Virgin mojito
7 - Comme un mirage
Gianni
Pendant quelques secondes, j’ai vu un mirage, j’ai cru apercevoir Lydia. Ses cheveux blonds, ses vêtements ; debout face à la baie vitrée, elle paraissait si réelle. Ça m’a foutu le vertige. Il a fallu que je m’accroche à la balustrade pour ne pas tomber. Durant ces quelques secondes, tous mes moments de bonheur avec Lydia ont défilé devant mes yeux, comme un film sur grand écran, imprégnant chaque partie de mon cerveau. Il a bu comme une éponge desséchée toutes les fausses informations projetées par Maëva, tout absorbé de cette silhouette gracile en m’envoyant des données erronées.
La descente est rude, me laisse un goût amer dans la bouche. Sa voix est différente, pas désagréable, mais différente. C’est le ton que je n’aime pas, le ton et le fait qu’elle n’a rien à faire ici, chez moi, chez nous. Je lui ai prêté ces fringues qui n’avaient pas quitté le placard depuis six ans ; je la déteste de m’avoir obligé à les en sortir. Je la déteste de les porter, d’avoir débarqué dans la vie de Benjamin, dans son cabinet. Elle n’est pas à sa place, ne le sera jamais. Elle s’impose au Lounge, boit à outrance, se permet de m’envoyer sa pitié et sa fausse compassion en pleine gueule.
Qu’elle aille se faire foutre !
Je n’ai pas besoin d’elle ni de ses yeux de biche effarouchée. Je n’admets pas qu’elle prenne la place de Benji. Elle est trop jeune, trop inexpérimentée, agit comme une gamine indisciplinée et capricieuse. Maladroite au possible, elle devrait s’occuper de Lydia ?
Jamais de la vie ! Impensable !
Benji connaît la situation, le dossier de ma petite amie, sur le bout des doigts. Il sait comment la gérer, la soulager, la comprend d’un seul regard. Benji devance l’appel. Il est toujours là, le jour, la nuit. Je peux l’appeler à n’importe quelle heure, pour n’importe quoi, il déboule avec sa mallette, résout le problème aussi bien que possible. Parfois, il sort de chez moi totalement épuisé, après avoir bataillé plusieurs heures pour soulager Lydia. Jamais il ne se plaint, ses yeux cernés, sa mine de déterré, la tristesse dans son regard expriment sa lassitude, mais sa main sur mon épaule, son sourire encourageant suffisent à me faire comprendre qu’il ne nous lâchera pas. Elle n’a pas assez de bouteille, de recul. Je ne veux pas lui confier Lydia, c’est beaucoup trop risqué.
Ces deux dernières semaines, l’état de la femme de ma vie empire. Je me sens si impuissant. Depuis ce jour sinistre où j’ai reçu l’appel qui a changé ma vie, je la veille. Ce n’est pas toujours évident. J’ai dû aménager la villa de mes parents, médicaliser la chambre, réorganiser mon temps de présence au Lounge. Avant le drame, nous y vivions tous les deux. Je travaillais au bar de onze à dix-sept heures. Lydia partait bosser dans une boutique de fringues à quelques kilomètres. De dix-sept heures trente à dix-neuf heures, on surfait avant de finir au Lounge en nocturne jusqu’à deux heures du mat’. C’était merveilleux…
Aujourd’hui, tout est différent. J’ai dû emménager dans la villa de mes parents, pour que Lydia soit plus proche des hôpitaux et de Benji. J’ai pris un manager pour le Lounge. La journée, j’y passe en coup de vent pour vérifier que tout est en ordre, mais je n’ai plus le cœur à ça. Je le fais pour avoir une paye à la fin du mois, je n’ai plus aucun plaisir à rencontrer les gens. Les voir s’amuser m’insupporte, les entendre rire me flingue, constater leur insouciance me rend cinglé. Je suis presque jaloux de les savoir heureux quand moi je me sens si mal, si nul de ne pouvoir aider Lydia. Trois soirs par semaine, je fais acte de présence au bar, mon enveloppe corporelle est là, le reste, ma tête, mon âme, mon cœur et mes pensées tiennent la main de la femme que j’aime, dans la villa de mes parents. Heureusement, mes gars, au Lounge, sont à la hauteur. Je fais la paperasse à la villa ; le reste du temps, je veux être près de ma compagne.
Je ne suis pas seul, ou rarement. La villa est devenue une infirmerie, l’antichambre d’un hôpital, c’est carrément glauque. Jamais d’amis à la maison, les visites se limitent à la famille proche, aux médecins, aux aides à domicile, infirmières, kinés, brancardiers, ambulanciers. Les deux aides à domicile et l’infirmière se relaient pour m’aider dans cette épreuve. Lydia a toujours quelqu’un auprès d’elle. Ses parents m’épaulent comme ils le peuvent, mais la sœur de Lydia est jeune, elle réclame aussi leur attention. Ils habitent dans le Jura, viennent dès qu’ils le peuvent. Ils voulaient la faire rapatrier près d’eux, Lydia et moi les avons suppliés d’accepter de me la laisser. Elle voulait rester à mes côtés, je ne concevais pas de ne plus l’avoir près de moi.
Elle était si vivante, si merveilleuse. Hyperactive, elle ne tenait pas en place, une vraie pile. Je me sentais chanceux… Je l’étais, réellement.
– Tout va bien ? Vous avez besoin de… demande l’intruse.
– De rien, la coupé-je brusquement. Foutez-moi la paix, arrêtez de me regarder comme si j’allais me briser.
– Je voulais juste vous aider, dit-elle doucement.
– Je ne veux pas de votre aide, lui asséné-je.
Je ferme la baie, fonce dans la cuisine, attrape un plastique pour qu’elle range ses fringues mouillées. Elle s’exécute en silence. Je l’invite à me suivre en bas, récupère son sac et ses pompes derrière le bar, préviens les gars qu’ils ne me reverront pas avant deux jours. La gamine enfile ses escarpins, s’apprête à fuir.
– Je vous ramène, dis-je en la retenant par le bras.
– Je suis venue avec une amie, je repartirai avec elle, me répond-elle.
– Qui est votre amie ? m’impatienté-je.
– Delphy Lorian.
– Dom, crié-je en le voyant passer un plateau à la main, trouve Sucette et dis-lui que je véhicule sa copine, qu’elle ne l’attende pas.
Je me retourne vers l’intruse, d’un grand geste théâtral, lui montre la direction de la sortie. Elle peste, obéit.
Ben voilà, elle commence à comprendre !
Je sors les clés de ma Kawasaki garée sur le côté du Lounge. Je l’enfourche, tends mon casque à Maëva, attends qu’elle s’installe. Elle ne bouge pas, toute droite devant moi.
– Ne me dites pas que vous ne savez pas comment faire ? Il n’y a aucun risque, cette fois c’est moi qui conduis, ironisé-je.
– Vous ne mettez pas de casque ?
– Faut croire que vous avez du bol, je ne suis pas si mufle, je vous le laisse.
– C’est dangereux ! commente-t-elle.
– Non ! C’est pas vrai ! Vous m’apprenez un truc, dites-moi. Le hic, c’est que je n’ai qu’un casque, c’est peut-être dangereux, mais c’est pas votre problème.
– Et si vous vous faites arrêter ?
– Encore une fois, je ne vois pas en quoi ça vous concerne. Vous allez poser vos fesses ou vous comptez faire une dissertation sur le Code de la route et les normes de sécurité ? Arrêtez de me faire perdre mon temps, grimpez.
Elle attache le casque, s’installe dans mon dos.
– Vos mains, m’agacé-je.
– Quoi mes mains ?
– Autour de ma taille, c’est plus sûr.
Elle râle, plie.
Encore une victoire…
Je pensais que ce serait facile, la ramener, rentrer, me débarrasser de cette fille, un point c’est tout. Je commence à rouler, l’air sèche mes yeux, frotte mes joues, le moteur vrombit et les trépidations de la moto font vibrer tous mes muscles. Mais tout ce que je retiens, ce sur quoi je focalise, c’est la sensation de ces mains croisées sur mon ventre, la pression qu’elles exercent, celle d’un corps contre le mien, la chaleur, sa façon d’accompagner mon torse lorsque je me penche pour aborder un virage. Ça me ramène des années en arrière. Il y a 6 ans, c’est Lydia qui s’installait de cette façon. Jusqu’ici, personne n’avait pris sa place. Ça me fait mal, me déchire le cœur. Cette fille-là n’est rien pour moi, pourtant, je me sens coupable. Coupable de laisser une autre toucher ce qui lui appartient, coupable de passer du temps avec Maëva, même si j’y suis forcé.
C’est à cause de moi si Lydia a eu cet accident. Trop pris par le boulot, je n’ai pas pu aller chercher mes parents et la femme de Benji à l’aéroport ce jour-là. Ils revenaient de Casablanca où ils avaient passé quinze jours idylliques. Adorable, Lydia a proposé de me rendre ce service. Un camion les a doublés sur la rocade, à vive allure. Son chargement mal protégé a basculé, déséquilibré le véhicule qui s’est écrasé sur la voiture de Lydia. Mes parents et Sam sont morts sur le coup.
Lydia quant à elle… a survécu, mais elle a tout perdu. Je sais qu’elle souffre, qu’elle ne supporte pas de vivre dans cette immobilité, cette dépendance permanente, je ne veux pas l’entendre. Je suis persuadé qu’elle peut s’en sortir. On trouvera. S’il n’y a pas l’Espoir, avec un grand E, que nous reste-t-il ? On la sauvera, un médecin finira bien par lui rendre son corps et sa joie de vivre.
Même ses parents, sa sœur ont perdu espoir. Ça me rend malade, j’ai parfois l’impression qu’ils l’ont déjà enterrée. C’est atroce, c’est pourtant ce que je ressens. Suis-je le seul à espérer ? Suis-je égoïste de continuer à croire ? Je refuse toute autre éventualité. Elle était trop pleine de vie, d’envies, de projets, pour qu’en une seule seconde le destin la brise définitivement, la prive de son avenir, de notre avenir. Je suis persuadé que c’est une épreuve à franchir, nous l’affronterons ensemble. Je fais tout ce qui est en mon pouvoir pour la soulager. Je laisse Muriel, l’infirmière, s’occuper de sa toilette, parce que Lydia refuse catégoriquement que je le fasse. Je la masse, mobilise ses jambes, ses bras, la change de position, prends grand soin de ne pas débrancher toute la tuyauterie qui la tient en vie. Il faut éviter les escarres, c’est le plus compliqué. C’est pour ça que je ne la lâche pas, même quand elle est épuisée, qu’elle pleure, je continue de faire bouger ses muscles, j’y passe des heures entières, jusqu’à avoir des crampes.
Depuis plusieurs mois, elle aborde un sujet qui me rend fou. Je me ferme totalement lorsqu’elle tente de m’en parler.
Comment peut-elle seulement y songer ?
Comment peut-elle s’imaginer que j’accepte ?
Dans ces moments-là, je suis en colère, en rage, et je lui en veux. Oui, je lui en veux vraiment, elle n’a pas le droit ni de l’envisager ni de me le demander. Pas après tout ce qu’on a déjà traversé, pas après toutes ces années. Je ne peux pas avoir tenu en vain, sinon, je vais perdre la raison. Elle ne doit pas abandonner, elle ne doit pas m’abandonner. Lydia ne veut plus vivre, la femme de ma vie me demande de débrancher le respirateur. Je meurs un peu chaque fois que j’entends ça. Elle veut que moi, qui ne vis que dans l’espoir de la voir à nouveau remarcher, je coupe l’appareil qui me permet de l’avoir encore à mes côtés… C’est insoutenable. Chaque fois qu’elle essaie de remettre le sujet sur le tapis, je ne contrôle plus rien, je lâche tout, quitte la pièce en hurlant qu’elle se taise, en claquant la porte, passe le relais à Muriel ou à l’assistante à domicile. Chaque fois, je m’en veux de m’être emporté, mais c’est plus que je ne peux tolérer. Je fonce à la plage, surfe, parfois des heures entières, pour oublier dans l’océan le drame de nos vies. Je glisse sur les déferlantes, me laisse porter, parfois submerger par les vagues, pour noyer dans ce torrent de sel, d’écume, mon chagrin et mes larmes.
Jamais je ne deviendrai le bourreau de la femme que j’aime !
Elle m’en veut, je le sais, le lis dans ses yeux. Moi aussi j’ai de la rancune, je ne veux pas qu’elle baisse les bras. Si elle n’y croit pas elle-même, comment lutter ? J’ai de la force, mais après six longues années, je ne suis plus certain d’en avoir suffisamment pour nous deux. J’ai expliqué ce qui se passait à ses parents, ils ont pleuré, mais n’ont pas commenté. Je ne sais pas ce qui se passe dans leur tête, j’aimerais lire dans les pensées, les comprendre. Sont-ils si effondrés, perdus, qu’ils lui donnent raison, ou sont-ils aussi choqués et horrifiés que moi ? Leur silence vaut-il acceptation de l’atroce requête de Lydia, ou sont-ils simplement trop désemparés pour réagir ?
Eux et moi ne communiquons plus autant qu’au début, les coups de fil s’espacent, les mails se font plus rares. Je suis aussi responsable qu’eux, c’est trop dur de les sentir perdre pied. Je ne veux pas que leur défaitisme me contamine. Ils ont baissé les bras, c’est évident. Je pense aussi qu’ils m’en veulent, ils savent que si Lydia ne s’était pas rendue à l’aéroport, rien ne serait arrivé. Elle serait encore celle qu’ils ont toujours connue. Je ne peux pas leur en tenir rigueur, c’est exactement ce que je pense aussi. J’aurais dû être dans cette foutue caisse, j’aurais peut-être évité le camion, pris une autre route, une minute plus tôt ou plus tard, tout le monde serait encore en vie, Lydia serait aussi heureuse et pétillante qu’avant.
Avec des si…
Avec des si, je rembobinerais le film, avec des si, je laisserais mes bilans comptables pour retrouver mes parents, pour les serrer dans mes bras, leur dire combien je les aime, combien je suis heureux de les revoir. Je leur demanderais de me raconter leur voyage, je les écouterais en regardant leurs yeux briller. Avec des si, je leur accorderais tout mon temps, sans perdre une seule seconde, je leur dirais combien ils comptent pour moi, combien ils sont essentiels à ma vie. Avec des si, j’aurais été moins égoïste, j’aurais compris où était l’important, j’aurais empêché la vie de me les enlever. Avec des si, j’aurais été un fils digne de ce nom, présent pour ceux qui m’ont toujours chéri, accompagné, guidé.
Avec des si, Lydia serait en vie, je l’aimerais chaque nuit, et même la journée, je lui ferais la démonstration de la passion qu’elle éveille en moi. Je la couvrirais de caresses, de baisers, je l’empêcherais de refaire le lit, parce qu’on passerait notre temps à froisser les draps. Avec des si, Lydia porterait certainement un anneau de platine à l’annulaire gauche, son ventre se serait peut-être arrondi, je l’aurais caressé. J’aurais fait courir mes doigts sur ses nouvelles formes, pour sentir la vie me répondre. Avec des si, je serais heureux, comblé aujourd’hui, Sam et Benji nous inviteraient encore le samedi pour un dîner mitonné avec amour. Elle nous montrerait sa dernière toile, remplie de couleurs, de rêve et de passion. Sam était comme ses œuvres, délicate et pleine de caractère, subtile et noble.
Avec des si…
Que celui qui n’a jamais refait le film de sa vie, changé quelques scènes, me jette la première pierre. On voudrait tous avoir ce pouvoir de faire machine arrière, pour empêcher l’accident, la maladie, la disparition. Avoir une occasion de dire je t’aime, adieu, même une seule fois, une toute dernière fois. Cette culpabilité, lancinante, prenante, qui vous torture quand vous vous dites que vous ne l’avez pas fait, vous avez manqué ça. L’être aimé est parti sans savoir que vous ne parviendrez pas à vivre sans lui, sans savoir à quel point vous teniez à lui, sans savoir que vous voudriez vous sacrifier pour que lui s’en sorte. Il est parti sans entendre ces mots si particuliers, ceux qui créent le lien, ces mots qui inondent le cœur, le font battre plus vite, plus fort, je t’aime… Une machine à remonter le temps, un fantasme pour l’homme, tout le monde y a pensé, au moins une fois, tout le monde en a rêvé, forcément. C’est humain, c’est le propre de l’esprit de vouloir réparer, corriger les erreurs. Parce que ce qui est survenu en cette belle après-midi où les miens se sont fait écraser par un chauffard, c’est une succession d’erreurs stupides. Dans ce terrible accident, j’ai perdu ma femme, mes parents, Sam, mes piliers. Comment ne pas me sentir fautif ? J’ai préféré ma paperasse, le rendez-vous avec mon comptable, à un simple aller-retour de soixante bornes.
C’est minable !
Chaque jour sans eux, c’est un de plus où je me remémore cette scène. J’embrasse Lydia en la remerciant de s’occuper d’eux. J’étais soulagé qu’elle le fasse à ma place, comme s’il s’agissait d’une corvée à évacuer.
Quel connard j’ai été !
J’avais l’impression d’avoir le temps de les voir, qu’ils me racontent leurs vacances, ils pouvaient bien se contenter de Lydia comme chauffeur pour cette fois. Je voulais terminer mes comptes, profiter au plus vite du soleil et des vagues magnifiques qui déferlaient sur la grève. Je ne pensais qu’à ça. Mes parents, je les aurais retrouvés au dîner.
Ça ne s’est pas passé comme ça. Je n’ai pas eu le temps d’attraper ma planche. J’étais encore la tête dans les chiffres quand la gendarmerie m’a appelé. J’ai mis des mois avant de refaire surface, de remonter sur mon surf. Encore aujourd’hui, j’ai presque honte quand je m’adonne à ma passion. C’est la seule chose qui me reste pour me vider la tête. Je ne me l’interdis plus, mais j’ai toujours le réflexe de chercher Lydia plus loin dans la vague… C’est à la villa que je la retrouve, ses jambes amaigries, ses bras frêles, son corps si raide. Je reste concentré sur ses yeux, encore très expressifs dans un visage qui ne lui ressemble plus tout à fait.
Je brosse ses cheveux, doucement, reste attentif. C’est un son si douloureux qui sort maintenant de sa bouche. Elle n’est plus que supplique, me reproche de refuser de l’aider, de la comprendre. Elle dit que je la condamne à une existence qu’elle ne mérite pas.
Je crois qu’elle finit par me détester. C’est atroce, mais si elle a encore un peu de force pour ça, tout n’est pas perdu, elle en aura aussi pour continuer à combattre l’adversité.
Je ne serai pas son bourreau…
OceanofPDF.com