Virgin mojito
13 - Conseils d’un sage
Gianni
Oublier ? Si seulement c’était possible. Ce ne sont pas les quelques shots que j’ai bus qui m’ont fait céder à la tentation. Au contraire, ils m’ont donné le courage de braver l’interdit. Hier, j’ai eu une conversation avec Benjamin, je n’en pouvais plus de me torturer les neurones. Je suis passé chez lui pendant que Maëva bossait :
– Gianni, fiston, tout va bien ? C’est Lydia ?
– Non, ça va, elle est avec l’aide à domicile et une amie qui lui rend visite. Il faut que je te parle, Benji.
– Bien sûr, j’ai fait de la citronnade avec les fruits du jardin, elle est délicieuse, va te chercher un verre, viens goûter cette merveille.
J’obéis, m’installe face à lui, soucieux.
– Qu’est-ce qui cloche, Gianni ?
– Je suis paumé Benji, je ne peux me confier qu’à toi. J’ai besoin de tes conseils ou que tu m’engueules un bon coup pour me remettre les idées en place.
– Ça serait plus facile si tu m’en disais un peu plus, mon garçon.
– J’aime Lydia, je l’aime plus que tout.
– Je sais, dit-il en souriant, tu ne m’apprends rien.
– Depuis quelque temps, je pense à une autre femme.
– Ah…
– Je m’en veux tu sais, je m’en veux tellement. J’essaie de me la sortir de la tête, c’est plus fort que moi, son image me hante.
– Je la connais ?
– Oui, Benji, tu l’as accueillie sous ton toit, râlé-je.
Benjamin éclate de rire.
– C’est donc ma faute, c’est ce que tu sous-entends ? plaisante-t-il.
– Un peu, c’est vrai, je commente, soulagé qu’il ne soit pas outré par mes propos.
– Quel est le problème, Gianni ? Maëva est une personne tout à fait charmante.
– Le problème, c’est Lydia, je réponds, surpris, les yeux écarquillés.
– Mon garçon, la vie n’est pas si simple. Il ne s’agit pas de tout voir en blanc ou en noir, il faut tenir compte des nuances. Tu es jeune, dans la force de l’âge, tu as tout l’avenir devant toi. Tu es attiré par Maëva, c’est humain, c’est normal et c’est sain !
– Sain ? Comment peux-tu dire ça ? Je suis engagé, en couple !
– Tu ne l’es plus, Gianni. Lydia et toi habitez ensemble, mais n’êtes plus un couple à proprement parler. Je m’en veux de te dire ça, c’est moche, mais c’est la stricte vérité. Ce qu’il vous reste est purement platonique, vous vous aimez et vous aimerez toujours, mais Gianni, tu sais qu’elle ne guérira pas. Elle en est pleinement consciente. Elle voudrait que tu refasses ta vie, elle me l’a dit, elle te l’a dit. Elle souffre aussi de te voir te sacrifier comme tu le fais.
– C’est elle que j’aime.
– Passer de doux moments avec une autre n’entachera pas ce que tu ressens pour Lydia. Ça fera juste de toi un homme normal, dans une relation qui te rendra heureux. Tu pourras toujours t’occuper de Lydia. Si tu avais accepté qu’elle reparte dans le Jura, tu aurais déjà certainement refait ta vie.
– Je ne sais même pas quoi te répondre, Benjamin, c’est malsain et égoïste.
– Non, Gianni, tu portes le deuil de ta relation avec Lydia depuis bien trop longtemps. Elle sait tout ce que tu éprouves pour elle. Des preuves, tu ne cesses de lui en donner. Ce n’est ni malsain ni égoïste, c’est la vie, c’est tout. Qu’attendais-tu de moi au juste ? Que je t’interdise de céder à cette attirance ou que je te donne mon accord ?
– Que tu sois sincère, franc. Que tu me dises ce que tu aurais fait à ma place, toi qui n’as jamais remplacé Sam.
– Tu m’idéalises un peu trop, fiston. Personne n’a pris sa place dans mon cœur, dans mon lit, Gianni, mais il m’est arrivé de m’endormir dans d’autres draps que les miens. Ne fais pas ces gros yeux, je n’ai pas à raconter en place publique ma vie privée. Je n’en ai pas honte pour autant. Est-ce que j’aime moins Sam ? Non. Est-ce que j’ai cessé de penser à elle ? Non plus. J’ai des besoins, des envies, des coups de blues. Dans ces moments-là, je ne culpabilise pas de me réfugier dans des bras qui m’offrent un peu de tendresse. Tu veux que je sois franc et sincère, je vais l’être. Lorsque j’ai vu Maëva la première fois, j’ai pris sur moi de l’inviter dans ma maison. Je m’étais juré que personne ne mettrait jamais les pieds dans l’atelier de Sam. Mais j’ai su tout de suite, à la seconde où je l’ai rencontrée, que Maëva pourrait être celle qui te rendrait ta lumière. C’est pour toi que j’ai fait cet effort, crois-moi, ça n’a pas été facile.
– Benjamin…
– Laisse-moi finir, s’il te plaît. J’aime Lydia, je t’aime toi aussi, mais je ne peux pas accepter que cet accident fasse plus de victimes. Tu es un homme bon, Gianni, mais tu te complais dans votre malheur, ça n’aide pas non plus Lydia. En plus de tout ce qu’elle endure, elle se sent coupable par ta faute.
– Tu crois que c’est simple ? crié-je.
– Non, ça ne l’est pas, ça ne le sera jamais, Gianni, c’est comme ça, les nuances, rappelle-toi ! Je ne te demande pas d’abandonner Lydia, je te conseille de réapprendre à vivre, parce que toi, contrairement à elle, tu as encore la chance de pouvoir le faire. Ne la gâche pas !
– Je ne veux pas la faire souffrir, je commente, le cœur brisé.
Benjamin pose sa main sur la mienne. Tel un père, il me rassure, me réconforte. Il ne me juge pas, je sais qu’il veut mon bonheur. La situation est si complexe, les conséquences peuvent être si dévastatrices. J’entends tout ce qu’il me dit. Il a raison au fond, mais je me sens si mal, si coupable.
– Elle n’est pas obligée de savoir, Gianni. Maëva et toi n’avez qu’à rester discrets. Vous ne faites rien de mal. Si Lydia te sent bien, heureux, elle le sera aussi. Tu n’auras pas besoin d’exprimer les choses, de verbaliser. Les femmes comprennent tout, elles ont une sorte de sixième sens. C’est un don que je leur envie. Si tu étais à sa place, elle, à la tienne, que désirerais-tu pour elle ?
– Qu’elle refasse sa vie, bien sûr.
– Tu as ta réponse, mon grand.
Maëva se lève, se dirige vers la sortie. Je la regarde en repensant aux paroles de Benjamin. Je suis encore partagé entre désir et honte, espoir et culpabilité. Il faut que je prenne mon temps, Maëva aussi doit encaisser. Je risque de lui faire tenir un bien mauvais rôle. J’ai envie de me reconstruire, c’est vrai, elle peut m’y aider. Mais cette deuxième place que j’ai l’intention de lui proposer, qui en voudrait ? Une relation cachée aux yeux de tous, officieuse… Une seconde place alors que la femme de ma vie est encore dans la maison. Une sorte de trio illégitime, sans engagement, sans amour. Encore une fois ce serait égoïste. Jusqu’à quand vais-je résister ? Elle pollue déjà mes pensées. À ses côtés, mon corps réagit, ce n’était pas arrivé depuis si longtemps.
– On se voit demain, Maëva ? tenté-je.
Elle se retourne, ses grands yeux clairs semblent chercher la bonne réponse.
– Je viendrai voir Lydia, comme tous les soirs.
– Vous resterez dîner ?
– Non, Gianni, c’est mieux si je mange chez Benjamin, beaucoup mieux pour chacun de nous.
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