Virgin mojito
36 - Un coup au cœur
Benjamin
J’ai ruminé toute la nuit. Je rongeais encore mon frein au petit-déjeuner sous le regard désolé de Maëva. Elle le connaît depuis quoi ? Cinq minutes. Ça lui suffit pour accepter de convoler en justes noces. Léo est un gentil garçon, je n’ai absolument rien contre lui, du moment qu’il reste un intérimaire. Je ne suis pas le père de Maëva, c’est vrai, mais j’ai appris à connaître cette gamine, je l’ai vue évoluer, mûrir au fil des mois. Elle a un tel tempérament, jamais Léo ne tiendra la route avec elle. Il lui faut un homme de caractère, une tempête, il lui faut Gianni. Lydia serait dans tous ses états si elle assistait à un tel désastre. Je me sens mal aussi à cause de ça. J’ai l’impression de faillir à ma promesse. J’avais assuré à Lydia que je mettrais tout en œuvre pour que son projet se réalise. Et Muriel, belle garce celle-là, elle a réussi à piéger Gianni. Il faut à tout prix que j’avertisse Gianni de ce mariage. Il aura peut-être un sursaut de raison, se rendra compte de ce qu’il perd vraiment. Je l’appelle :
– Allo, Benji, tout va bien ?
– Je dois te parler, c’est important. On peut se voir ?
– Je suis devant chez mon comptable, tu peux m’y rejoindre ? J’allais justement te passer un coup de fil, j’ai oublié un des dossiers sur la console de l’entrée. Muriel n’est pas joignable, elle a dû partir en rendez-vous, ça ne t’ennuierait pas de passer le prendre ?
– Non, pas de souci, je m’en occupe.
Je récupère mon jeu de clés de chez Gianni. La voiture de Muriel n’est pas là, la voie est libre. J’entre. Au moment où je récupère le dossier, je perçois des voix. Muriel et sa fameuse copine sage-femme. Zut, je pensais qu’elle était absente. Elle a dû ranger sa voiture dans le garage. Je n’ai aucune envie de les saluer ni de discuter. Je m’apprête à partir lorsque j’entends prononcer le prénom de Lydia. Ça m’interpelle.
– Ne pleure pas, Mumu, tu as toutes les cartes en main. Il finira par comprendre qu’il ne peut pas se passer de toi.
– S’il me quitte, Marion, j’aurai fait tout ça pour rien. Tu te rends compte. J’ai risqué ma carrière pour lui.
– Pas seulement ta carrière, ma chérie.
– C’est vrai, ma liberté aussi. Je pourrais finir en taule pour un truc pareil. Je n’avais plus le choix, il se rapprochait trop de cette fille. J’ai bien fait, n’est-ce pas ? Dis-moi que je n’ai pas fait la pire connerie de ma vie.
– Oh, ça va Mumu, c’est pas la peine de te torturer le cerveau, elle allait mourir de toute façon. Un peu plus tôt, un peu plus tard, je ne vois pas bien ce que ça change. Limite, tu leur as rendu service, ma belle. Elle, tu as exaucé son souhait, enfin ! Tu as abrégé ses souffrances, lui, tu l’as enfin libéré. En fait, t’as même carrément fait une bonne action.
– Si tu savais combien tu me rassures. Je me repasse souvent la scène, comme un film. C’est dur ! Lydia a compris quand j’ai sorti la seringue. Elle a bien vu la fiole de potassium. Il ne m’a fallu que quelques minutes, une très forte dose, son cœur a vite lâché. Mais…
– Mais quoi ?
– Je ne sais pas, j’ai lu tellement de choses dans ses yeux au moment où je lui ai fait l’injection. C’était déstabilisant, ma main tremblait, j’ai dû m’y reprendre à deux fois pour la piquer. De l’impatience, de la gratitude, de la peur aussi. Je te jure, à un moment, j’ai cru qu’elle regrettait.
– Elle n’a rien dit ?
– Si, je la hais pour ce qu’elle a osé prononcer à voix haute.
– C’était quoi ?
– « Gianni, je t’aime, je t’aimerai toujours, sois heureux avec Maëva, au revoir, mon amour… le meilleur pour la fin. »
Je suis obligé de m’appuyer au mur pour ne pas tomber, de bouffer mon poing pour ne pas hurler, les tuer. Il faut que je sorte d’ici, au plus vite, je dois respirer, de l’air, il me faut de l’air à tout prix. J’arrive à fuir sans me faire remarquer. Je cours jusqu’à ma voiture. Dans l’habitacle, je crie comme un damné. Je frappe de toutes mes forces sur le volant, la portière, je vais devenir fou. Cette salope a tout manigancé depuis le début. Elle a tué Lydia, c’était prémédité. Elle l’a tuée, nom de Dieu ! Je fonds en larmes. Impossible de contrôler. Je n’ai pas pleuré comme ça depuis la mort de Sam. Sam, tu me manques tellement, que ferais-tu à ma place ? Ma chérie, viens-moi en aide, si tu es là, quelque part, aide-nous à surmonter tout ça, je t’en supplie. Je me sens responsable, coupable d’avoir, juste après l’accident, conseillé cette maudite infirmière à ce couple auquel je tenais tant. Si j’avais su, si je pouvais revenir en arrière.
Gianni semblait heureux avec Maëva, il retrouvait le sourire. Depuis la mort de Lydia, depuis sa séparation avec Maëva, il plonge à nouveau, petit à petit, dans un gouffre si profond que je crains qu’il n’en sorte plus. Je dois faire quelque chose, intervenir. Et ma petite Maëva qui va se marier avec Léo qu’elle n’aime pas. Est-ce trop tard ? J’essuie rageusement mes larmes, fonce chez le comptable. La secrétaire m’invite à entrer dans le bureau où Gianni et monsieur Darsin sont en grande discussion. Comme un zombie, je les salue, leur tends le dossier. Gianni voit tout de suite que quelque chose ne va pas. Il m’interroge du regard. Mon cœur bat à tout rompre, j’étouffe. Je desserre le col de ma chemise, au bord du malaise. Une douleur vive presse mon thorax. J’ai des sueurs froides, le mal irradie vers la nuque, la mâchoire, mon dos, mon bras gauche. Des gouttes perlent sur mon front.
– Je… Je suis en train de faire une crise cardiaque, arrivé-je à articuler.
Gianni se lève d’un bond, sa chaise bascule sur le sol. Il se précipite pour m’aider pendant que monsieur Darsin appelle les secours. J’essaie de respirer, de me calmer, en vain, je sombre.
À mon réveil, je suis à l’hôpital en soins intensifs. Un peu sonné, mais soulagé d’être encore de ce monde, je ne pense qu’à une chose : parler à Gianni. Les infirmières font barrage. Elles me rappellent que je suis maintenant leur patient, je dois me laisser faire. Les visites auront lieu en temps et en heure. Je n’ai pas le temps, moi ! Gianni doit savoir, régler les choses avec Maëva tant qu’il est encore possible pour lui de la récupérer et d’empêcher ce mariage.
À force de harceler le personnel médical, ils ont fini par appeler Gianni. Il n’était pas bien loin. Il attendait dans les couloirs de l’hôpital. Il se précipite à mon chevet, inquiet, une mine de déterré.
– Benji, tu m’as flanqué une de ces frousses, dit-il en essuyant ses yeux. Comment tu te sens ? demande-t-il en prenant ma main.
– Mieux, ça va mieux, fiston. Merci. Il faut que je te parle, c’est urgent.
– Rien n’est plus urgent que ton rétablissement, Benji, on a tout le temps de discuter.
– Non, le coupé-je, écoute-moi, laisse-moi aller jusqu’au bout !
– Très bien, mais ne te fatigue pas trop, sinon je file.
Je lui relate mot pour mot ce que j’ai entendu chez lui, la discussion entre Muriel et son amie Marion. Je le vois se décomposer à vue d’œil. Je sais que c’est encore un coup qu’il prend en pleine face. Ça va être difficile à digérer. Je lui dois la vérité, je la dois aussi à Lydia et Maëva. Le masque qui s’affiche sur le visage de Gianni est tout à coup si dur que je peine à le reconnaître. Il a mal, terriblement, je ne peux rien faire pour le soulager. Il doit éprouver la même chose que moi, juste avant cette crise cardiaque, en mille fois plus violent. Il ne dit pas un mot. Même lorsque j’ai terminé mon récit, il me fixe, glacial, en silence. Je ne sais plus à qui j’ai affaire, il est méconnaissable. Comment l’inciter à réagir ? Je ne sais même pas s’il est encore avec moi. Je sonde en vain son regard, incapable d’y lire la moindre émotion. Gianni n’est plus qu’une enveloppe de haine. Ses paumes pressent toujours ma main, chaudes, rassurantes, mais son âme est en train de mourir devant moi.
– Gianni, fiston, je t’en prie, dis quelque chose.
– Tu es certain de ce que tu avances, Benjamin ? me questionne-t-il d’une voix qui me fait froid dans le dos.
– Je ne mentirais pas sur quelque chose d’aussi grave, Gianni. Je te jure sur ce que j’ai de plus cher au monde que je n’invente rien. Tu dois parler à Maëva. Vous devez vous réconcilier.
– Je l’ai appelée, Benji, c’est elle qui t’a porté les premiers secours. Elle est restée jusqu’à ce que les médecins la rassurent sur ton état.
Il élude le sujet principal, le seul qui m’intéresse, ça me fait peur.
– Gianni, que vas-tu faire ?
– Je vais aller voir Maëva.
– C’est bien, c’est très bien, je réponds, soulagé.
– Mais la priorité, c’est Muriel. Je vais régler mes comptes avec elle.
– Comment ? Comment, Gianni, m’inquiété-je.
– Je ne sais pas encore, mais elle va payer.
– Tu sais que tu ne peux rien prouver, c’est trop tard.
– Je sais, je trouverai autre chose.
– Ne fais pas de bêtise, Gianni. Tout ce que je souhaitais, en te relatant tout ça, c’est que tu prennes enfin conscience de la valeur et de l’intégrité de Maëva.
– Repose-toi, Benji, j’ai à faire. Maëva a promis de te rendre visite dans la soirée.
Sous mes supplications, mes protestations, il m’embrasse sur le front, se lève, me jette un dernier regard avant de quitter la pièce.
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