Virgin mojito

Chrys Galia · Chapitre 7 sur 54

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Virgin mojito

6 - Douche froide

 

Maëva

D’un seul coup, toute ma rancœur envers le rital s’envole. Je me mets à sa place, imagine sa souffrance, ses vains espoirs. Je repense à ce que m’a confié Benjamin, sur les épreuves que vit cet homme au quotidien. Je comprends mieux, je comprends tellement de choses. Ma distraction en voiture alors même qu’il a perdu ses proches dans de terribles circonstances, son irascibilité au petit matin, le lendemain. Il avait peut-être accompagné sa fiancée tout au long d’une nuit difficile. Je dois faire un pas vers lui, faire la paix.

Il commence à gratter la guitare. Une mélodie sublime, couverte par sa voix chaude, puissante. Une chanson d’amour sur un air folk. Un hymne à celle qu’il aime et qui lui manque. Il lui crie de tenir le coup, veut lui transmettre sa force, lui offrir sa propre vie du moment qu’elle retrouve enfin la sienne. C’est magnifique. Des larmes roulent sur mes joues, des frissons habillent ma peau.

– C’est beau, n’est-ce pas ? commente Delphy.

– Bouleversant, je réponds.

– Il ne chante qu’une chanson par semaine, pour elle, une nouvelle chaque fois. Je ne sais pas comment il fait pour se renouveler tout le temps. C’est toujours aussi émouvant.

– Ça t’ennuie si je te laisse deux minutes, je voudrais lui dire un mot.

– Non, vas-y, j’ai repéré un poisson à pêcher. Ça tombe bien. N’oublie pas, Blondie, Gianni n’est pas un cœur à prendre.

– J’ai bien compris, je veux juste lui présenter mes excuses.

– OK, à plus alors.

– À tout à l’heure.

Je vais d’abord au bar commander une boisson pour lui. Je demande au barman ce que le patron a l’habitude de consommer.

– Un café, me répond-il, noir, ristretto, sans sucre.

– Très bien, je prends ça.

Sa chanson est terminée, il range consciencieusement sa guitare dans sa housse sous les applaudissements des clients. Le groupe qui prend la suite le salue, s’installe tranquillement. Mes escarpins dans une main, son café dans l’autre, mon sac en bandoulière, je me sens empotée. Devant l’estrade, je l’interpelle.

– Bonsoir, Gianni, je vous apporte un café.

Il lève les yeux. Rasé de près, dans la lumière des projecteurs, ses iris sont transparents, presque fluorescents. C’est incroyable ! Il me regarde froidement. Sans me répondre, il prend la tasse, souffle, avale d’une traite le contenu. Il la repose au sol, poursuit son rangement.

– C’était magnifique, continué-je.

Il hoche la tête, c’est tout.

– Je voulais vous présenter mes excuses. Nous sommes partis d’un mauvais pied tous les deux. On pourrait faire la paix.

Il s’interrompt, saute avec agilité le promontoire, me regarde fixement. Glacial, il me répond :

– Qu’est-ce qui a changé, gamine, quelqu’un vous a raconté mon histoire et vous avez pitié, c’est ça ? Vous imaginez quoi ? Que vous allez pouvoir me consoler et faire de moi un homme heureux ? Regardez autour de vous, miss pimbêche, il y a des tas de mecs qui pourraient soulager vos chaleurs. Je ne suis pas intéressé, c’est clair pour vous ?

Paniquée, je comprends que sa tirade n’a échappé à personne, en tout cas pas aux dix qui nous entourent en pouffant de rire. Je voudrais me transformer en autruche, enfoncer ma tête dans le sable. Encore qu’avec la mini robe qui me couvre à peine, je serais bonne pour me ridiculiser un peu plus en dévoilant mon fessier.

Je suis seule au monde ! Si seulement j’étais avec ma bande, il aurait été moins fier et moi un peu plus courageuse. Il se prend pour qui, surtout, il me prend pour qui ?

– Vous êtes insultant, je voulais vraiment hisser le drapeau blanc, rien de plus. Vous me le jetez à la figure en m’humiliant. C’est vraiment dégueulasse.

– C’est pas avec une robe pareille que vous vous rendrez crédible, gamine. N’importe qui peut voir clair dans votre jeu. Vous voulez vous éclater, faites-le, assumez, mais ne venez pas m’emmerder. Ici, c’est chez moi, je pense ce que je veux, je dis ce que je veux. Si ça ne vous convient pas, comme vous me l’avez vous-même si justement dit l’autre jour, la région est grande, allez voir ailleurs si j’y suis.

Réflexe de survie, je tire sur ma jupe, comme si je pouvais allonger le tissu ! Stupide ! Je me sens tellement mal, je recule, cogne contre un torse sous le rire de Gianni satisfait de m’avoir décontenancée. Les moqueries vont bon train, je dois me tirer d’ici au plus vite. Je foule le sol d’un pas précipité, malgré ma tenue serrée. Je cherche désespérément Delphy. Je la trouve un peu plus loin, à l’écart, en train de se faire peloter par un grand blond. Pas la peine de compter sur elle, elle en a pour un moment, c’est mort. Notre table est encore libre. Je m’y réfugie, me recroqueville sur le fauteuil en espérant que les voilages dissimulent ma honte. Je prie pour que Sucette finisse sa petite affaire et vite.

– Tiens, Blondie, c’est pour moi, désolée pour… tu sais.

– T’as entendu ?

– J’étais pas loin et puis ici, c’est un peu comme le téléphone arabe, tout se sait très vite. Allez, t’en fais pas, dans une heure, après quelques verres de plus, tout le monde aura oublié.

– C’est vraiment un con ton boss.

– Je ne sais pas pourquoi il t’en veut, honnêtement, je ne l’ai jamais vu comme ça. Pardon de te le dire, Blondie, mais t’es la première que je le vois traiter de la sorte.

– Super ! Je ne demandais pas de traitement de faveur. Tu sais quoi, Dom, amène-moi une bouteille de Tequila, j’ai besoin de m’amuser, si je n’efface pas très vite ce qui vient de se passer de mon cerveau, je vais imploser.

– C’est bon, j’ai pigé. Je te ramène mieux que ça, le cocktail de Dom ! Après deux verres, t’auras même oublié l’existence de Gianni, peut-être même ton nom.

– C’est tout ce que je souhaite.

Deux verres plus tard de ce cocktail magique, je suis au milieu de la plage, pas loin du promontoire. Je danse avec une vingtaine de personnes que je ne connais absolument pas, mais qui me permettent de passer un super moment. On rigole, sans raison, mais on se marre, c’est certain. Je ne pense à rien d’autre qu’à laisser mon corps se déhancher au rythme du tempo entêtant des musiciens. Ce groupe est génial, mes nouveaux amis aussi. J’oublie tout, Paris, Delphy, Gianni… je danse et je tourne. Je tourne ou c’est ma tête qui fait des siennes. J’ai l’impression de tanguer, de voir flou. C’est peut-être parce qu’il y a moins de lumière, j’ai du mal à trouver mon équilibre. M’en fous, c’est trop bon de se lâcher.

Un mec me colle, trop, beaucoup trop. J’ai pas envie, il ne me plaît pas, j’ai pas la tête à ça, pas ce soir. Il insiste. J’essaie de m’en débarrasser, impossible ! Ses mains empoignent fermement mes fesses, remontent ma jupe. Je veux lutter, mais mes mains sont molles, mes bras sont faibles, mes jambes flageolent. J’ai trop bu et ce débile va en profiter. Merde ! C’est maintenant que j’aurais besoin de mes potes.

– Lâche-la, prononce une voix impérieuse.

– Ça va, laisse-nous, tu vois bien qu’elle ne demande que ça, répond la glue.

– Tout de suite, Kev, ou je te démonte, tu sais que je ne plaisante pas.

– Putain, t’es trop chiant, marmonne le scotch.

Il me libère. Je perds l’équilibre, tombe sur le sable mouillé. D’un coup, je suis soulevée du sol par deux bras puissants. Gianni, son parfum sublime, mélange de senteurs boisées et citronnées, une merveille. Il sent le soleil. Merde, je délire totalement. Sans que je ne contrôle mon cerveau, des mots sortent de ma bouche, à ma grande surprise, je m’entends lui dire :

– Vous avez changé d’avis, Gianni, vous voulez faire la paix, c’est ça ? Croyez pas que je vais rendre les armes dans votre chambre.

– Je ne l’ai même jamais envisagé, gamine, dit-il en me lâchant de toute sa hauteur.

Pas le temps de comprendre ce qui m’arrive, je me retrouve dans l’eau glacée. Les vagues trop fortes me bousculent, me tirent, m’embarquent et me repoussent. Elles me renversent, le froid me saisit, fige mon sang. Des milliers d’aiguillons virtuels transpercent tout mon organisme. Je dessoule d’un coup. L’océan implacable m’a réveillée de ma torpeur alcoolique. Je tousse, bois la tasse plusieurs fois, c’est salé, trop, infect. Je recrache en pestant, tente de me lever, une autre vague me met KO. L’autre con est là, fort comme un roc sur lequel les brisants se déchaînent en vain, résiste à la marée quand je me sens comme un faon qui apprend à marcher. La rage l’emporte, je finis par me stabiliser sur mes deux jambes. Il éclate de rire.

– Ça y est, vous êtes revenue à vous ?

– CONNARD ! je hurle. Vous êtes complètement taré, j’aurais pu me noyer.

– Pourquoi croyez-vous que j’ai attendu : pour éviter ça. Vous aviez besoin de vous rafraîchir un peu. Je veux bien qu’on s’amuse chez moi, mais je n’ai aucune envie que Benjamin me passe un savon ou me tienne responsable des ennuis que vous vous attirez.

Je fonce droit sur lui, malgré mes pieds qui rentrent dans le sable meuble, malgré ma robe relevée jusqu’à la taille qui ne cache plus rien de ma dentelle noire. Je le pousse de toutes mes forces, il bouge à peine. Les bras croisés sur le torse, il me toise, me nargue. Je m’apprête à le contourner en tentant de retrouver une certaine décence vestimentaire. Il me saisit par la taille, me cale sur son épaule alors que je me débats en frappant son dos et en agitant les jambes. Il me maintient fermement sans répondre à mes cris, mes menaces, mes insultes.

Il se dirige tout droit vers la terrasse animée. Je bloque : tout le monde va voir mon cul ! Je tente par tous les moyens de me défaire de son emprise, me tortille, peine perdue. Il rit, plaque une main sur mes fesses.

 

Comme si ça suffisait à me dissimuler aux yeux de tous, comme si c’était pas assez gênant comme ça !

 

La foule s’écarte sur son passage, je baisse la tête, me réfugie contre son omoplate, morte de honte. Les musiciens ne perdent pas le fil de leur chanson, mais les clients se taisent.

 

Je ne remettrai plus jamais les pieds ici !

 

Je reconnais la voix de Dom quand nous entrons dans le bar.

– Patron, qu’est-ce qui t’arrive ? Tu peux pas la lâcher un peu, qu’est-ce qu’elle t’a fait, Blondie ?

– Tu lui as déjà trouvé un surnom ?

– Ouêp, mais tout compte fait, je changerais bien pour Joli cul.

– Dom, pose tes yeux ailleurs, l’invectivé-je en relevant la tête. Vous, le spaghetti, libérez-moi avant que…

– Avant quoi ? gronde-t-il ; je vous l’ai dit, je fais ce que je veux.

– Désolé, Blondie, la vue est trop tentante. Je remplacerais bien la main de Gianni, mais il a l’air de se régaler. Je ne voudrais pas le priver de ce plaisir.

– Oh, mais vous n’êtes que des… que des…

– Que des mecs, termine Dom en riant.

Il s’éloigne, me laissant à mon triste sort entre les mains du rigatoni. Le zinc et ses bouteilles s’éloignent, mon corps est brinqueballé sur l’épaule du rital. Ça appuie sur mon ventre, inconfortable à souhait, j’ai la nausée. L’eau salée, l’abus d’alcool m’ont desséchée, je crève de soif. J’ai envie de tuer mon porteur. Je me déteste d’avoir eu un moment d’égarement, de compassion pour lui. Un escalier, infatigable, il monte les marches une à une, en silence, sa main toujours bien placée.

 

Je suis sûre qu’il en profite.

 

Sur mon passage je sème des gouttes d’océan, des larmes de rage, savant mélange, bien salé ! Une nouvelle fois, il me balance comme un vulgaire sac de patates, sur un canapé en cuir blanc.

– J’ai récupéré votre sac et vos chaussures, vous les trouverez derrière le bar lorsque nous partirons. Douchez-vous, la salle de bains est là-bas, dit-il en désignant une porte du menton. Je vais vous chercher des vêtements secs. Ensuite, je vous ramène chez Benji.

– Pardon ? je m’insurge, à quel moment vous me demandez mon avis ? J’ai passé l’âge d’attendre la permission de minuit, si je veux rester, je reste.

 

C’est ça, après ce qui vient de se passer ? Maëva, tu t’es grillée, sois réaliste, tu rêves de te planquer chez toi !

 

Il se penche, approche son visage du mien, si près que je le sens respirer, j’entends presque son cœur. Je bats des cils, recule un peu ma tête, craintive. Je ne sais pas si la situation l’amuse ou l’irrite. Il pointe son index, m’avertit :

– Je ne veux plus vous voir dans mon établissement, un point c’est tout. Allez traîner vos guêtres ailleurs. Maintenant, magnez-vous, je n’ai pas que ça à faire.

 

Je me rue, vexée, meurtrie, vers la douche. En cinq minutes, l’affaire est bouclée. Je m’enroule dans une serviette éponge, retourne dans son salon. Pas le temps d’apprécier la déco, je suis trop énervée. Il n’est pas là, la baie vitrée ouverte me renvoie un vent léger qui me fait frissonner. Je l’aperçois, il fume une cigarette sur le balcon. Sur le canapé, un jean, un tee-shirt et un blouson en cuir. Je me dépêche de les enfiler. Je suis obligée de faire un ourlet en retournant le bas, un peu trop long. Partagée entre l’envie de le faire basculer par-dessus la rambarde et celle de fuir à toutes jambes, je préfère me tenir en retrait. Je ne veux surtout pas interrompre sa petite pause. Il doit être télépathe, sentir ma présence ; sans se retourner, il me dit :

– N’y pensez même pas, gamine, vous pourriez le regretter.

Il écrase sa cigarette, je me sens scrutée dans mes pensées les plus intimes. Il m’exaspère, il me déteste, je ne le supporte pas. Il me fait enfin face, tout à coup paraît moins sûr de lui. Son regard se voile, quelques secondes, juste assez pour que je comprenne ce qui le trouble. Ces fringues qu’il me prête, ces fringues doivent appartenir à Lydia. Sa main s’accroche au fer forgé du balcon, il passe l’autre dans ses cheveux, sur son visage, grimace. Je perçois sa douleur, son émoi, son combat. Je me sens minable, usurpant l’identité d’une autre, de la femme qu’il aime. Ce n’est pas ce que je fais, pourtant, c’est exactement ainsi que je le ressens.

 

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