Virgin mojito

Chrys Galia · Chapitre 4 sur 54

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Virgin mojito

3 - Bille de clown

 

Maëva

Nous dînons dehors, le jour est tombé. Benjamin a posé des bougies sur la table, elles libèrent une forte odeur de citronnelle. Les moustiques, m’explique-t-il, nous en sommes envahis, des tigres aussi. Vilaines bestioles. Les senteurs de grillades régalent mes narines, m’ouvrent un peu plus l’appétit. Benjamin m’annonce fièrement que les tomates, concombres, et la laitue proviennent de son potager. Je l’envie de savoir aussi jardiner, je n’ai jamais été capable de faire pousser la moindre plante verte. Mon seul talent dans ce domaine, c’est de les tuer ! Pour le dessert, nous nous rassasions de fruits frais, encore des merveilles de son verger. Je lui raconte un peu ma vie, mes parents, mes études, les amis que j’ai quittés à regret.

Je lui explique ma façon d’envisager la médecine, il en a la même vision que moi. Sous ses cheveux grisonnants, ses nombreuses rides et ses yeux fatigués, je devine l’homme de la photo, il était vraiment très beau, il a dû avoir un succès fou. Il m’écoute patiemment, commente, rit, se lamente lorsque nous abordons la situation critique du milieu hospitalier. Bercée par cette agréable conversation et le tintement de nos verres et de nos couverts, je ne vois plus le temps passer. Je pourrais rester toute la nuit à discuter avec ce monsieur si érudit, si gentil, si passionné.

Au moment où je tends la main pour attraper une deuxième nectarine bien rouge, une silhouette se dessine devant le grand portail blanc. L’homme ne prend pas la peine de sonner, il entre d’un pas rapide, pressé. À mesure qu’il avance, je reconnais le fou furieux qui a osé boxer ma jolie voiture. J’en lâche le fruit qui rebondit lourdement dans mon assiette. Je fronce les sourcils, la colère de tout à l’heure refait surface. Benjamin, qui me fait face, comprend que quelque chose m’ennuie, se retourne. À ma grande surprise, il se lève d’un bond, affolé ; sa chaise tombe au sol, il ne s’en soucie pas. Il se précipite vers le grand brun qui ne remarque même pas ma présence.

Je n’entends pas leur conversation, Benjamin prend l’homme dans ses bras. Ce dernier repart aussi sec. Monsieur Lestrau me rejoint.

– Maëva, excusez-moi, je dois m’absenter, une urgence. Je ne sais pas à quelle heure je serai de retour, faites comme chez vous, d’accord ?

– Vous voulez que je vous accompagne ?

– Non, non, pas cette fois, je vous expliquerai le temps venu, je dois le préparer… Merci, à plus tard.

J’ai eu le temps de débarrasser, faire la vaisselle, regarder une stupide comédie à la télévision, Benjamin n’est pas encore là. Je suis embêtée. Je ne peux pas fermer sa maison et je me vois mal laisser ouvert pour regagner mon nouveau nid. Je me sens intruse, chez un homme qui, sans rien connaître de moi, me laisse sa maison à disposition. J’ai appelé mes parents pour les rassurer, leur expliquer tout ce qui m’est arrivé depuis que j’ai rencontré le docteur Lestrau. Ils sont soulagés de savoir que je ne suis pas toute seule. J’ai beau leur répéter que je suis une grande fille, ce sont mes parents, ils m’aiment, s’inquiètent.

Je zappe, télécommande en mode frénésie, désespérant de trouver un programme intéressant. Je suis crevée, je suis en train de fantasmer mon lit !

Vers une heure du matin, enfin il reparaît, épuisé. Il pose sa mallette, sans un mot, sur la table du salon, ouvre un meuble-bar, attrape deux verres, y verse un liquide ambré. Il me rejoint sur le fauteuil, je coupe le son de la télévision. Il se laisse tomber en me tendant ma boisson.

– Merci, tout va bien ? Vous avez l’air de revenir d’une tournée en enfer.

Un mince et fragile sourire étire un coin de ses lèvres.

– Vous n’êtes pas si loin de la vérité.

– Vous n’avez pas envie d’en discuter ?

– Non… murmure-t-il dans un souffle.

– Cet homme qui est venu tout à l’heure, c’est un patient ?

– Un ami, un fils même. C’est ça, il est le fils que je n’ai jamais eu. Ma femme et moi n’avons pas pu avoir d’enfants. Nous avons reporté toute notre affection sur Gianni.

– Gianni ? C’est un joli prénom, il est italien ?

– Et fier de l’être, dit-il en riant, plus détendu. Il le revendique haut et fort. Ses parents étaient siciliens.

– Étaient ?

– Ils sont décédés dans le même accident que ma femme. Un stupide accident de voiture, conclut-il pour lui-même, le regard perdu au loin. Il est tard, Maëva, nous parlerons demain, je ne tiens plus debout ; vous avez sûrement besoin de vous reposer vous aussi. Sept heures demain pour le petit-déjeuner ?

– D’accord, Benjamin, on fait comme ça. Merci encore.

– Arrêtez donc de me remercier, Maëva, termine-t-il gentiment. Bonne nuit.

– Bonne nuit, Benjamin.

 

J’ai dormi comme un bébé, fenêtre grande ouverte, mais voilà, je me réveille avec la gratouille. Les moustiques se sont régalés. Après une douche glacée pour calmer les démangeaisons, je fouille dans ma boîte à pharmacie pour trouver ma pommade magique à la lidocaïne. Je pousse un soupir de soulagement quand je ressens enfin un mieux. Pas moins de trente-six piqûres font de moi une véritable coccinelle. Je prends ma brosse à dents, enclenche la musique sur mon téléphone. L’image que me renvoie le miroir me fait avaler le dentifrice de travers. C’est pas vrai ! Pas ça ! Une de mes paupières est gonflée, et j’ai même un bouton sur le bout du nez. Je suis affreuse ! Impossible de camoufler ça avec du maquillage, c’est trop

enflé. Deux boutons de plus qui me donnent l’air d’Elephant Man2. Je vais faire peur aux patients. C’est la merde !

J’enfile une jolie robe rose pâle, qui met en valeur mon teint hâlé. Je lisse mes cheveux blonds, les attache en chignon serré, un peu de brillant à lèvres, une pointe de Trésor de Lancôme, je suis prête, défigurée, mais ça, c’est un détail.

Prête, rien n’est moins sûr ! Je m’attendais à retrouver Benjamin, pas à la présence d’une tierce personne. Le grand brun insupportable, Gianni le Sicilien est assis sur la terrasse devant un café fumant. J’hésite à approcher, pas trop envie de démarrer la journée par un nouvel affrontement. Quand j’aperçois Benjamin, je me détends aussitôt ; je ne suis plus une gamine, ce grand taciturne ne doit pas m’effrayer. Benjamin me voit, approche avec un grand sourire, me colle direct une bise sur chaque joue.

– Maëva, vous avez bien dormi ? Oh, bon sang, vous vous êtes fait dévorer !

– Ça me servira de leçon, je vais investir dans un distributeur de pyrèthre. Je déteste dormir les fenêtres fermées.

– Venez que je vous présente, me dit-il.

Gianni le Sicilien ne daigne pas se lever, il arque un sourcil en sirotant son café. Impolitesse, quand tu nous tiens !

– Gianni, je te présente Maëva, Maëva, voici Gianni. Je vous ai un peu parlé de lui hier soir, vous verrez, c’est un gentil garçon.

Permettez-moi d’en douter…

 

– Tu connais cette fille ? demande-t-il sans faire attention à la main que je lui tends.

Je me retrouve la main suspendue en plein vol, le vent qu’il me met pourrait me faire chuter à même le bois exotique de la terrasse. Histoire de garder une contenance, je laisse retomber mon bras pour lisser le pan de ma jupe.

– Depuis hier exactement, elle a emménagé dans la dépendance, c’est elle qui me remplace au cabinet.

Le sicilien avale son breuvage de travers, recule sur sa chaise, tousse avant de se reprendre.

– Tu déconnes ? Elle ? T’es pas sérieux, Benjamin, elle a quoi, quinze ans ?

– Ne sois pas désagréable, Gianni, tu exagères toujours.

– Tu sais bien que non ! Tu m’avais dit que ce serait une vraie pro. T’es au courant qu’on n’avait que toi ici, on ne peut pas faire confiance à une novice, bordel ! s’énerve-t-il.

Je voudrais intervenir, Benjamin me devance.

– Gianni, je te demande de tempérer ton humeur. Je sais que tu as passé une nuit difficile, ce n’est pas une raison pour t’en prendre à cette jeune femme. Tu me prends pour qui nom de Dieu, je me suis renseigné avant de la faire venir, elle a toutes les qualifications nécessaires, un excellent dossier et des notes qui feraient pâlir la plupart des médecins alentour. Arrête un peu tes gamineries et sois poli !

– Elle ne sait même pas conduire une bagnole, comment tu veux qu’elle s’occupe de tes patients, c’est complètement dingue ! poursuit le rital.

– Ça suffit, j’interviens, menaçante. Je ne sais pas qui vous êtes, ce que vous avez à me reprocher, je vous remercierai de bien vouloir éviter de parler de moi comme si j’avais quatre ans, comme si je n’étais pas présente. Vous êtes d’une incorrection finie, monsieur. Si ça vous dérange que je prenne le relais de Benjamin, je ne vous retiens pas, j’imagine que la région est suffisamment grande pour que vous vous dégotiez un autre médecin !

Il fulmine, ses yeux bleu azur me mitraillent, sa bouche pulpeuse se pince. Il serre sa tasse à en faire blanchir les jointures de ses doigts et m’assène :

– C’est certain, hors de question que moi ou les miens nous fassions soigner par un clown en jupette. Vous avez déjà le nez rouge, quant à la jupe…

– C’est pas bientôt fini ces enfantillages, nous interrompt Benjamin, j’aimerais prendre mon petit-déjeuner en paix, si vous n’y voyez pas d’inconvénients. La messe est dite, Gianni, Maëva sera en poste dès lundi, tu n’y changeras rien.

– Parfait ! Dans ce cas, je n’ai plus rien à faire ici, maugrée-t-il. Je vais vous dire une chose, s’adresse-t-il à moi, je n’apprécie pas le choix de Benji, ni pour ce qui est du cabinet ni pour votre présence dans la maison de Sam. Si ça ne tenait qu’à moi, je vous renverrais illico chez vous, d’où que vous veniez.

Pas le temps de répondre, en quelques enjambées, il est déjà parti.

– C’était quoi ça ? demandé-je dépitée en touchant mon nez comme si je pouvais faire disparaître ce fichu bouton en appuyant dessus.

– Ne lui en voulez pas, souffle Benjamin, dépité, il traverse une véritable épreuve.

– Je n’y suis pour rien, je me défends.

– Je sais…

– Ça n’excuse pas tout, j’insiste.

– Croyez-moi, ça n’excuse peut-être pas son comportement envers vous, mais ça explique beaucoup de choses.

– Alors, dites-m’en plus, que je comprenne.

– Pas maintenant, Maëva, pour le moment, nous allons croquer dans cette délicieuse brioche et savourer le chant des oiseaux.

– Hum, je n’ai plus très faim, commenté-je, ronchon.

– Goûtez-moi cette confiture d’abricots, vous m’en direz des nouvelles, je suis persuadé que vous en redemanderez, sourit-il.

Il est tellement gentil, je ne peux pas lui refuser, je plante mes dents dans la tartine sucrée. Je suis obligée de fermer les yeux tant la sensation me donne le vertige. Le goût, le fruit qui fond sur ma langue, entre douceur et acidité, une pure merveille. En quelques secondes, j’ai déjà oublié mister spaghetti.

– Aujourd’hui, nous allons faire une petite tournée. Je vais vous présenter les patients à domicile. Nous allons commencer par Svetlana. C’est un peu compliqué parce qu’elle ne parle pas un mot de français. Son mari est d’une grande aide. Maladie d’Alzheimer, stade avancé, beaucoup d’agressivité. Je suppose que vous avez déjà vu ça pendant vos classes, mais c’est toujours plus éprouvant lorsqu’il s’agit de vos patients.

Je l’écoute attentivement m’expliquer chaque cas, me raconter l’histoire des personnes que je vais rencontrer pour la première fois. Son visage exprime passion, tendresse, tristesse parfois. Je le connais si peu, je l’admire déjà tant !

– Benjamin, qu’allez-vous faire, maintenant ? Je veux dire, vous parlez de votre métier avec un tel engouement, comment envisagez-vous la suite ?

– Je vais vous confier un secret, Maëva, promettez-moi de ne pas l’ébruiter pour le moment.

– Bien sûr, je suis une tombe !

– Je voudrais réaliser les souhaits de ma femme.

– Des souhaits ?

Il se cale contre le dossier de sa chaise, pianote de ses doigts sur la table en laissant à nouveau son regard se perdre.

– Elle avait fait une liste de pays à visiter. Avec mon emploi du temps, je n’ai jamais eu l’occasion de réaliser son rêve. Elle avait l’idée un peu folle de ramener une fiole de sable fin de chaque pays où elle irait. Vous comprendrez qu’elle recherchait l’océan avant tout. Elle voulait en faire un tableau. Ce n’est pas un projet démentiel, elle n’a listé que six pays. Je ne veux pas quitter ce monde sans lui rendre cet hommage.

– Vous comptez partir seul ?

– J’essaie d’inciter ma sœur et mon beau-frère à participer à l’aventure. Ils hésitent encore. Je saurai les convaincre.

– Ce serait pour bientôt ? m’inquiété-je en pensant que je viens juste d’emménager.

– Ne vous en faites pas pour ça, comprend-il, j’ai besoin de temps pour m’organiser, quelques mois. Si jamais nous nous entendons, que vous vous sentez bien ici, vous pourrez rester, la maison ne sera pas à l’abandon.

– C’est vraiment très généreux de votre part, je réponds, soulagée.

– C’est l’heure, Maëva, commençons la tournée, à quatorze heures, je vous rendrai votre liberté, vous pourrez vous reposer ou poursuivre votre installation, j’imagine que vous avez peut-être quelques emplettes à faire pour vous sentir vraiment chez vous.

– Merci, je n’en demandais pas tant.

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