Virgin mojito
12 - Désir coupable
Maëva
Lydia est rentrée chez elle depuis une semaine, les examens n’ont rien donné. Peut-être son corps donne-t-il simplement de nouveaux signes de faiblesse. Tout le monde s’évertue à la maintenir en vie ; un jour viendra où nous serons à court de solutions. Je suis encore très perturbée par la conversation que nous avons eue à l’hôpital. C’était vraiment éprouvant. J’ai accédé à son désir de rédiger la lettre de non-acharnement thérapeutique, c’est enregistré dans son dossier ; elle ne veut pas que Gianni soit informé. Je suis dans une position délicate, je suis son médecin, donc tenue par le secret professionnel, mais Gianni aurait dû être mis au courant de ce genre de décision. Je n’ai même pas pu en parler à Benjamin. Il s’est affolé lorsqu’il a appris ce qui était arrivé, s’est précipité pour lui rendre visite à l’hôpital. Il m’a félicitée aussi pour mon intervention efficace et rapide.
Mes relations avec Gianni se sont nettement améliorées, il accepte enfin mes services. Heureusement, depuis qu’elle est à nouveau à la villa, Lydia semble aller mieux. Je viens de lui faire une visite de routine, je suis rassurée. Gianni présent, elle ne me parle plus de ses idées morbides, tant mieux, je suis à court d’arguments.
– Vous restez manger avec nous ? me surprend Gianni au moment où je sors de la chambre de Lydia.
– Pourquoi pas, j’ai fini ma tournée, je lui réponds.
– Je n’ai prévu que pour deux, annonce Muriel, c’est ennuyeux.
– Oh ! ne vous inquiétez pas, je reprends, Benjamin doit m’attendre de toute façon, ce n’est pas grave, une autre fois…
– Hors de question, Muriel, tu prépares toujours des quantités astronomiques, ne raconte pas n’importe quoi !
L’infirmière ne semble pas apprécier que je dîne avec eux. J’aurais dû prendre mon temps avant d’accepter. Pour le coup, je me sens comme un cheveu sur la soupe.
– Je vais dire à Benji de se joindre à nous, insiste Gianni.
En moins de deux, il appelle Benjamin qui débarque les bras chargés de plats alléchants. Je les aide à mettre la table sous le regard courroucé de Muriel. Gianni ouvre une bouteille de Saint-Émilion, Benjamin s’installe à sa gauche, Muriel d’office à sa droite. Au moment où elle s’assied, Gianni lui sourit et lui dit :
– Muriel, mets-toi plutôt en face, s’il te plaît.
Comprenant qu’il me préfère, pour ce soir, à ses côtés, Muriel me fusille du regard. Que s’imagine-t-elle ? Je ne suis pas une concurrente. Nous n’avons pas ce genre de rapports. Je zappe, pas la peine de jeter de l’huile sur le feu.
Nous venons à bout d’une énorme salade de pâtes, de melon bien frais et de biscuits faits maison par Muriel. Elle ne décroche pas un mot de tout le repas. Entre Benjamin, Gianni et moi, la conversation va bon train. J’ai même du mal à réaliser que l’homme à mes côtés est le même que celui qui me rejetait si ouvertement il y a quelques semaines. Rassuré que tout aille bien pour Lydia, il est détendu, charmant, amusant. Impossible de dire s’il est conscient de la mauvaise humeur de Muriel, en tout cas, il ne montre rien, y semble indifférent.
Après le café, Muriel décide de s’en aller, Benjamin et moi nous levons à notre tour. Gianni me retient par le bras :
– Maëva, pouvez-vous rester encore un peu, s’il vous plaît ?
– Bien sûr qu’elle va te tenir compagnie encore un moment, plaisante Benjamin, ravi.
Je ne peux m’empêcher de jeter un coup d’œil à Muriel. Les jointures de ses doigts blanchissent sur son sac à main. Ses mâchoires se crispent. Je crois que je viens de me faire une copine ! Gianni insiste :
– J’ai besoin de vous parler.
– Très bien, soufflé-je.
Il salue brièvement ses autres convives pendant que je patiente, debout, pas très à l’aise.
– On va sur la terrasse ? demande-t-il en attrapant deux verres et une bouteille de Vodka qu’il sort du congélateur.
– Vous voulez me souler ? plaisanté-je, j’ai un mauvais souvenir de la dernière fois que j’ai trop bu.
– Promis, on sera raisonnables, rit-il. Je vous présente encore toutes mes excuses. Je ne vous ai même pas remerciée de m’avoir rendu les affaires que je vous avais prêtées.
– Pas de souci, dis-je en m’installant à côté de lui sur la marche de la terrasse.
– Ce soir-là, j’étais en colère, je le suis souvent depuis l’accident.
– D’après ce que j’ai compris, vous l’étiez surtout envers moi, ça étonnait tout le monde. Ceux qui vous côtoient vous décrivent plutôt comme quelqu’un de posé, gentil.
Il baisse la tête, sourit.
– C’est vrai, je l’étais contre vous. En règle générale, je garde tout à l’intérieur. Mes émotions, mes peurs, mes souffrances, je les enferme.
– Pourquoi ?
– Parce que c’est plus facile, ça évite les questions, d’avoir à donner des réponses, à toujours ressasser ce qui est arrivé. Parce que les autres ne sont pas responsables de ce qui nous est tombé dessus, parce que… Parce qu’après tout, je n’ai pas à me plaindre. Je peux marcher, vivre, pas elle. La seule qui a le droit de se plaindre, c’est elle.
– Ce n’est pas vrai, vous subissez aussi ce drame, les conséquences. Vous êtes victime vous aussi.
– Si vous le dites…
– Pourquoi m’en vouloir en particulier ?
Il tourne la tête, rive ses yeux aux miens. Pendant un instant, il reste silencieux. Déstabilisée, je ne parviens pourtant pas à détourner le regard.
– Parce que vous êtes tout ce qu’elle n’est plus, dit-il d’une voix rauque.
Je voudrais me cacher dans un trou de souris. J’ai du mal à comprendre. Est-ce l’effet de la Vodka ? Cette façon de me fixer, cette intensité, ce champ électrique qui apparaît soudain entre nous, viciant l’atmosphère d’une ambiance ambigüe, c’est un peu trop pour moi.
– Je ne comprends pas, Gianni, murmuré-je.
Il approche une main de mon visage, attrape une mèche de mes cheveux, la caresse quelques secondes. Mon cœur s’arrête, ma respiration aussi. Il la glisse derrière mon oreille dans un geste d’une douceur infinie, effleure mon cou de son index. Je frissonne.
– Vous êtes aussi insouciante, aussi déterminée, aussi peste et adorable qu’elle l’était. Vous avez du caractère, n’avez peur de rien. J’ai mis du temps à comprendre ce qui me révoltait chaque fois que j’étais en votre présence. C’est très clair aujourd’hui. Je vous en veux de me rappeler ce que j’ai perdu.
– Lydia et moi ne nous ressemblons pas, qu’est-ce que vous racontez…
– Vous vous ressemblez plus que vous ne l’imaginez. Ce soir-là, dans ses vêtements, vous m’avez donné le vertige. Je vous ai détestée de prendre sa place, chez moi, sur ma moto, dans mon univers. Je vous ai rejetée parce que c’était trop dur à supporter. Votre image se calquait à la sienne. J’aurais voulu que vous disparaissiez de mon existence. Vous vous êtes accrochée, vous avez même sauvé Lydia. J’apprends à vous connaître, Maëva, je vois maintenant les différences, tant mieux, c’est moins perturbant, mais ça n’en est pas moins dérangeant.
– Pourquoi ?
– Parce que tant que je pensais que le trouble que je ressens en votre présence était dû à cette ressemblance, je ne culpabilisais pas. Parce que je vous aime bien, je ne devrais pas.
– Il n’y a pas de mal à être amis, vous l’êtes bien avec Muriel.
Il nous ressert un verre, avale le sien d’une traite.
– Muriel, Muriel, Muriel… répète-t-il, las. Elle attend de moi ce que je ne pourrai jamais lui offrir. C’est une amie, c’est tout. Vous n’êtes pas mon amie, termine-t-il d’une voix suave.
– C’est vrai, je suis le médecin de votre femme, rectifié-je histoire de couper court à ces sous-entendus qui me mettent mal à l’aise.
Il ne relève pas, siffle encore un verre. Ça va mal finir !
– Je n’ai jamais trahi Lydia, Maëva. En six longues années, je n’y ai même jamais songé une seule fois.
– Comment avez-vous tenu ? Je veux dire… vous comprenez…
– Je me débrouille, sourit-il, je sais me servir de ma main. C’est un peu frustrant, mais je ne voulais pas tromper ma femme.
– C’est tout à votre honneur.
– Hum… Il faut croire que mon honneur a ses limites lui aussi.
– Pourquoi cela ?
– Parce que depuis quelques jours, poursuit-il, je crois lui être infidèle.
Mon estomac se serre, l’imaginer avec une autre femme m’agace. Je ne suis rien pour lui, il n’est rien pour moi, il est le conjoint de Lydia… C’est plus fort que moi, j’ai un pincement au cœur.
– Vous avez rencontré quelqu’un ? osé-je timidement.
– Non, je pense à quelqu’un, corrige-t-il. Je pense à vous, Maëva, les images qui défilent dans ma tête sont tout sauf sages et ça me rend malade. Je vous choque ?
Cette fois, c’est ma gorge que vient brûler l’alcool. J’ai du mal à déglutir, à articuler, à trouver mes mots. Une vague de chaleur m’envahit, de bas en haut, lentement, m’englobe totalement.
– Je ne suis pas certaine que cette conversation soit très convenable, Gianni, commenté-je dans un souffle.
J’ai été plus convaincante, je m’entends parler, me trouve totalement pas crédible ! Il pose sa main sur ma nuque, m’attire à lui, susurre sur mes lèvres :
– Pas convenable du tout…
Sa respiration s’accélère. Impérieux, il force le passage, glisse sa langue contre la mienne, l’entoure. Je me déteste de répondre à ce baiser, je n’arrive pas à résister. Cet homme me plaît, je suis seule depuis un bon moment, j’ai envie qu’il continue. C’est trop bon, mais c’est inapproprié, injuste. Lydia est à quelques portes de nous, elle souffre, se meurt dans son ennui et dans ce corps inerte.
À quoi on joue au juste ?
Ses bras m’entourent, me serrent, notre baiser se prolonge dans une fougue totalement déplacée. Son cœur cogne contre ma poitrine, son torse se soulève au même rythme que le mien ; dans l’affolement, nous oublions tout ce qui nous entoure. Je perds pied, je dois arrêter ça maintenant. Comment faire quand tout mon corps réagit, en demande plus ? Son parfum si masculin, boisé, citronné m’enivre, sa langue brûlante, échauffée par l’alcool et le désir, me fait tourner la tête. Sa force me retient, cette ferveur me bouleverse. Dans un dernier sursaut de lucidité, je plaque mes mains sur sa chemise, le repousse. Les yeux voilés, il m’interroge.
– Je suis désolée, Gianni, ce n’est pas bien, nous ne pouvons pas faire ça.
Il passe ses mains sur son visage, perdu.
– C’est de ma faute, je n’aurais pas dû vous avouer ça. Pardon, Maëva…
– Ça va, Gianni, c’est l’alcool, ça nous a fait perdre le contrôle, nous n’en reparlerons plus, on oublie ça.
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