Virgin mojito

Chrys Galia · Chapitre 29 sur 54

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Virgin mojito

28 - Deuil

 

 

Maëva

Dans un tailleur pantalon noir, en deuil, j’attends devant l’église où va avoir lieu la cérémonie. J’avais peur de venir, Benjamin m’a convaincue. Après le violent rejet de Gianni, je me sens illégitime. J’avais beaucoup d’affection pour Lydia, je tiens à lui rendre hommage. Je souffre moi aussi de sa disparition. Nos discussions, son rire, nos plaisanteries ridicules, souvent déplacées, vont me manquer. Je n’ai pas revu Gianni. J’ai pris de ses nouvelles par Benjamin. Il est au plus mal. Je le comprends, j’aimerais pouvoir le soutenir. Benji a essayé de lui parler de moi, de lui expliquer que je n’avais commis aucune faute. Il s’est emporté, complètement fermé, menaçant Benji de le foutre à la porte s’il prononçait encore mon nom. Il me raye de sa vie, me rend coupable de la mort de Lydia, comme si j’avais moi-même arrêté son cœur. Il lui fallait un coupable, pour accepter l’intolérable. C’est tombé sur moi.

Que s’est-il passé bon Dieu ? Comme d’habitude, je me suis rendue à leur domicile ce soir-là. Muriel était déjà présente. Elles n’échangeaient pas un mot, en froid depuis des mois. Mon téléphone a retenti, maman… Je ne lui avais pas parlé depuis un moment. Je leur ai demandé de m’excuser. Je suis sortie dans le jardin, discuter avec ma mère un quart d’heure. À mon retour, Muriel, affolée, prodiguait un massage cardiaque à Lydia. Je me suis précipitée, j’ai tout vérifié, y compris les appareillages, les branchements, pendant que Muriel continuait les pressions sur sa poitrine. J’ai demandé à cette dernière ce qui était arrivé, pourquoi elle ne m’avait pas appelée… je n’étais pas si loin ! Elle m’a répondu qu’elle n’avait rien compris, un autre arrêt cardiaque, tout simplement, dès que j’étais sortie. Un quart d’heure, quinze longues minutes d’arrêt dans son état déjà si fragile. Je ne pouvais plus rien faire. Même si j’avais pu, c’était aller à l’encontre des dernières volontés de ma patiente.

– Ça va bien se passer, me rassure Benji en essuyant une larme sur sa joue râpeuse.

Une foule de gens s’entasse devant l’église, le noir domine, triste, funeste, comme ce jour atroce. Je retiens mes larmes, me fais aussi discrète que possible, collée au bras de Benjamin. Je tremble comme une feuille. Je n’ai rien pu avaler depuis le drame. Rien ne passe. Je ne dors plus, me shoote au café. J’ai manqué trois rendez-vous au cabinet, eu beaucoup de mal à me concentrer sur les cas de mes patients. Gianni me manque, son rejet, les regards haineux qu’il me jetait me hantent, me tuent. Je l’aime vraiment.

 

Je l’aime à en crever.

 

Le sinistre cortège arrive. Benjamin me serre plus près de lui. Gianni sort d’une voiture, en costume sombre, chemise et cravate noires. Il n’est pas rasé, des cernes ravagent son beau visage. Une femme sort en même temps que lui de l’habitacle : Muriel. Mon cœur se déchire un peu plus. Que fait-elle là ? Pourquoi met-elle son bras autour de ses épaules ? Qui est-elle pour se permettre une telle familiarité ? Les proches de Lydia arrivent dans un autre véhicule. Je me fais toute petite.

Le prêtre nous invite à rentrer. Nous nous répartissons sur les bancs. Les parents et la sœur de Lydia en tête, Gianni et Muriel les succèdent. Il voit Benjamin. Son regard, perdu dans le brouillard, semble m’apercevoir sans réaliser. Il continue. Je suis à la fois meurtrie et soulagée. Tout à coup, il s’arrête, recule, s’interrompt à notre niveau. Ma main dans celle de Benjamin se crispe, j’enfonce mes ongles dans sa peau. Gianni me fixe, plein de haine. Tout fort, dans le silence pesant de l’église, devant tout le monde, il m’assène :

– Sortez d’ici Docteur Valence, sortez immédiatement, ce n’est pas votre place !

Benjamin tente d’intervenir. Mes larmes me submergent, la honte, la gêne aussi. Je me libère des doigts de Benji. Sous les murmures dérangeants de tous les gens présents, sous leur regard jugeant, je me précipite à l’extérieur. Je cours à perdre haleine jusqu’à la maison de Benjamin. Je me jette sur mon lit, pleure toutes les larmes de mon corps, de mon cœur. Jamais je n’ai eu aussi mal de ma vie.

 

J’ai attendu un mois. Un mois qu’il commence son deuil, qu’il prenne peut-être conscience que je n’étais pas responsable. Mes patients, au cabinet, ont forcément eu vent de la scène de l’église. Tout se sait très vite dans un village. Je l’ai lu dans leurs yeux, compris dans leur attitude plus distante. J’ai tant perdu dans cette histoire : ma réputation, mon amour-propre, surtout, l’homme que j’aime.

Je veux lui parler, on doit mettre les choses à plat. Il ne répond ni à mes appels, qu’il rejette systématiquement, ni à mes textos. J’ai tenté de le retrouver au Lounge, je me suis fait jeter par Dom :

– Il ne t’autorise plus à mettre les pieds ici, désolé, Blondie, m’a-t-il dit en haussant les épaules.

Je ne voulais pas me rendre chez lui. Il ne me laisse plus le choix. Je viens de fermer le cabinet. Delphy, ma confidente, m’a encouragée. Stressée, mon ventre se tord, je suis au bout de ma vie. J’hésite en levant mon doigt sur la sonnette. J’appuie.

– Qu’est-ce que tu fous ici ? Comment oses-tu revenir ? gronde-t-il.

– Gianni, ça ne peut pas finir comme ça, on doit s’expliquer. Je t’en supplie, laisse-moi parler.

– Vous fatiguez pas, docteur Valence, Muriel s’est chargée de me raconter. Je n’ai plus rien à vous dire.

– Muriel ?

Il claque la porte. Qu’est-ce que Muriel a pu lui dire ? Il n’y a rien de plus que ce qu’il a vu. En quoi ça me rendrait coupable ?

 

Six mois… six mois depuis la disparition de Lydia. Six mois depuis ma séparation avec Gianni. Même Benjamin a échoué, n’a pas réussi à lui faire entendre raison. Pire que tout, Gianni se console depuis quelques jours dans les bras de Muriel. Comment je le sais ? Sa voiture se gare le soir devant chez lui, s’y trouve encore quand, au petit matin, je pars travailler. Si seulement c’était une autre femme, je le supporterais peut-être mieux. Je ne sais pas, j’ai tant de mal à accepter. Il nous est arrivé de nous croiser sur la place du village ; chaque fois, il m’a incendiée du regard, a changé de direction. Chaque fois, j’ai ravalé mes larmes. Je ne peux plus vivre dans la maison à côté de la sienne, pas comme ça, pas en le sachant avec cette conne. Cette femme ne le mérite pas. Elle s’est jetée sur lui, le voulait depuis toujours. Elle a fini par obtenir le résultat qu’elle espérait. Je la hais, je la hais autant qu’il est possible de détester un être humain.

J’ai pris ma décision. Je vais partir, quelque temps au moins. J’attends juste mon remplaçant. Benjamin, comme chaque matin, a préparé le petit-déjeuner.

– Maëva, viens t’asseoir, il faut que tu manges, tu maigris à vue d’œil.

– Je n’ai pas faim, Benji.

– C’est un ordre ! dit-il en me tendant une tartine confiturée.

Je croque dedans à contrecœur, bravant ma nausée pour lui faire plaisir.

– Benji, je vais partir.

– Comment ça, partir ?

– Je dois recevoir un médecin ce matin, au cabinet. Il est potentiellement intéressé pour me remplacer quelque temps.

– Combien de temps ? s’inquiète-t-il en lâchant son mug.

– Je ne sais pas, le temps qu’il faudra.

– Tu comptes aller où ?

– Paris, j’ai besoin de retrouver les miens. Vivre comme ça, à côté de lui, dans cette tension permanente, c’est insoutenable, Benjamin.

Il baisse les yeux, les essuie. Il pleure. Je prends sa main, la pose contre ma joue.

– Je ne veux pas te faire de peine, tu as été si bon pour moi. Tu es mon ami. Mais je souffre, je ne me reconnais plus, je n’arrive pas à remonter la pente. Sa présence me torture, Benji.

– Je comprends, dit-il en s’éclaircissant la gorge. Ça n’aurait pas dû se passer comme ça, Lydia n’accepterait jamais ce qui est en train d’arriver. Elle a tout fait pour que ça marche, tout ! Sa mort aurait dû vous réunir définitivement, pas vous séparer. Si elle savait, mon Dieu, elle en mourrait une seconde fois. Tu reviendras ?

– Je ne sais pas, sûrement. J’ai juste besoin d’une pause, pour me retrouver. Je t’appellerai, souvent, c’est promis.

Il hoche la tête.

– Tes voyages, Benji, tu pourrais y songer maintenant, non ?

– On verra. Si tu pars, la maison sera si vide. J’ai perdu l’habitude. Gianni… Gianni a quelqu’un pour l’aider, dit-il en serrant la mâchoire de colère. Il pourrait se passer de moi.

J’ai dû tenir encore deux longs mois avant de trouver le bon remplaçant. Je ne voulais pas n’importe qui. Léo Guillon est un jeune homme très sympathique. Mes patients ne devraient pas trop souffrir de mon départ.

 

Trois mois chez mes parents, à qui j’ai fini par confier tout ce qui m’était arrivé. Ils n’en revenaient pas que j’aie pu leur cacher tout ça. J’ai voulu les ménager, me ménager aussi. Ce fut une libération, un énorme poids en moins que de me délivrer de toute cette histoire. Maman a tout fait pour me changer les idées. Nous avons dévalisé les boutiques, fait une cure intensive de comédies désopilantes à la télévision et au cinéma. Elle m’a concocté tous mes plats favoris, pour m’aider à me remplumer. Papa m’a initiée à la boxe, un sport qu’il pratiquait jeune homme. Il m’a promis que ça m’aiderait à me défouler. Ça fonctionne, je vais devenir accro ! Il me suffit d’imaginer Muriel à la place du sac de sable pour libérer toute ma puissance de frappe.

J’ai des nouvelles de Benjamin, presque tous les jours. Nous ne parlons plus de Gianni. J’applique le principe d’une cure de désintox : mettre de côté la tentation, ce qui vous rend malade. Benji n’a toujours pas entamé son périple sur les plus belles plages du monde. Il repousse l’échéance.

Je suis en contact régulier avec Léo. Il a la gentillesse de m’informer de la santé du cabinet, et de mes patients. Au fil de nos échanges, nous apprenons à nous connaître. Le boulot me manque, mes patients me manquent, Benji aussi. À quoi ça sert de fuir ? Voir mes parents m’a fait un bien fou, ça n’a pas éloigné la souffrance ni le vide. Je me fais une raison. J’aime Gianni, ça ne changera pas. Que je vive à des centaines de kilomètres ou dans la même ville, mon cœur portera toujours les stigmates de cette relation. Je dois assumer, affronter, faire le deuil. Je n’ai jamais affectionné la solitude, suis rarement restée célibataire aussi longtemps. Mais pour la première fois de ma vie, j’étais vraiment amoureuse. Combien de temps ça prendra pour que je guérisse ? Aucune idée. Je ne veux pas me laisser terrasser. Ce n’est pas dans mon caractère, pas comme ça que j’ai été élevée. C’est décidé, je rentre, me remets au boulot !

 

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