Virgin mojito

Chrys Galia · Chapitre 22 sur 54

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Virgin mojito

21 - Bas les masques

 

Lydia

Il est parti ; en colère, il a claqué la porte. Je ferme les yeux, retiens mes larmes. Si je l’aime ? Bien sûr. Il est le seul que j’ai jamais aimé, le seul que j’aimerai jamais. C’est vrai aussi que je lui en veux. Je n’ai menti sur rien, si ce n’est sur la persistance de mes sentiments. Il n’a jamais envisagé de me quitter, je le crois, le regrette. Ça fait de moi une femme inutile qui le bride, l’emprisonne. Chacun de nous est enfermé à sa manière. C’est justement parce que mon cœur est empli de lui que je souhaite qu’il s’ouvre à une autre. Je veux partir en le sachant heureux, ça allègerait ma peine. L’imaginer dans les bras d’une autre, dispenser à une étrangère les baisers, les caresses qu’il m’offrait, c’est atroce, mais c’est moins difficile à supporter que le fait de savoir que je le rends malheureux.

Lorsque j’ai appris à connaître Muriel, j’ai cru qu’elle pourrait être cette femme, celle qui le ramènerait à une existence normale. Je me suis trompée. Il lui plaît, je le vois ; ce n’est pas réciproque. Jamais il ne l’a vue autrement que comme une simple amie. Si j’avais senti qu’il lui portait le moindre intérêt, j’aurais tout fait pour les pousser l’un vers l’autre.

Maëva est arrivée. Je n’ai pas mis longtemps à la considérer comme la candidate idéale. Va-t-il enfin ouvrir les yeux ? Cette femme a tout ce qu’il faut, belle, dynamique, du caractère. À la fois douce et autoritaire, pleine de vie, amusante, pétillante, la compagne idéale. Benjamin me l’a confirmé : elle est célibataire. J’ai longuement parlé d’elle à Benji. Je suis allée plus loin, je lui ai confié mon projet. Je l’ai mis dans la confidence, parce qu’il peut m’aider, parce qu’il comprend qu’il n’y a rien de malsain. Il sait pourquoi je l’envisage. Attristé, il m’a assuré qu’il ferait tout pour m’épauler. Je peux compter sur lui, Benjamin est presque un père pour Gianni, il le guidera.

J’ai demandé à Maëva de me rendre visite plus souvent, j’avais besoin d’en savoir plus, d’être certaine de ne pas me tromper. Hésitante au début, elle a accepté de passer tous les soirs à la maison. Elle ne se limite pas aux soins, elle me parle de tout, de littérature, de cinéma. Elle me relate des anecdotes rigolotes vécues pendant son internat. Tout en discutant, elle s’active, mais avec elle, j’oublie les soins, les manipulations, je bois ses paroles. J’ai presque envie que les actes durent plus longtemps pour savourer la bulle de légèreté qu’elle crée autour de nous. Elle arrive à me faire rire, c’est la seule à y parvenir. Elle est si rafraîchissante, l’unique personne à me parler comme si j’étais normale.

Elle ne fait aucun cas de mon handicap. L’autre jour, elle me raconte que dans l’annexe de Benji, elle s’est trouvée face à une énorme araignée. Elle me dit :

 

– Je te jure, un monstre, un truc velu, des pattes épaisses, une horreur. Tu l’aurais vue, tu aurais pris tes jambes à ton cou.

– Je crois que j’aurais eu beaucoup de mal à faire ça !

La plupart des gens se seraient sentis terriblement gênés, auraient rougi, se seraient confondus en excuses. Ça m’aurait insupporté. Maëva a éclaté de rire. Moi aussi ! C’était tellement bon. J’en ai oublié ma situation ; avec elle, je me sens normale. C’est fou ! Normale ! C’est une femme comme elle que je veux pour Gianni. C’est mal de vouloir forcer le destin ? De choisir pour lui ? Qui d’autre que moi, qui l’aime plus que tout, peut savoir ce dont il a besoin ? Ce dont il a besoin, c’est d’elle ! Elle arrivera à lui faire admettre l’inéluctable, à lui redonner envie d’aimer. J’espère qu’il ne m’oubliera pas, mais peut-être parviendra-t-il, grâce à elle, à ne conserver de nous que les bons souvenirs, à mettre de côté ces six années d’errance. Je voudrais qu’il se rappelle de moi comme d’un joli et pur amour de jeunesse, sans les marques du temps, sans les éraflures de la vie. Je dois trouver le moyen de les réunir. Difficile sans bouger d’ici, compliqué en ne voyant Maëva qu’une heure ou deux le soir.

Diviser pour mieux régner… C’est entre Gianni et moi que je dois créer le schisme. Désacraliser notre relation, nous désunir en le rejetant, pour mieux placer mes pions. Maëva est celle par qui je veux que tout arrive : ma fin, le renouveau de Gianni. C’est ma nouvelle distraction depuis quelques jours. Choisir celle qui va me succéder étouffe un peu ma jalousie. C’est sûrement fou, délirant, mais ça occupe toutes mes heures. J’échafaude mon plan, le peaufine, espère que le moment propice arrive bientôt ; avec la complicité de Benjamin, j’ai un avantage non négligeable. Je viens de semer la première graine. J’attends qu’elle pousse. La porte s’ouvre, Muriel pince les lèvres en secouant la tête.

– Qu’est-ce qui t’a pris, Lydia ? demande-t-elle.

– Bonjour aussi, je réponds sèchement.

Elle approche une chaise du lit. Pour une fois, elle n’attaque pas direct par les soins. Ça me fait des vacances.

– Tu ne crois pas un mot de ce que tu lui as balancé, n’est-ce pas ?

– Pourquoi j’inventerais des choses pareilles ?

– Pour qu’il te quitte, j’imagine.

– C’est ce qu’il compte faire ?

Elle lève les sourcils, blasée, triste.

– Il est mal, tu sais, tu n’aurais pas dû agir ainsi. Il ne mérite pas ça.

– Sur ce point, nous sommes entièrement d’accord. Je ne veux que son bonheur.

– Il ne t’abandonnera jamais.

– Alors c’est moi qui le ferai !

– Tu sais ce que tu risques ? Tu vas le pousser à se réfugier dans les bras d’une autre. Tu en es consciente ?

– …

– Mon Dieu, c’est vraiment ce que tu cherches. Tu es folle, Lydia, il est tout ce qu’il te reste, il t’aime.

– S’il te plaît, Muriel, ne fais pas semblant d’être choquée.

– Je le suis !

– À d’autres ! Tu serais la première à lui sauter dessus si je passais l’arme à gauche. Je suis handicapée, mais je ne suis ni stupide ni aveugle.

Elle rougit, un tic nerveux agite une de ses paupières. Prise la main dans le sac ! J’ai beau être clouée sur ce lit, je devine tout ce qui se passe.

– Tu dis n’importe quoi, Lydia, tu dois être fatiguée. Cet excès de colère, ta réaction avec Gianni, avec moi, ce n’est pas normal.

– Si, tu le sais très bien. Nous sommes devenues amies, Muriel, je te connais depuis assez longtemps pour avoir pu t’observer. Tu es différente en sa présence. Si je l’ai perçu, lui aussi, crois-moi. Il n’y a jamais rien eu entre vous deux, n’est-ce pas ?

– Jamais ! C’est de la folie, Lydia, comment peux-tu penser une chose pareille.

La vérité fait mal, ils ne sont pas habitués à m’entendre parler de cette façon. C’est aussi cruel qu’exaltant de la voir tenter de se dépêtrer avec ses mensonges.

– Je sais que s’il avait voulu, tu n’aurais pas réfléchi, pas d’amitié qui tienne, là, Muriel, hein ? Gianni est tellement tout ! Quelle femme ne rêverait pas d’un mec comme lui.

– Ce n’est pas de moi dont tu devrais te méfier, m’assène-t-elle.

– Ah non ? De qui ?

– De ta nouvelle copine Maëva.

Elle m’intéresse tout à coup. Peut-être bien que mon rêve tordu va se réaliser sans que je n’aie à faire le moindre effort. J’ai un petit pincement au cœur, mais je croise virtuellement les doigts.

– Explique !

– Tu ne trouves pas étrange qu’elle vienne ici tous les soirs, te voir est un sacré bon prétexte. Bizarrement, depuis quelques jours, c’est Benjamin, qui sait, elle a peut-être réussi son coup, plus besoin de faire semblant.

– C’est à ma demande qu’elle me rend visite, Muriel, j’aime sa compagnie. Si elle pouvait m’accorder plus de temps encore, j’en serais heureuse. Si Benjamin la remplace en ce moment, c’est sûrement qu’elle est surchargée de travail. Elle m’aurait avertie si elle ne désirait plus me soigner, c’est certain.

– Tu lui trouves quoi à cette fille, bon Dieu ?

– Elle oublie mon handicap.

Elle bloque un instant, réfléchit, cherche ses mots. Je suis déçue, je m’attendais à plus.

– Il lui a demandé de rester dîner avec nous, l’autre jour.

– Et alors ?

– Il a annulé plusieurs fois nos repas.

– C’est ça qui te dérange en fait, Muriel, tu réclames l’exclusivité.

– Non ! Pas du tout, se révolte-t-elle alors que je vois clair dans son jeu. Je m’interroge, c’est tout. Je ne trouve pas ça respectueux pour toi.

– Pour moi ? commenté-je en riant. Tu trouves normal que toi, célibataire, jeune, jolie, partages le dîner de mon compagnon tous les jours, parles avec lui des heures entières en dehors de ma présence. Tu trouves normal de le laisser pleurer sur ton épaule, de le prendre dans tes bras pour le consoler, sous mon toit. Je suis au courant, Muriel, il m’a dit tout ça. Et tu t’offusques qu’il fasse la même chose avec une autre ou qu’il t’abandonne pour s’aérer sans toi, c’est un comble !

– Mais je…

– Je t’aime bien, Muriel, la coupé-je, et si je dois être très honnête avec toi, j’ai un moment envisagé que tu puisses le rendre heureux. Ça n’arrivera pas. Tu n’es pas la femme qu’il lui faut.

Elle se vexe, se lève, prépare son matériel. Elle ne dira plus rien. Je la laisse faire. Pour la première fois en six ans, Muriel est brusque, pressée, limite brutale, elle se débarrasse. Il n’y a plus d’amie qui tienne. Les masques sont tombés. Elle sait, je sais, et surtout, elle sait que je sais. 

 

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