Virgin mojito

Chrys Galia · Chapitre 28 sur 54

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Virgin mojito

27 - Un deux trois quatre

 

Gianni

J’enclenche le programme, mets mon casque. J’entends Lydia crier :

– Mon Dieu, c’est incroyable ! Gianni, tu me vois ?

– Oui, je réponds, des trémolos dans la voix.

Lydia, son personnage virtuel est là, devant moi, sur une plage. C’est si réaliste. Debout, en maillot de bain, elle me regarde. Une Lydia version deux points zéro. Une Lydia qui marche, regarde autour d’elle, vit. Interdit, je découvre les vagues immenses qui nous appellent. Chacun de nos personnages tient une planche de surf.

– Je sens le vent, j’entends le bruit des vagues, Gianni, c’est complètement fou. Qu’est-ce qu’il faut faire ?

– Je ne sais pas, dis-je en riant. On essaie d’aller surfer ?

– Tu crois qu’on peut ?

Je ne sais pas comment j’y parviens, j’arrive à faire bouger nos doubles. Lydia ne dit plus rien, mon moi virtuel, assis dans l’eau sur sa planche, la regarde dompter les vagues. C’est irréel, bouleversant. Pendant de longues minutes, je savoure, retrouve ma femme telle que je l’aimais, intrépide, magnifique. Le programme s’arrête, nous basculons dans une autre réalité virtuelle. Une fenêtre s’ouvre sous nos yeux. Dans une élégante écriture, un message de Maëva :

Retrouvez-vous...

 

La fenêtre disparaît. Le double imaginaire de Lydia, devant moi, attend. Autour de nous, une pièce qui ressemble au salon de l’appartement au-dessus du Lounge. Je prends la main de Lydia.

– Qu’est-ce que tu fais ? demande-t-elle.

– Je ne sais pas, Lydia. Est-ce que tu veux essayer ?

– Je…

– Lydia ?

Mon personnage s’approche du sien, se penche, l’embrasse, la serre dans ses bras. Physiquement, je ne perçois pas grand-chose, pourtant, ça me remue.

– Gianni, ne fais pas ça, murmure-t-elle.

– Pourquoi ?

– Je me souviens, des frissons sur ma peau, des décharges électriques qui traversaient mon corps chaque fois que tu me touchais. Je me rappelle de l’envie que j’avais de toi. Il ne faut pas, c’est trop frustrant. Je comprends ce qu’a voulu faire Maëva. C’est… Ça n’est plus nous, Gianni. Ces moments-là, c’est avec elle que tu dois les partager dorénavant.

– Tu es sûre ?

– Oui, je préfère essayer autre chose. Cette sensation d’être debout, de surfer, des vagues qui déferlent sous ma planche, cette liberté, c’est tout ce que je veux. Le reste, Gianni, c’est fini.

– Je regarde le programme suivant ?

– S’il te plaît. Tu ne m’en veux pas ?

– Bien sûr que non…

 

Lydia s’est endormie. Nous avons vécu une expérience hallucinante. J’ai eu beaucoup de mal à la convaincre d’y mettre un terme. Euphorique, je ne l’avais pas vue si heureuse depuis avant l’accident. Si j’avais su que ça lui ferait autant de bien, je me serais renseigné plus tôt pour lui offrir ce jouet miraculeux. Elle veut recommencer dès demain. Je me ferai un plaisir de partager à nouveau de tels moments avec elle. Même si ce n’est que virtuel, c’est comme si, pendant quinze minutes, nous faisions un bond dans le temps. Comme si ces six années n’avaient pas existé. Le plus merveilleux, c’est la joie que ça lui procure. Comme l’avait prédit Maëva, elle s’est rappelée.

Maëva, cette femme incroyable a chamboulé ma vie, notre vie. Elle rend le sourire à Lydia, me rend le mien aussi. Elle craignait que les gens nous jugent. À notre grande surprise, ça n’a pas été le cas. Nous ne nous affichons pas non plus franchement. Depuis cette fois où je l’ai embrassée devant tout le monde, j’évite les démonstrations publiques. La nouvelle a circulé, évidemment. Ceux qui osent aborder le sujet avec moi m’encouragent à vivre ma vie tout en restant dévoué à Lydia. Je suis surpris de tant de compréhension.

Lydia me parle moins de ses funestes projets. Elle est plus patiente, plus détendue. Maëva vient chaque soir nous retrouver, s’occuper d’elle. Dès que cette dernière est endormie, sous la surveillance de Marina, je m’échappe pour retrouver la femme qui me redonne envie de me lever chaque matin. Depuis qu’on se fréquente, tout me paraît moins fastidieux ; les journées sont plus légères, plus douces. J’adore frapper à sa porte. Elle m’ouvre sur cette nouvelle vie de plaisirs interdits, de plaisirs coupables. J’aime la serrer dans mes bras, oublier que le monde existe. Chacun de ses gestes, de ses soupirs, chacune de ses attentions me ramène à une existence que je pensais oubliée à jamais. Le plus déroutant, c’est que je pense de plus en plus à elle, dès le matin, tout au long de la journée. J’attends avec impatience le moment où enfin, dans le cocon de sa chambre, nous serons seuls.

Ce cadeau qu’elle nous a fait est d’une incroyable générosité. Elle m’épate, me subjugue. Je n’en reviens pas qu’une femme pareille existe. À mon tour de lui faire une surprise à la hauteur de ce que je ressens pour elle.

Je toque à sa porte. Elle me laisse entrer, radieuse dans une robe pull grenadine. Col roulé, mais très moulante, elle ne dissimule rien de sa si jolie silhouette. J’épouse directement sa bouche, sa taille, l’emprisonne dans mes bras en reculant jusqu’à sa chambre. Elle rit en me rendant mon baiser. Je l’étouffe de mon désir grandissant, relève progressivement le fin lainage de sa tenue. En quelques secondes, je fais voltiger le vêtement à travers la pièce. Elle frissonne, de froid, d’envie, certainement un peu des deux. Mes lèvres glissent sur son cou, son décolleté que je connais par cœur. Je dégrafe son soutien-gorge, fais descendre son string sensuellement le long de ses jambes. Je la fais basculer sur le lit, me désape devant elle. Ses yeux brillent, me dévorent sans mesure. À genoux, je passe ma langue sur ses chevilles, ses mollets, le galbe de ses cuisses, la peau délicate et interdite. Elle se tortille, me guide, m’incite à davantage. Appliqué, je la fais soupirer, gémir, jusqu’à ce qu’impatient, mon sexe demande son reste.

Je tends la main vers la table de nuit, saisis de quoi nous protéger. Je m’invite au creux de ses reins, impose ma loi, sous ses supplications. Son cœur bat au rythme de mes va-et-vient. Je suis en territoire conquis, pourtant, c’est chaque fois une découverte, chaque fois meilleur, plus intense, plus émouvant. Sur ses seins, du bout de ma langue, je dessine les mots que je veux lui crier. Je m’entraîne à me dévoiler. C’est contraire à nos règles, est-ce que ça va tout changer ? Briser le lien qui s’est créé ? Les règles, on les a imposées à deux. Elle vibre sous la caresse de ma langue, sans se douter de la déclaration humide que je viens de lui faire. J’attends que son plaisir, au paroxysme, m’autorise le mien. Alors, seulement, je murmure contre son oreille :

– Je t’aime.

Elle arrête de respirer, son cœur bat encore plus fort. Je suis aussi excité qu’angoissé. Je me suis mis à nu, comme un jeune homme qui vit sa première fois, je crains qu’elle me rejette, mais jamais je n’ai été aussi heureux d’avoir osé.

– Tu viens de dire quoi ? demande-t-elle doucement.

Je relève la tête, rive mon regard au sien. Très sérieux, je répète :

– Je t’aime.

Elle plaque une main sur sa bouche, des larmes inondent son regard.

– Maëva, tu n’es pas obligée de répondre, j’avais besoin de te le dire, c’est tout.

– Moi aussi… moi aussi je t’aime, Gianni.

Pendant une minute, le temps semble suspendu. Notre étreinte se fait plus sage, plus poignante aussi. C’est bien qu’on ressente la même chose, même si c’est… mal.

Je m’étends sur le côté, la berce en silence. Chacun de nous doit faire le bilan de ces derniers mois, de l’évolution de nos sentiments. Tout ça nous dépasse complètement.

Son réveil affiche trois heures du matin.

– C’est l’heure, m’annonce-t-elle.

– De quoi ? je réponds.

– Tu dois te préparer à partir.

– Pas cette fois.

– Comment ça ?

– À partir d’aujourd’hui, Maëva, je reste toute la nuit.

Nouvelles habitudes. Depuis trois mois, je dors avec elle. Notre entente est parfaite. Je n’oublie pas Lydia. Je passe du temps avec elle la journée, autant que possible, sauf quand je bosse au Lounge. Même en plein hiver, mon bar est fréquenté. Mes habitués ne manquent pas de se retrouver dans cet endroit privilégié. Les surfeurs sont une petite famille, rien ne les arrête, pas même le froid glacial de l’océan. Ce soir, je n’ai pas chanté, seulement fait acte de présence. J’arrive à la maison. Je vais embrasser Lydia, faire une petite séance de réalité virtuelle avant de rejoindre Maëva. Cette organisation est bien huilée, nous convient à tous. Je pose mon casque dans l’entrée.

Des cris, une alarme inquiétante, persistante, je cours comme un fou, me casse la gueule dans le couloir, me relève, titube comme si j’étais bourré. Je déboule dans la chambre de Lydia. Muriel est en train de faire un massage cardiaque à ma femme, Maëva, debout devant le lit, lui demande d’arrêter. Impassible, elle répète à Muriel qu’il ne faut pas, qu’elle doit la laisser partir.

Sonné, choqué, je me rue sur Maëva, la pousse brutalement près de Lydia, hurle :

 

– FAIS QUELQUE CHOSE, MAËVA, SAUVE-LA. TU L’AS DÉJÀ FAIT, RECOMMENCE ! MAËVA, POURQUOI TU NE BOUGES PAS ?

Elle baisse la tête. Je ne comprends rien. Je me précipite pour remplacer les mains de Muriel que j’éjecte aussi sèchement que Maëva. Je compte… Un deux trois quatre, en appuyant comme un damné sur la cage thoracique de ma femme.

– REVIENS LYDIA, REVIENS MON AMOUR !

Un deux trois quatre.

– LYDIA NOM DE DIEU M’ABANDONNE PAS. TU N’AS PAS LE DROIT. LYDIAAAA

Le bruit du moniteur cardiaque, lancinant, sifflant, atroce, comme un acouphène insupportable, me détruit le tympan, me vrille le cerveau. Je monte sur le corps de ma femme pour donner plus de force à mes gestes.

– MAËVA, FAIS-LUI UNE PUTAIN D’INJECTION ! hurlé-je.

– Non, murmure-t-elle. C’est fini, Gianni, elle nous a quittés.

Tout en exerçant une pression régulière sur le cœur de Lydia, je lui jette le regard le plus haineux possible. En cette seconde, je la déteste. Elle m’a trahi. Acharné, je continue le massage cardiaque, geins quand je sens un os craquer sous la force de mes mains. Je hurle de douleur, de rage, de culpabilité, de désespoir.

– Heure du décès, vingt-deux-heures trente-cinq, prononce laconiquement Maëva.

Un cri animal, guttural, atroce, sort de ma bouche :

 

– NOOOOOOOOOONNNNN… REVIENS, LYDIA !

Muriel arrête toutes les machines, je m’effondre sur le corps de ma femme. Elle ne bouge plus, son cœur ne bat plus, le respirateur ne fait plus bouger sa poitrine. Ses yeux sont fermés, sa bouche ouverte. Pas un souffle, plus un seul bruit dans la pièce. Plus un bruit dans une chambre qui n’avait pas connu le silence depuis sept ans. C’est insoutenable. Je serre le corps frêle de Lydia, caresse son visage.

– Je ne t’ai même pas dit au revoir, ma chérie, je ne t’ai pas redit combien je t’aime. Tu es l’amour de ma vie. Ne me quitte pas, Lydia, je t’en supplie. Je t’aime mon cœur. Je t’aime tellement.

J’attends un instant, la fixe comme si par miracle elle allait me répondre. Son silence m’arrache définitivement une partie du cœur. Je pose, en pleurant, mes lèvres sur son front, m’y attarde, sur chacune de ses joues, le bout de son nez. Je fais une pause, prends la parole à sa place :

– Gianni, il en manque un.

Ma bouche sur ses lèvres :

– Le meilleur pour la fin.

 

Je ne sais pas combien de temps je suis resté comme ça, allongé contre Lydia, serrant son corps tant qu’il était encore chaud. Les deux autres femmes dans la pièce se sont éloignées pour passer des coups de fil. Lorsque je suis revenu à moi, que j’ai vraiment réalisé, je me suis levé, j’ai remonté le drap sur Lydia. J’ai caressé ses cheveux, lui ai chanté ma dernière chanson, celle qu’elle n’avait pas encore eu l’occasion d’entendre.

Maëva a eu le malheur de se pointer, pour me consoler. Je l’ai poussée hors de la chambre.

 

– Pourquoi ? Pourquoi t’as rien fait ?

Muriel arrive, gênée.

– Elle ne pouvait rien faire, Gianni, elle avait fait signer un document à Lydia en ton absence.

– QUOI ? QUEL DOCUMENT ?

Maëva se retourne vers Muriel, la fusille du regard.

– QU’EST-CE QUE C’EST QUE CETTE HISTOIRE ? crié-je, pris de folie.

– Un refus de réanimation active, ajoute Muriel.

– Docteur Valence, est-ce que c’est vrai ? lui demandé-je.

– Lydia m’a demandé de faire rédiger ce papier devant témoin. Elle a insisté.

– TU AS ACCEPTÉ ÇA ?

– C’était ma patiente, Gianni, oui, j’ai répondu à sa demande.

– C’était quand ? Quand, Maëva ?

– Il y a longtemps, reprend Muriel, ça fait plusieurs mois.

J’avance, menaçant, vers Maëva.

– Tu m’as caché un truc pareil ?

– Lydia ne voulait pas que tu sois au courant, murmure-t-elle. Je suis tenue par le secret médical.

– Tu avais tout calculé en fait, grondé-je. T’attendais juste l’occasion, que je te dise que je t’aime, hein ? Maëva, tu croyais que c’était gagné. Plus qu’à éjecter ma femme pour que la place soit totalement libre !

– Comment tu peux imaginer une chose aussi atroce, Gianni ? Tu ne peux pas le penser, c’est le choc, tu es sous le choc !

– Dégage de ma vue, de ma vie ! Sortez de chez moi, Docteur Valence, je ne veux plus jamais vous revoir.

Paralysée, elle ne bouge plus, des larmes roulent le long de ses joues, ses yeux sont aussi tristes que perdus.

– DÉGAGEZ DE CHEZ MOI, DOCTEUR, vous n’êtes plus la bienvenue. Tout est fini !

 

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