Virgin mojito

Chrys Galia · Chapitre 21 sur 54

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Virgin mojito

20 - Des mots durs

 

 

Gianni

J’ai dormi comme un loir. Pas un seul cauchemar. Au réveil, une sensation de bien-être absolu, comme avant. Je me suis étiré, j’ai allongé le bras prêt à faire rouler le corps de ma femme contre moi. Rien ! Le lit vide ! Je me suis rappelé. Lydia ne partage plus mes matins. Cette plénitude aujourd’hui, ce n’est pas à elle que je la dois. Mon ventre se tord. Maëva ramène le soleil, doucement, par petites touches.

Hier, nous avons passé une après-midi fabuleuse. Ces dernières années, quand je surfais, c’était un exutoire, un moyen de me vider la tête. Je n’éprouvais qu’un plaisir limité, parce que j’étais seul, sans Lydia, parce que c’était juste un défouloir. Avec miss Tentation, j’ai retrouvé cette légèreté, cette complicité. Ce qui est fou, c’est qu’il ne s’agissait pas de sexe, nous n’avons rien fait, nous sommes à peine embrassés. C’était de la joie, du partage, quelques heures volées au temps qui m’ont apaisé et permis d’oublier. C’est encore plus perturbant. Je voudrais me cantonner à une relation charnelle avec elle, conserver tout le reste, les sentiments, les émotions pour Lydia. Ce n’est pas ce que j’ai fait, c’était même tout le contraire. Je me suis amusé comme un fou, j’ai adoré ça. J’y ai pris tant de plaisir que je n’ai qu’une seule envie : recommencer. C’est dégueulasse ! Si je ne peux plus contrôler ma libido, je devrais au moins maîtriser le reste. Pourquoi aujourd’hui, ça me semble impossible ? Quel pouvoir Maëva a-t-elle sur moi pour parvenir à me détourner de la sorte ? Elle n’est pas en tort, je le sais, je suis seul responsable. Je lui ai même un peu forcé la main.

 

Mais Lydia dans tout ça ?

J’ouvre le tiroir de ma table de nuit, attrape un flacon de son parfum. J’en pulvérise un peu sur l’oreiller. Je le remets en place, serre le coussin contre moi, le respire jusqu’à ce qu’il pénètre et emplisse entièrement mes poumons. Ça ne me suffit pas, il manque l’odeur de sa peau. Je me lève, me douche, enfile mon jean et un tee-shirt blanc, fonce voir ma femme.

– Bonjour mon cœur, dis-je en l’embrassant sur le front, le bout du nez, une joue, l’autre…

Toujours notre petit rituel.

– Gianni ?

– Oui ?

– Il en manque un, sourit-elle.

Je pose mes lèvres sur les siennes.

– Le meilleur pour la fin. Tu as dormi un peu ? je lui demande.

– Oui, et toi ?

– Très bien aussi.

– Qu’est-ce que tu fais aujourd’hui ?

– Je dois récupérer tes médicaments à la pharmacie. J’ai commandé de nouvelles canules, il est temps de remplacer celle-là, dis-je en tapotant doucement ce tuyau qui lui permet et de respirer et de parler. Tu vas être contente, j’ai réussi à faire fabriquer le fameux fauteuil que j’avais imaginé pour toi. Je dois passer voir le prototype tout à l’heure. Si tout est OK, je pourrai l’avoir la semaine prochaine. Tu seras mieux installée quand on ira dans le jardin. Le docteur Valence vient ce soir au fait.

– ARRÊTE !

– Quoi ?

– Arrête ça tout de suite, Gianni. Tu crois que c’est ce que j’ai envie d’entendre de bon matin ? Tu te lèves après avoir dormi comme un charme alors que depuis au moins deux heures, j’ai les yeux ouverts, j’espère que tu viennes enfin me changer les idées. Tu déboules les yeux pétillants comme si tout était normal, tu me parles de quoi ? De matériel médical. Qu’est-ce que j’en ai à foutre ? Tu crois que ça me fait rêver ? Tu t’imagines que parce que tu me parles de ce fauteuil à la con je vais sauter de joie et te faire une danse ? Je te donne un tuyau, chéri, je suis paralysée, plus rien ne fonctionne ! Que ton siège soit plus adapté à mon corps n’y changera rien, je ne sentirai même pas la différence. Ça te donne bonne conscience, c’est tout.

– Bonne conscience ? Qu’est-ce que tu veux dire, Lydia ?

– Je veux dire que tu ne sais pas quoi faire, tu ne sais plus quoi inventer pour m’aider. C’est pas ta faute au fond, parce qu’il n’y a pas de solution. Enfin si, il y en a une, mais tu t’obstines à ne pas l’envisager.

Je me lève, en colère, la rage me fait taper du poing violemment contre le mur. D’un ton un peu trop brusque, je lui réponds :

– Ne dis pas de conneries, Lydia, tu veux !

– Tu sais très bien que ce ne sont pas des conneries. Tu pourras acheter tous les lits que tu veux, tout le matériel qu’il est possible de trouver, dessiner tous les fauteuils que ton cerveau fertile imagine, consulter tous les médecins du monde, tu ne résoudras rien. Tu ne fais que refuser la vérité, repousser l’échéance. Mes jambes sont mortes, mes bras sont morts, mon corps n’est plus qu’un morceau de viande inerte.

– Mais tu as toute ta tête, Lydia, tu crois que je t’aimais seulement pour ton physique ? Tu te goures ! Ça ne compte pas que je t’aime ?

– Ça ne compte plus ! m’assène-t-elle.

J’en prends un sacré coup, au bide, au moral, c’est violent. La tête baissée face à la fenêtre qui donne sur le jardin, mon cœur se déchire, mon âme est broyée par ses mots si durs. Jamais elle n’était allée jusque-là. Son désir de mourir, je l’entends tous les jours, mais pas une seule fois jusqu’à aujourd’hui elle n’avait remis en cause nos sentiments. Je ne réponds pas, n’y parviens pas. Trop de colère, de souffrance, je lui en veux. Je lui en veux de m’abandonner ou de vouloir le faire. Son souhait de ne plus vivre, je ne l’accepte pas, mais je peux essayer de le comprendre. Pas ça, elle n’a pas le droit de ne plus croire en l’amour que nous partageons, pas après tout ce qu’on a traversé, pas après toutes les preuves que je lui ai données.

– Gianni, celle que tu aimais n’existe plus, elle n’existera plus jamais, continue-t-elle de me torturer. Tu es amoureux d’un souvenir. Tu te leurres si tu crois que tu restes avec moi, accroché à cette vie merdique, par amour.

– Comment oses-tu en douter ? crié-je furax en me retournant enfin.

– Tu subis cette existence parce que tu es un homme merveilleux, dévoué, opiniâtre. Tu t’imagines aussi avoir une part de responsabilité, c’est totalement ridicule. Au volant, c’était moi, dans le camion, cet homme inconscient. C’est la fatalité, pas de bol, c’est tombé sur nous. Je ne connais pas un homme, Gianni, pas un seul qui serait resté six longues années sans refaire sa vie.

– Je ne veux plus aborder ce sujet, tu m’entends, grondé-je.

– Moi j’en ai besoin, tu vas m’écouter ! ordonne-t-elle. Tu en as fait assez ; aujourd’hui, je t’en veux. J’en arrive à te détester, Gianni. Ça m’insupporte de te voir me masser, t’occuper de moi comme tu le fais, tu m’étouffes ! Je n’en peux plus. Je ne te vois plus du tout comme l’homme de ma vie. Tu es celui de mon ancienne vie. Dans celle que j’ai depuis six ans, Gianni, tu n’es plus que mon garde-malade, j’ai horreur de ça.

– Te rends-tu compte de la violence de tes propos, Lydia ?

– J’en ai marre de te mentir, de te faire croire que tu me fais du bien. C’est beau, c’est vrai, ta dévotion, tes sacrifices, c’est plus qu’honorable, ne me prends pas pour une ingrate. Si quelque chose marche encore chez moi, c’est mon cerveau, j’ai tout le temps de penser, de réfléchir à mon sort. Je ne sais pas si tu m’aimes encore réellement, Gianni, peut-être n’es-tu même pas conscient que ce sentiment n’existe plus entre nous. Il est grand temps que tu ouvres les yeux. Si ça peut enfin t’y aider, je me dois de te dire ce que je ressens. J’ai moi-même mis du temps à comprendre, à accepter, mais je ne te vois plus que comme un membre de l’équipe soignante. Tu sais ce que je souhaite quand l’un d’entre vous arrive devant mon lit ? Qu’il m’aide à en finir ou qu’il se casse de ma chambre !

Elle veut que je me barre, je la prends au mot. Sans rien ajouter, je la plante, sors en claquant la porte. Dans le couloir, je rencontre Muriel qui a pris ses habitudes chez nous. Elle entre sans prévenir, ça ne me pose aucun problème, je lui ai moi-même donné un double des clés. C’est plus pratique quand je suis absent, elle peut quand même s’occuper de Lydia.

– Gianni ? Tu as l’air furieux, que se passe-t-il ?

– Tu veux le savoir ? Demande à Lydia, je maugrée en la bousculant au passage.

Elle me retient par le bras, me force à m’arrêter.

– C’est à toi que je m’adresse, viens, allons discuter, j’irai la voir plus tard.

Elle m’entraîne dans la cuisine, ferme la porte, s’y adosse. Je tire violemment une chaise, m’assieds, coudes sur la table, tête dans les mains.

 

– C’est la première fois que je te vois dans cet état, en tout cas, ta colère ne s’est jamais dirigée contre elle. Je suis ton amie, tu peux tout me confier, explique-moi.

Je relève la tête. Reconnaissant de sa sollicitude, mon regard s’adoucit.

– Mon amie ? Qu’est-ce que mon amitié peut bien t’apporter, Muriel ?

– Quelle question ! Ça ne se commande pas, c’est ce que je ressens, c’est tout.

– Vraiment ?

– Tu en doutes ?

– Non, simplement, tout ce qu’on partage c’est… ça, dis-je en balayant l’air de la main. Du drame, de la souffrance, de la colère.

Elle s’approche, pose ses mains sur mes épaules, les masse. Ça fait un bien fou. Je ferme les yeux.

– Raconte-moi, insiste-t-elle.

Je lui relate la scène terrible que je viens de vivre. Ses mains s’interrompent. Elle s’installe à mes côtés, réfléchit un instant.

– Il faut la comprendre, Gianni.

– Impossible !

– Elle n’est plus dans cet état d’esprit.

– De quoi tu parles ? m’offusqué-je, aimer, ce n’est pas un état d’esprit.

– Ce que je veux dire, c’est qu’elle n’a plus envie d’entretenir ce que vous aviez. Tu sais bien ce à quoi elle aspire. Il n’y a plus que ça qui compte. Se convaincre qu’elle ne t’aime plus, c’est plus facile pour elle.

– Pas pour moi !

– Je sais, mais si tu l’aimes, justement, tu dois accepter qu’elle ne pense plus à toi de cette façon. Il faut que tu la libères, Gianni, que tu lui donnes le droit de se détacher de toi. Tu l’as déjà perdue. Tout ce qu’il faut, c’est que tu l’acceptes.

– Tu te ranges de son côté, c’est ça ?

– Je n’ai pas à prendre parti, à être d’accord ou non, je l’écoute, c’est tout, j’entends son cri, sa lassitude, son désespoir. Il faut affronter, Gianni, pas occulter.

– Alors quoi ? C’est terminé, c’est ça ? Six ans de lutte, de combat, d’espoir, pour l’entendre me virer comme un malpropre. Je devrais fermer ma gueule, sourire sans réagir ?

– Il est peut-être simplement temps de passer à autre chose.

– Précise ta pensée.

– Tu continues de t’occuper d’elle comme tu le fais, ou tu la places dans une institution spécialisée, mais réapprends à vivre pour toi.

– JAMAIS, tu m’entends ! Jamais je ne l’enverrai dans un endroit pareil, hurlé-je en me levant d’un bond.

– OK, OK, dit-elle doucement en m’invitant à me rasseoir. On n’en parle plus, c’était une simple suggestion. Mais… refaire ta vie, ce n’est pas inenvisageable.

– C’est ridicule !

– Je ne crois pas.

Un moment silencieuse, elle passe un bras autour de mes épaules. Son visage près du mien, elle attend que je la regarde.

– Je suis là, tu sais, j’ai toujours été là. Tous les deux on… On s’entend plutôt bien, peut-être que…

– Tais-toi, Muriel, je t’en conjure, ne dis pas un mot de plus.

C’en est trop, je me dégage de son étreinte, quitte la maison. Je fonce chez Benji, personne ! C’est bien ma veine. J’attrape mon téléphone, envoie un message à Maëva.

[T’es dispo ?]

 

Elle met plusieurs minutes à répondre. Je m’impatiente en fixant l’écran.

 

[Un problème avec Lydia ? C’est urgent ?]

[Besoin de te voir, c’est tout]

[Je suis désolée, journée hyper chargée, salle d’attente du cabinet bondée. Ça peut attendre ce soir ?]

[Après ta visite à Lydia, on se rejoint chez Benji, 21 h ?]

[Parfait. J’espère que tout va bien]

[Ça ira mieux quand tu seras près de moi]

[Gianni… Efface !]

[Je m’en fous ! Je n’ai plus rien à perdre]

 

Je n’attends pas la réponse. Je ne passerai ni à la pharmacie ni voir le prototype, ça attendra. Je récupère la moto, démarre, fonce au Lounge. Les gars sont surpris de me voir débarquer aujourd’hui, c’était pas prévu. Je leur dis à peine bonjour, monte me changer, redescends, salue vite fait quelques habitués. C’est pas le moment de me parler, je ne suis pas d’humeur. J’attrape ma planche, fonce dans les vagues.

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