, douloureux, gorgé de désir, n’attend plus que ça. De ma main libre, j’attrape un sein rond et délicat, presse, caresse, mordille la peau si rose et fragile. Elle veut me toucher, je lui refuse. Je continue ma descente. Mes doigts, curieux, ouvrent le chemin. Méticuleux, ils partent à l’aventure, à la découverte de chaque zone sensible, même la plus infime. Je la torture, je le sais. Maëva a du mal à laisser tout le pouvoir à son partenaire. J’entre et sors au rythme de son plaisir, lui refusant la délivrance dès que je sens qu’elle n’est pas loin de lâcher prise.
Plusieurs fois je recommence, la laissant haletante. Je l’embrasse le temps qu’elle récupère, lui impose un baiser pour la faire taire quand elle me supplie de passer aux choses sérieuses. Je récupère un préservatif dans la poche de mon pantalon resté au sol. Je me redresse, la libère pour m’habiller du latex. Elle m’arrache le carré argenté des mains, le déchire avec les dents, pince la capote entre ses lèvres. Elle m’oblige à changer de position, je lui autorise enfin le pouvoir. Cette invitation est trop tentante. À genoux sur le sol, moi assis sur la banquette, elle fait voguer ses doigts fins sur mes cuisses, stimulant chaque millimètre carré de ma peau. Des décharges électriques se diffusent à l’intérieur de tout mon corps. Je fixe ces lèvres qui vont m’offrir un plaisir oublié.
Ses ongles remontent, titillent délicatement mes interdits qu’elle redessine lentement. Elle prend tout son temps, mutine, aguicheuse, provocante. Ses doigts entament maintenant l’ascension de mon sexe tendu. Elle ne me lâche pas du regard, une de ses mains m’emprisonne, à la fois douce et ferme. Elle se penche, ses seins caressent mes cuisses qu’elle écarte pour se faire une place entre mes jambes. Sa bouche m’habille, me couvre, consciencieusement, jusqu’au bout, jusqu’à ce que ce vêtement de latex tienne sans qu’on ne l’aide. Prudente, elle s’attarde pour être sûre, vérifie que mon membre est bien recouvert partout… autour, au-dessus, au-dessous, s’aide de sa langue pour ne manquer aucun centimètre. Vigilante, elle insiste, recommence, encore et encore, variant le rythme, la pression, jusqu’à ce que je n’aie plus qu’une envie : vérifier par moi-même que tout est OK. Je tire doucement sur ses cheveux, l’arrête, l’invite sur moi.
Je ne sais pas ce qui se produit à cet instant, un truc fou, mon cœur se serre, douloureux, si fort que des larmes viennent s’échouer sur le coin de mes yeux. Je lis de l’inquiétude dans ses iris, la retiens, saisis sa taille, la soulève, ferme les yeux, entre en elle. Sa bouche contre mon oreille, elle murmure :
– Gianni, si ça ne va pas, on peut arrêter…
Je resserre mon étreinte autour de son buste, m’enivre du parfum vanillé et sucré de sa peau, de l’odeur de menthe que son souffle me délivre.
– Je ne peux plus m’arrêter, Maëva, c’est trop tard, je ne veux plus. Ce n’est plus un défi, un jeu, ou même de la colère. Je te désire, j’ai besoin de toi, dis-je en offrant à nos corps un nouveau tempo.
Dans cette cabane, pas tout à fait isolés du monde, mais presque, je réalise. Non, je ne baise pas Maëva. C’est bien l’amour que je lui fais. J’adore la sentir bouger sur moi, contre moi, me mouvoir en elle. J’aime qu’elle vibre dans mes bras, qu’elle soupire, gémisse, et ce cri qu’elle ne retient plus, qui libère mon propre plaisir, intense, obligeant tous mes muscles à se contracter violemment.
J’adore le temps qu’on s’accorde, nos corps encore imbriqués, à se respirer, se caresser tendrement, à écouter nos cœurs agités. Avec Maëva, j’aime l’avant, le pendant, l’après. Tout ce qu’il manque aujourd’hui, c’est le lendemain. Pour ça, aucune garantie, aucune idée de ce qui peut ou va se passer. Je m’en fous, maintenant, je veux profiter. J’ai le droit, j’emmerde ceux qui nous jugeront.
Lydia ? Je dois être honnête, je le serai. Je ne la quitterai pas de toute façon. Je ne sais pas comment elle va réagir. Pas sûr qu’elle ait pleinement réalisé la portée de ce qu’elle m’a autorisé à faire. Malheureusement, quoi qu’elle en pense, quoi qu’elle en dise, je ne veux plus me priver de Maëva. Nous allons devoir gérer cette sorte de trio étrange. Ça aurait pu être facile, si ma tête et mon cœur ne s’emplissaient pas progressivement de miss Tentation.
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