Virgin mojito
25 - Au cœur du cyclone
Lydia
Le calme est de retour, avec Gianni en tout cas. Je prends sur moi. Ce n’est pas si facile. Depuis une semaine, je sais. Je n’ai pas attendu qu’il me l’annonce pour comprendre. Je sentais déjà un peu les choses, n’étais sûre de rien. Samedi, je l’ai entendu rentrer beaucoup plus tard que d’habitude.
Il enclenche la douche. J’imagine les gouttes d’eau ruisseler le long de son torse dont je connais chaque muscle, chaque ligne par cœur. Je voudrais tant pouvoir le toucher encore, sentir son corps contre le mien, c’était si bon lui et moi. Il chantonne, une jolie mélodie, douce, gaie. D’ordinaire, ses chansons sont si tristes. Il siffle entre deux paroles.
Il est bien… Il est… bien. Il… est… bien !
Une larme m’échappe, une autre, je ne peux même pas les effacer. Elles dévalent jusqu’à l’oreiller, entraînant avec elles la jalousie que je voudrais ne pas ressentir. Il ne viendra me voir que demain matin, il n’osera pas maintenant, la nuit est trop avancée, il doit penser que je dors. Ça me permet de me préparer à la conversation que nous aurons forcément. Est-ce bien avec Maëva qu’il va goûter à nouveau au bonheur ? Si c’est elle, j’accepterai plus facilement.
Des images de leurs corps mêlés perturbent mon cerveau. C’est ce que je souhaitais, certainement ce qui est arrivé, mais je suis encore là pour y assister. Je voudrais qu’au moment où il me l’énoncera clairement, d’un coup tout s’éteigne, que j’aie le temps de savoir qu’il sera heureux, sans avoir celui de souffrir du fait qu’il le sera avec une autre.
Impossible de dormir, je passe le reste de la nuit à fixer les étoiles, à travers la fenêtre.
Que se passerait-il si tout à coup, un miracle me redonnait une chance de vivre normalement ? Est-ce que Gianni et moi nous retrouverions comme avant ? Je n’en suis même pas sûre. Comment pourrait-il encore me désirer après m’avoir vue dans un tel état. Il m’a parfois changée, nettoyée, sous mes hurlements de révolte. Je ne suis pas persuadée non plus que j’arriverais à éprouver du plaisir, je resterais focalisée sur l’image qu’il a eue de moi toutes ces années. C’est clair, quoi qu’il arrive, lui et moi c’est foutu. De miracle, il n’a de toute façon jamais été question.
– Bonjour chérie, bien dormi ? demande-t-il en embrassant mon front.
Pas de petit rituel, depuis quelques jours, il ne le fait plus. A-t-il oublié ? S’y refuse-t-il ? Ça me manque, c’est un peu de notre complicité qui s’envole. Je ferme les paupières quelques secondes, me concentre pour retenir une larme pendant qu’il change la poche de ma perfusion.
– Pas trop. Tu as l’air particulièrement détendu ce matin, tenté-je pour l’inciter à se confier.
Il sourit tristement. Gêné, il termine ce qu’il est en train de faire, aspire, nettoie ma canule, comme chaque matin. Il donne congé à Marina qui rassemble ses affaires. Il avance une chaise près du lit, prend ma main dans la sienne. Je hurle intérieurement parce que je ne sens rien de ce geste. Je sais qu’il va tout me confier, j’aurais eu tellement besoin de ce contact physique.
– Tu sais que je t’aime, Lydia.
– Oui.
– Ça compte, non ? Dis-moi que ça compte pour toi, je t’en supplie.
– Gianni, je croyais avoir été claire.
– Tu l’as été, c’est vrai. Je voulais résister, Lydia, j’aurais aimé être un type bien.
– Tu es un homme bien, Gianni, tu n’as pas à en douter.
– Si tu dois blâmer quelqu’un, Lydia, c’est moi, OK, pas elle. Promets-le-moi.
Cette foutue larme s’est fait la malle. Traîtresse, elle s’est échappée contre ma volonté, libérant un sanglot un peu bruyant que je pensais lui aussi pouvoir contenir. Entendre est plus dur encore qu’imaginer, que provoquer. Entendre, même aussi délicatement qu’il le fait, tout en suggestion, c’est réaliser. Gianni s’aperçoit de ma souffrance, m’essuie la joue du pouce. Il pose sa tête sur mon cœur, ma main sur sa nuque. Il m’impose cette caresse que je rêverais de lui donner. Il pleure lui aussi.
– Je te demande pardon, mon amour.
– Tu n’as pas à le faire, Gianni. C’est bien, je voulais que ça arrive. Je ne blâme aucun de vous deux, je suis aussi heureuse que triste. Ne t’occupe pas de la peine que je peux ressentir. J’ai juste un deuil de plus à faire. Il était nécessaire, pour toi comme pour moi. Il faut affronter les épreuves. C’en était une pour moi. Ça va aller maintenant. Regarde-moi s’il te plaît.
Il lève la tête. Ses yeux sont voilés, mais une nouvelle lumière s’y agite, une toute petite flamme, à peine perceptible.
– Tu es au cœur du cyclone, Gianni. Au cœur il fait bon vivre, au cœur tout est calme. Je suis le cyclone, je veux que tu te sortes de cette situation. Tu as encore une étape à franchir. Elle sera sûrement dure à vivre, mais une fois la tempête passée, tu trouveras un endroit où te poser. Un endroit à l’abri des vents.
Il a fallu aussi affronter Maëva. Je pensais que ce serait plus douloureux qu’avec Gianni. Je me suis trompée. Elle est si franche, si spontanée. Elle est entrée dans ma chambre, a foncé droit sur le lit. Elle m’a regardée dans les yeux. Avec beaucoup de sincérité, elle m’a dit :
– Lydia, j’imagine que tu sais…
– J’ai compris à son comportement, ensuite, il m’a dit.
– Oh, je pensais qu’un autre t’aurait avertie.
– Qui donc ?
Elle fronce les sourcils, fait bouger son stylo entre ses doigts, le tapote sur le dossier qu’elle serre dans son autre main.
– OK, je vais y aller franco. Au Lounge, il m’a embrassée devant tout le monde. Je suis désolée, Lydia, ça aurait dû se passer autrement, ça n’aurait pas dû arriver du tout. Tu as le droit de m’en vouloir, de me souhaiter le pire.
– D’être à ma place, par exemple, commenté-je en souriant.
Elle marque une pause, pas sûre de savoir si je plaisante ou non, continue :
– Heu oui, par exemple. Bref, je suis là ce soir pour prendre soin de toi, j’aimerais continuer à le faire. Mais si tu préfères, je peux appeler un confrère.
– Non !
– Tu as le droit de m’insulter, de m’engueuler. Fais quelque chose, Lydia !
– Qu’est-ce que tu veux que je fasse, que je t’en mette une ? me moqué-je.
– Dis quelque chose au moins.
– C’était bien ?
– Quoi ?
– Avec Gianni, est-ce que c’était bien ?
– Ne me demande pas une chose pareille, s’offusque-t-elle en s’éloignant.
– Lui et moi, Maëva, c’était fabuleux, j’espère que c’est au moins aussi bien entre vous. Tu veux que je parle, que je crie, que je t’insulte, je n’en ferai rien. Je vous souhaite d’être heureux.
– Comment tu fais, Lydia ? Comment ?
– S’il te rend heureuse toi aussi, tu me devras un service, Maëva. Tu sais très bien ce que j’attends.
– Tu n’es quand même pas en train de marchander ton mec contre…
– Le mot est un peu fort. Je te demande simplement de revoir ta position. Réfléchis-y au moins.
Avec elle aussi j’ai été un peu dure. Non, je n’espère pas qu’elle me débranche pour me remercier de lui laisser mon mec. Qu’elle le croie la fera moins culpabiliser, c’est tout. Je l’aime vraiment beaucoup. C’est vrai, quand ses mains, ses doigts, se sont activés pour me soigner, je n’ai pas pu m’empêcher de les visualiser sur Gianni. Ça m’a fait mal, mais ça passera. Je suis toujours maîtresse du jeu. Le roi et la reine sont réunis. Il leur reste à l’assumer totalement. Je dois me concentrer sur le reste : quitter ce monde !
Depuis leurs aveux, nous n’abordons plus le sujet de leur relation. Ils ne montrent rien devant moi : leurs échanges de regards brefs, mais complices suffisent à me rassurer : tout roule pour le moment. Gianni rentre toujours au milieu de la nuit, je sais qu’il la voit tous les soirs. Je ris en réalisant que c’est Muriel qui en souffre le plus. Il ne dîne plus du tout avec elle, Gianni me l’a avoué. Elle a arrêté d’amener ses petits plats. Elle a dû en avoir ras le bol de cuisiner pour rien. Muriel a appris pour Maëva et lui, a tout fait pour me mettre la pression, a fini par se rendre à l’évidence : Gianni est libre de vivre sa vie avec qui il l’entend !
Muriel ne m’adresse plus la parole. Depuis deux jours, elle vient, désinfecte, soigne, note, se barre aussi indifféremment qu’elle est entrée. Si moi j’accepte, elle devra s’y faire ! Je n’apprécie plus son comportement. Elle se venge sur moi en me manipulant avec une indélicatesse calculée, exagérée. Je devrais me plaindre. Je me tais. En vain j’espère qu’en faisant un geste malencontreux, enfin elle m’arrache à cette vie.
J’ai vu Benji. Je lui ai annoncé que nous avions réussi. Il m’a dit qu’il savait. Il attendait que Maëva et Gianni abordent eux-mêmes le sujet. Il a posé sa main sur ma joue, m’a souri, m’a dit :
– Je suis là, je veille, sur toi, sur lui.
– Je sais, Benjamin.
– Il t’aime.
– C’est elle qu’il doit aimer maintenant.
– Ça viendra, conclut-il en essuyant une nouvelle larme sur ma joue. Ça ne change rien, il te garde près de lui. Tu n’en doutes pas, n’est-ce pas, Lydia ?
– Ça ne change rien, mais ça change tout, Benjamin. Il n’est plus seul, il retrouve le sourire. Ça change tout, Benjamin, je répète.
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