Virgin mojito

Chrys Galia · Chapitre 6 sur 54

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Virgin mojito

5 - Mojito pas du tout Virgin

 

Maëva

– Maëva, tu es superbe, me dit Delphy lorsque je rentre dans sa voiture.

– Merci, toi aussi, le bleu te va à ravir.

Elle porte un top bandeau bleu électrique et un jean déchiré. De grosses créoles argent brillent à ses oreilles.

– Prête à faire la fiesta ? demande-t-elle en montant le son de la radio.

– J’en rêve. Parle-moi de ce bar.

– C’est un restau-bar de surfeurs, crie-t-elle pour couvrir le volume.

Je me permets de baisser un peu.

– Désolée, ça ne t’ennuie pas, tu m’as parlé d’une demi-heure de trajet, on va se casser la voix avant même d’arriver si on continue comme ça.

– T’as raison, j’ai l’habitude d’être seule dans ma voiture, c’est pour ça.

– Je connais, je fais pareil. Un bar de surfeurs, dis-tu ?

– Ouais, me juge pas, c’est là que je fais mon marché.

J’éclate de rire.

– Alors là, tu me sidères, je t’imaginais si sage.

– C’est l’effet lunettes, blouse et oreillette ; crois-moi, sous mes airs de secrétaire dévouée, je suis une vraie chasseuse !

– On va bien s’entendre alors.

– Ah ouais ? Cette fois, c’est moi qui suis sciée. Je te croyais déjà en mains.

– Pourquoi ?

– Je ne sais pas, tu fais très rangée, appliquée, concentrée.

– Pas sûr que tout le monde pense comme toi, commenté-je en me remémorant mes différentes rencontres avec le rital.

– Les apparences sont souvent trompeuses, s’amuse-t-elle. Dernier petit copain ?

– Sérieux ?

– Oui.

– Ça a pris fin il y a six mois, une jolie histoire.

– Combien de temps ?

– Presque un an.

– C’est déjà bien. Pourquoi ça s’est terminé ?

– Il voulait plus, je ne suis pas prête. J’ai préféré tout arrêter plutôt que lui briser le cœur en disant non devant un prêtre.

– C’est mieux, c’est clair. Dernier coup vite fait ?

– Avec le même garçon, juste avant de venir ici.

– T’es une tordue, toi ! Il a accepté ça ?

– Il faut croire. C’était une manière ludique de nous dire adieu, je réponds en lui faisant un clin d’œil. Et toi ?

– Moi ? Voyons voir… Dernière histoire sérieuse, au lycée, mon record : cinq mois avec Dorian. Dernier plan cul, le week-end dernier, avec un patient.

– NON ! Tu tapes quand même pas dans notre patientèle ? je m’offusque.

– C’est pas de ma faute, il m’a laissé son numéro. Il a tellement insisté. T’en fais pas, j’ai tout fait pour qu’il ait envie de revenir au cabinet, dit-elle morte de rire.

– Ça va, passe-moi les détails. T’es hallucinante.

– Tu vas voir, ce soir tu auras l’embarras du choix. Tu ne sauras plus où donner de la tête.

– J’ai surtout besoin d’un verre, j’ai envie de me détendre et de me griser un peu.

– Merde, tu veux dire que je suis ton Sam3, ce soir ?

– Oups, désolée, il était temps qu’on aborde le sujet. Ça t’ennuie ?

– Non, à condition que tu me laisses choisir en premier mon dessert du jour.

– Marché conclu, dis-je en secouant la tête, amusée.

Delphy et moi allons bien nous entendre, nous sommes sur la même longueur d’onde. Elle parle sans tabous, elle est simple, cool et arrangeante. Une copine comme je les aime. Elle se gare dans un parking déjà bondé. Vitres ouvertes, nous entendons un brouhaha de voix, de la musique ; l’ambiance festive nous appelle. Il fait nuit, mais tout est éclairé, le bar est isolé, perdu au creux des dunes. C’est un endroit tout à fait atypique, il faut vraiment connaître l’adresse pour s’y rendre. Delphy m’a expliqué que le propriétaire l’a conçu ainsi volontairement. Ce bar est presque un lieu secret. Seuls les habitués s’y rendent. Au départ, il était réservé à la bande d’amis du proprio, le bouche à oreilles a fait le reste. Ça reste un lieu privilégié auquel tout le monde n’a pas accès. Une immense planche de surf habille la devanture. Lounge Beach est écrit en lettres de néon bleu sur la façade. Des baies vitrées partout, ouvertes, débordent des voilages blancs qui flottent au vent. L’effet est assez étonnant. Une partie du bâtiment s’étend sur la plage. Des tables, des tonnelles avec les mêmes voilages blancs soufflés par la brise marine sont éclairées un peu partout. J’ai l’impression d’être en vacances sur une île, à l’autre bout du monde, à des milliers de kilomètres de ma vie. C’est dépaysant, ça fait un bien fou. Delphy repère une table libre. J’enlève mes escarpins pour marcher dans le sable. Il est humide, mes pieds s’enfoncent délicieusement dans le sol. Autour de nous, des jeunes de notre âge, nombreux, discutent autour d’un verre. Delphy hèle un serveur.

– Salut vous deux, tu prends quoi ? me demande-t-il.

– Un mojito, s’il vous plaît.

– Ici, tout le monde se dit « tu », me répond-il, c’est la condition si tu veux être servie.

– OK, alors un mojito, s’il te plaît.

– Vendu ! Et toi ? s’adresse-t-il à Delphy.

– La même chose, mais virgin, je dois ramener mademoiselle entière. Fais vite, Dom, on a soif.

– J’y suis déjà, commente-t-il en partant.

– Un ex, me confie-t-elle. Mignon, non ?

– Pas mal ; je préfère les bruns.

– Comme lui, me dit-elle en pointant son doigt derrière moi.

Je me retourne, reconnais immédiatement cette allure athlétique, cette assurance agaçante. Le rital !

 

Il me suit ou quoi ?

 

– Je ne crois pas non, beaucoup trop caractériel à mon goût.

– Gianni, caractériel ? Où vas-tu chercher ça ?

– Un ex lui aussi ? je demande un peu trop précipitamment.

– Ben dis donc, pour quelqu’un qui n’est pas intéressé, tu me parais bien sur la défensive.

– Pas du tout, je…

– T’en fais pas, on est toutes pareilles quand il s’agit de lui. Ce n’est pas un ex, j’aimerais bien, mais non. Ce type-là est totalement inaccessible.

– Ah bon ? T’as essayé ?

– Je n’oserais pas, c’est un ange, mais…

– Un ange, lui ?

– Maëva, qu’est qu’il a bien pu te faire pour que tu penses du mal de lui ?

– Je l’ai rencontré deux ou trois fois, par hasard, c’était électrique, électrique désagréable. J’ai eu envie de lui arracher les yeux.

– Ce serait dommage, ils sont tellement beaux, poursuit-elle rêveuse en le fixant avec insistance.

– Alors, c’est quoi l’histoire, il est gay ?

– Gay, lui ? Mon Dieu non ! Avant Lydia, c’était le plus grand tombeur du coin, voire de la région. Je regrette de ne pas l’avoir connu à cette époque. J’aurais peut-être pu le ferrer. Je te jure qu’avec un mec comme lui, je serais prête à oublier tous les autres et à me laisser passer la bague au doigt.

Dom nous interrompt en amenant nos boissons.

– Double ration de rhum pour la nouvelle, cadeau de bienvenue, virgin pour Sucette. Je reviens quand vous voulez les filles, pour la deuxième tournée.

– Sucette ? j’interroge Delphy les yeux écarquillés.

 

Elle plisse son joli nez, sourit faussement gênée.

– Il m’a donné ce petit surnom quand on se fréquentait. C’est imagé, enfin, tu vois, dit-elle en balayant l’air de sa main.

– Tu le laisses continuer à t’appeler comme ça ?

– J’en ai pas honte, c’est même plutôt flatteur, ça prouve qu’il a apprécié mes services.

– T’es complètement dingue, tu le sais au moins ?

– Ouais, j’assume totalement.

– Tu me parlais de Gianni, qui est cette Lydia ?

Delphy soupire ; attristée, elle me répond :

– Une histoire qui commence comme un conte de fées et qui finit en drame. Un bon vieux classique à faire pleurer dans les chaumières, un beau gâchis.

– Y a moyen que tu sois plus explicite ?

– Il t’intéresse tout compte fait.

– Je m’intéresse à tout le monde, Delphy, mais Gianni est le protégé de Benjamin, je vis chez Benjamin. Je suis donc amenée à croiser souvent ce type, j’aimerais savoir à qui j’ai affaire.

– Hum. De toute façon, ce n’est pas un secret. Tout le monde ici sait ce qui lui est arrivé. Comme je te disais, il n’était pas du genre sérieux. Bref, un jour, il a fait la connaissance de Lydia. Quand cette fille a débarqué dans le coin, elle a fait de l’ombre à toutes les nanas. Une vraie gravure de magazine, le style à qui tu crèves d’envie de ressembler, mais que tu détestes avoir à tes côtés. 1m78, des jambes à n’en plus finir, blonde aux yeux verts, sculpturale. Surfeuse elle aussi, elle dansait littéralement sur les vagues. Ils se sont bien trouvés ! Une grâce incroyable. Évidemment, Gianni l’a repérée, tu penses. C’était The couple. Au bout de quinze jours, ils emménageaient déjà ensemble dans l’appartement au-dessus du bar, un vrai coup de foudre. Le Lounge est à lui. Tu me suis toujours ? demande-t-elle en avalant la dernière gorgée de son Virgin Mojito.

– Oui, oui, continue, la pressé-je, curieuse.

– Attends, j’en commande deux autres.

Je m’impatiente pendant qu’elle minaude devant le fameux Dom.

– OK, Sucette, c’est parti pour la deuxième tournée. Toujours un double pour Blondie ?

– Blondie ? m’étonné-je.

– Ouais, ça te va pas mal je trouve, à moins que tu préfères autre chose ?

– Non, merci, ça ira, on va limiter la casse, je réponds en souriant.

– Comme tu veux, Blondie.

– Delphy, poursuis, s’il te plaît.

– J’en étais où ?

– Ils emménagent ensemble.

– Oui, c’est vrai. Donc, à la grande surprise de tout le monde, ça matchait

carrément bien entre eux. De vrais inséparables4, à roucouler partout, n’importe quand. C’en était super agaçant. Toutes les minettes, qui venaient au bar dans l’espoir de passer une nuit avec lui se retrouvaient bredouilles et frustrées. Il n’avait plus le moindre regard pour elles. Il a présenté Lydia à ses parents et vice versa. La totale !

– Que s’est-il passé ? Elle l’a quitté ?

– Non, si c’était que ça, il aurait peut-être pu s’en remettre.

– Alors quoi ?

– Elle a eu un accident, il y avait aussi les parents de Gianni et la femme de Benjamin dans la voiture. Elle seule a survécu. Elle aurait mieux fait d’y rester.

– Comment peux-tu dire une chose pareille ? C’est horrible.

– Parce que depuis cet accident, elle est coincée sur un lit médicalisé, tétraplégique, sous respirateur artificiel. Moralement, elle souffre le martyre, physiquement, ses problèmes respiratoires fréquents la torturent, elle a besoin de soins permanents et d’une assistance constante à domicile. Benjamin fait ce qu’il peut pour les aider ; le plus dur, c’est de faire entendre à Gianni qu’il n’y a aucun espoir de guérison.

– C’est abominable…

– Ouais, depuis ce drame, Gianni lui est fidèle, dévoué, il continue à rêver qu’elle s’en sorte. Il ne veut pas refaire sa vie.

– Je le plains, je l’admire aussi.

– Tu peux, c’est vraiment un mec bien.

– Voilà, Blondie, ton Mojito pas du tout virgin, et toi, Sucette, si le sans alcool te suffit pas pour pimenter ta soirée, tu sais où me trouver, annonce Dom en posant nos verres sur la table.

– Désolée, Dom, j’ai envie de nouveauté.

– Tu trouveras pas mieux ailleurs, chérie, tu te goures si tu le crois.

Je le regarde partir distraitement, fixe mon attention sur Gianni qui s’installe sur une estrade avec une guitare.

– Il joue ? je demande.

– Il chante aussi, comme un Dieu, tu vas voir, tu vas adorer.

 

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