Virgin mojito
37 - Abusé
Gianni
Je ne sais plus ce que je ressens. C’est plus qu’un choc, il n’y a aucun terme approprié. Je me suis pris un tsunami en pleine gueule. Un démon devait sommeiller en moi parce que la personnalité qui m’habite en cette minute me fait peur. Je ne sais même pas comment je n’explose pas sur place. En marchant dans les couloirs de l’hôpital, tout autour de moi vacille, me semble flou, les murs, les gens, les bruits. Je suis sur une autre planète, dans une autre dimension. J’ai été manipulé comme une marionnette, un pantin à la con, par une meurtrière. Une froide et vile calculatrice. Une perverse qui n’a eu de cesse de me séparer des femmes de ma vie, de me mettre dans son lit. Elle a réussi, brillamment, à coup d’empathie feinte, de sourires mielleux, de mots réconfortants. Elle savait où appuyer, quoi toucher. Cette pourriture s’imagine avoir fait une bonne action. Elle mériterait le bûcher, c’est une sorcière, une véritable sorcière qui se cache sous des boucles blondes et un air compatissant et innocent.
Je grimpe sur ma bécane, fonce vers la maison. Elle est déjà là. J’entre, claque la porte.
– Mon chéri, j’ai appris pour ce pauvre Benjamin, j’ai annulé mes visites, je voulais rentrer plus tôt pour toi, miaule-t-elle. Comment va-t-il, tu as pu le voir ?
Je ne réponds pas. Je prends quelques minutes pour observer le vrai visage de la perfide, de la meurtrière. Impressionnant ! N’importe qui aurait pu se laisser abuser par ces traits angéliques, ce sourire doux, cet air sage. Je serre mon casque entre mes doigts, pour éviter de m’en prendre à son cou. J’en meurs tellement d’envie que je suis obligé de fermer les yeux pour puiser en moi la force de résister à mes pulsions dévastatrices. Je voudrais qu’elle souffre, qu’elle agonise. Cette pute ne m’a même jamais délivré les derniers mots de Lydia. Elle m’a volé ce moment, il m’appartenait. Les paroles de ma femme m’étaient destinées. Lydia s’est vue partir, elle a eu comme dernière vision celle des traits de son bourreau, le même bourreau que je baise depuis des mois. Je n’étais pas là. Je n’ai pas pu la défendre. Je m’en voudrai toute ma vie de l’avoir laissée entre ses mains. Est-ce que ça ne fait pas de moi l’être le plus immonde que la terre ait jamais porté ?! Lydia avait vu clair, elle savait que Muriel était la dernière à qui je devais m’attacher. Elle ne s’est pas trompée. Ses recommandations la concernant me reviennent comme un boomerang. Là encore, je l’ai trahie.
– Chéri, je t’ai posé une question, insiste-t-elle, comment va-t-il ?
– Il voudrait voir les gens qui comptent pour lui. Tu acceptes de lui faire une petite visite ?
– Bien sûr, j’irai dès demain, c’est promis. J’ai quelques rendez-vous, mais je dois pouvoir m’arranger. Je ne m’attendais pas à ce qu’il veuille me voir.
– MAINTENANT ! grondé-je.
Elle sursaute.
– Maintenant ? Qu’est-ce que tu racontes, il est trop tard, le temps que je m’y rende, les visites ne seront plus acceptées.
– Il a droit à un traitement de faveur.
– Dans ce cas, hésite-t-elle. Je vais chercher mon manteau et les clés de la voiture.
– Pas besoin de clés, je t’accompagne, je réponds sèchement.
– En moto ?
– Ouais.
– Je croyais que tu ne voulais plus que je monte dessus, à cause du bébé.
– Circonstances exceptionnelles, argumenté-je.
Elle sent forcément que tout ça ne tient pas debout, que je lui cache quelque chose. J’aurais peur à sa place. Pourtant, elle obéit. J’ai bazardé son casque, mais j’ai toujours celui de Lydia.
– Où est mon casque ? s’enquiert-elle.
– Dans une poubelle, je conclus en fermant la maison.
– Mais je…
– Ça ne devrait pas te poser trop de problèmes de prendre la place de Lydia, n’est-ce pas ? je l’encourage brutalement.
Elle peine à déglutir, l’enfile, l’attache, grimpe derrière moi. Elle place ses mains autour de ma taille.
– Vire tes mains, Muriel, t’as des poignées, sers-t’en !
Elle ne moufte pas, s’exécute. Je démarre doucement, jusqu’à atteindre une route que je connais par cœur. Sinueuse à souhait, je l’emprunte souvent quand je vais vraiment mal. C’est une ancienne départementale sur laquelle plus personne ne circule. La municipalité a d’ailleurs installé des blocstops à l’entrée et à la sortie, plusieurs kilomètres plus loin. De chaque côté de la route, la nature a repris ses droits, dense, hostile, blindée de ronces. Je m’y engage. Sans prévenir, je pousse la machine. Je sens le corps de Muriel se cambrer, ses mains s’agripper fermement à mon ventre. J’accélère encore, elle hurle. Je lutte moi-même contre la force du vent, je nous pousse aux limites extrêmes, couche la moto dans les virages, mon genou à quelques millimètres du bitume. Elle me crie d’arrêter. Plus elle s’égosille, plus je fais vrombir le moteur. Je couvre ses vocalises, l’obligeant à se briser encore plus la voix. Je veux qu’elle soit terrorisée, comme Lydia a dû l’être, qu’elle ait mal, comme Lydia, qu’elle voie la mort en face, comme ma femme adorée. Je veux qu’elle en perde la raison, qu’elle arrive à la limite de la folie. Je veux la détruire, de la même façon qu’elle a contribué à bousiller mon monde. Au bout de la route, je fais un dérapage contrôlé, m’arrête. Elle descend en catastrophe, tâtonne en tremblant pour défaire la bride du casque, l’ôte, le lance violemment au sol. Il atterrit dans les herbes hautes, sur le bas-côté.
– T’ES COMPLÈTEMENT MALADE, hurle-t-elle, QU’EST-CE QUI T’A PRIS ?
– J’ai pas fini, grondé-je, remonte, on rentre !
– Jamais de la vie, jamais, tu m’entends ? Tu voulais nous tuer ? T’es allumé ou quoi ? Qu’est-ce qui ne va pas chez toi ?
– Monte tout de suite ou je te plante ici ! je réponds menaçant.
– Tu n’as pas le droit de faire ça ! s’emporte-t-elle. Je ne sais pas ce que tu as ce soir, mais tu vas te calmer !
– Tu l’auras voulu ! dis-je en baissant la visière de mon casque.
Je redémarre.
– LE BÉBÉ ! hurle-t-elle. TON BÉBÉ !
Nouveau coup de poignard. Cette putain de grossesse. Le gosse… Il n’est pas responsable. Tant qu’il est dans son ventre, je ne peux pas faire de mal à cette femme, sinon, c’est mon enfant que je mets en danger. Je m’interromps, attends. Elle ne tarde pas à se remettre en selle. Je l’entends chialer quand elle remet son casque. À défaut de m’en être débarrassé, je lui aurai peut-être fait assez peur pour qu’elle abandonne définitivement toute velléité de séduction à mon égard.
Je ne suis pas plus calme sur le trajet qui nous ramène à la maison. Elle continue de gueuler à chaque virage, chaque accélération. Je jubile, un sourire sadique s’imprime sur mes lèvres, même si c’est très con, même si ce n’est qu’un plaisir fugace, c’est toujours ça de pris.
– Il faut qu’on parle de ce qui vient de se passer, dit-elle le visage souillé de larmes quand elle me suit dans la villa.
– Je n’ai plus rien à te dire.
Elle me suit en pestant, je mets fin à la crise en lui claquant la porte de ma chambre au nez. Je ferme à clé. Elle n’aura qu’à investir le canapé. À mes yeux, elle n’est plus qu’un ventre, un incubateur, une matrice qui, une fois libéré du fruit de mes entrailles, se trouvera déchu de ses droits parentaux, parce que j’ai bien l’intention de tout faire pour prouver qu’elle ne pourra jamais s’occuper d’un enfant.
Le lendemain matin, cette tarée m’accueille comme si de rien n’était. Sidéré, je la regarde installer des viennoiseries sur la table, verser mon café dans un mug. Elle me le tend, innocente.
– Bien dormi, mon chéri ? Tu m’as manqué cette nuit. Je n’aime pas qu’on se soit couchés fâchés. Un couple doit dépasser ce genre de crise. La communication, c’est primordial, tu sais. On met les choses à plat, quitte à s’engueuler un bon coup, et puis, on se réconcilie sur l’oreiller, c’est bien plus agréable, non ?
Je lance la tasse à travers la pièce. Elle se fracasse contre le mur, déversant du liquide noir brûlant un peu partout. La porcelaine se répand bruyamment sur le sol.
– Pourquoi tu agis ainsi ? Tu la baises à nouveau, c’est ça ? demande-t-elle haineuse.
– Non, Muriel, c’est toi qui as voulu me baiser comme tu dis, tu n’es qu’une intrigante, une tarée, une meurtrière, fulminé-je.
– Quoi ? Qu’est-ce que tu dis ? souffle-t-elle, paniquée.
– Je sais tout ! Tu as tué Lydia, tu vas me le payer !
– Je… Je n’ai pas…
Décontenancée, elle recule de quelques pas, jusqu’à se cogner le cul contre l’évier. Elle redresse les épaules, reprend soudain de sa superbe, son regard se remplit de fiel et de défi.
– J’ai fait ça pour toi, Gianni, pour nous, pour elle aussi.
– Tu l’as tuée uniquement parce que tel un coucou, telle la pourriture que tu es, tu voulais prendre la place dans son nid.
– J’ai juste abrégé ses souffrances, elle était condamnée, tu le sais très bien.
– T’as fait comment hein ? Tu préparais ça depuis quand ?
– J’avais le potassium depuis un moment, c’est vrai, mais je n’étais pas sûre de l’utiliser. On s’en fout, Gianni, Lydia était déjà morte de toute façon. Arrête de penser à ça, c’est du passé maintenant. Regarde ce qu’on a aujourd’hui, on va être parents, on va avoir un enfant, il grandit en moi, un peu plus chaque jour, il sera bientôt là. C’est pas tout ce qui compte ?
Je fonce sur elle, prêt à lever la main. Je me l’interdis, je n’ai jamais frappé une femme, pas même une comme elle.
– Je t’interdis de prononcer un mot de plus, t’entends, sinon je ne réponds plus de rien.
– Tu veux me cogner, Gianni, c’est ça ? Tu vas commencer par quoi ? La tête ou le ventre ? Tu toucherais vraiment à la mère de ton bébé ? À ton bébé ? ose-t-elle sournoisement. Fais bien attention, me menace-t-elle, si tu veux connaître cet enfant, tu vas apprendre à me respecter, à apprécier tout ce que j’ai fait pour toi.
– Va te faire foutre, Muriel, je conclus.
– Quand tu veux, mon chéri, je n’attends que toi, rit-elle.
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