Virgin mojito
Épilogue
Gianni
– Maman, papa, je vous présente Gianni, annonce Maëva.
– Monsieur et madame Valence, je suis enchanté de faire votre connaissance.
– Bienvenue, Gianni, dit le père de Maëva en acceptant ma poignée de main.
– Vous devez être épuisés, vous voulez boire et manger quelque chose ? demande sa mère.
– Je vous remercie, je réponds. Serait-ce abuser de commencer par voir… ma fille, hésité-je.
– Bien sûr que non, elle dort, mais vous pouvez aller la voir.
– Elle dort ? s’étonne Maëva. Il est seulement vingt-deux heures. Elle est malade ? s’affole-t-elle.
– Non, ma chérie, tout va bien, elle dort, c’est tout.
– D’habitude, elle pleure jusqu’à une heure du matin. Comment tu as fait ? T’as remplacé son biberon par un mojito ?
La mère de Maëva éclate de rire en nous conduisant jusqu’à la chambre de Lydia. Je suis dans mes petits souliers. J’ai la trouille de faire la connaissance de ma fille. Devant la porte ouverte, j’hésite. Maëva est déjà contre le lit à barreaux. Son visage se transforme, elle fond. Elle tend la main vers le bébé, lève les yeux vers moi, murmure :
– Qu’est-ce que tu attends ? Elle ne va pas te manger, tu sais.
– Si elle ne m’aimait pas ?
– Elle a cinq mois, Gianni, elle aimerait un lampadaire ou un caillou s’ils pouvaient lui donner du lait.
– Tu es sûre, elle ne va pas me jeter toutes ses peluches au visage ? Elle ne m’a jamais vu après tout.
– Bien que je sois convaincue que tu te remettes facilement d’une attaque de doudous, on n’est pas dans L’exorciste ; n’aie pas peur, approche.
Je me lance. Je prends une grande inspiration sous le regard amusé de madame Valence. Le petit corps de ma fille, dans un babygros rose bonbon, se perd au milieu du lit encore trop grand pour elle. Elle est si fine, un tout petit bébé. Les bras écartés autour de la tête, paumes vers le ciel, elle respire doucement. Je craque complètement. Je crève d’envie de la réveiller, de la prendre dans mes bras, de dévorer ses petites joues. La main de Maëva glisse dans la mienne, sa tête se pose sur mon épaule. Madame Valence s’éloigne, nous laisse profiter dans l’intimité de ce moment où enfin, nous sommes réunis. Maëva, Lydia et moi, ma nouvelle famille.
– Je n’en reviens pas qu’on ait réussi, malgré toutes ces épreuves, à créer un petit être aussi parfait.
– Je ne crois pas qu’elle soit là par hasard.
– Qu’est-ce que tu veux dire ?
– Ce soir-là, tu ne t’es pas protégé, c’est vrai, mais je prends la pilule depuis des années. Je n’ai jamais oublié, pas le moindre accident. Pourquoi cette fois ? Je suis très cartésienne, mais j’ai la sensation qu’on nous a un peu aidés. Lydia voulait qu’on soit ensemble, qui sait, elle veille peut-être sur nous.
– Elle a toujours été très persuasive, je commente en souriant, pas le genre à abandonner ses projets. Si vraiment ce que tu dis est possible, tu as dû la faire tomber à la renverse quand tu as choisi son prénom pour notre puce.
– Je le lui devais.
Un mois plus tard, nous essayons encore de prendre nos marques. La vie à trois, avec un bébé qui ne fait ses nuits que chez ses grands-parents, c’est tout une aventure. Nous cherchons une nouvelle maison. Pour la petite, j’ai envie d’un jardin, qu’elle puisse s’amuser dehors quand le temps le permet. Maëva et moi apprenons à vivre en mettant le passé de côté. Je sais qu’il n’y a rien eu de physique entre elle et Léo, pourtant, j’ai toujours un pincement au cœur lorsqu’ils se téléphonent. Je suis jaloux, jaloux d’un homme qui préfère les hommes, jaloux d’un mec qui a donné son nom à la femme que j’aime, même si, comme elle le dit si bien, ce n’était qu’un CDD. Impossible de ne pas ressentir de regrets lorsque je sais qu’il était là tout au long de sa grossesse. Il était là pour les échographies, pour voir son ventre s’arrondir. Il a posé sa main sur elle pour sentir ma fille bouger. J’en ai été privé. Il ne m’a pas volé ces instants, c’est vrai, je suis tout de même heureux que Maëva n’ait pas eu à affronter ça toute seule. Mais ça aurait dû être ma place, j’ai tout manqué : l’accouchement, le premier cri, le choix du prénom. Ce prénom, Lydia, quelle autre femme que Maëva aurait eu tant d’égards, tant de délicatesse, de générosité. Quant à Benji, mon papa de substitution, comment le remercier à la hauteur de tout ce qu’il a fait pour moi ?
La vie est comme un océan, parfois mer d’huile, sous un soleil radieux, parfois raz de marée, tsunami, sous la colère de la tempête. En vrai surfeur, j’ai passé des années à me mesurer à ces déferlantes implacables, j’ai tenté d’échapper à leur morsure. Des lames de fond, vicieuses, invisibles, m’ont pourtant entraîné très loin vers les profondeurs. Benji a toujours été présent, comme un phare dans la nuit, mon repère, toujours prêt à me secourir, à me lancer une bouée de sauvetage pour me ramener sur le sable, en sécurité. J’ai affronté des ouragans, le calme est revenu, je respire enfin hors de l’eau.
Benji et Catherine reviennent ce soir. Lorsqu’ils ont appris l’existence de ma fille, ils ont bouleversé leurs plans pour passer quelques jours avec nous avant de s’envoler vers de nouvelles destinations.
Maëva, en cuisine, tient à faire honneur à Benjamin et à Catherine. La petite dans les bras, je la regarde s’affairer au milieu de tous les ingrédients. Un peu perdue, miss Tentation essaie de confectionner des lasagnes. En mode panique, elle a du mal à s’en sortir. Douée pour beaucoup de choses, la cuisine n’est pas son lieu de prédilection. J’admire d’autant plus l’effort qu’elle fournit. Au spectacle, j’explique à Lydia que pour épater son futur mari, c’est avec moi qu’elle devra apprendre à suivre un livre de recettes.
– Gianni, arrête de te moquer, veux-tu. Ne fais pas de Lydia ta complice ! C’est la première fois que je fais ça. Tu es sicilien, non ? Tu sais si je dois tout cuire à part ou en même temps, la recette n’est pas claire.
– Bouge pas, ma puce, je couche Lydia, j’arrive.
La petite dans son lit, je me prépare. J’ai bien l’intention de faire retomber le stress de Maëva. Comme si de rien n’était, je me plante à côté d’elle devant le plan de travail. Elle en lâche ses tomates, son couteau, écarquille les yeux.
– T’es sérieux ?
– Un souci ?
– Gianni, c’est vraiment pas le moment. J’ai aussi un tiramisu à préparer.
– Où est le problème, je suis venu t’aider.
– Non, mais comment veux-tu que je me concentre sur ce que j’ai à faire si tu te promènes complètement nu sous un tablier à côté de moi !
– Oh, c’est ça qui te gêne ? Ça va être vite réglé, commenté-je.
Je détache le tablier. Miss Tentation fait une fixette sur ma forme olympique. La table de la cuisine servira de matelas improvisé. Lydia est partie au pays des rêves ; pour une heure au moins, nous sommes tranquilles. Je ne lui laisse pas le choix. Chaque minute compte, chaque moment de bonheur, de liberté est à saisir. Je la serre contre moi, l’embrasse, ma langue trouve la sienne, l’enveloppe, la guide. Elle a déjà déclaré forfait. Elle a abdiqué au moment même où elle m’a vu. Ses mains errent sur mon dos, mes fesses ; les miennes la débarrassent de tous ses vêtements. Je la soulève, l’installe sur la table, trouve ma place entre ses cuisses galbées. Je laisse mes doigts glisser sur cette peau veloutée, lentement, pour apprécier chaque centimètre. Elle m’appartient. J’atteins le satin délicat de sa peau, cette zone si fragile, si sensible et réactive. Je maintiens mon étreinte, prolonge ce baiser affolant. Ses soupirs s’intensifient, au gré de mes caresses de plus en plus pressantes. J’entre en elle, autoritaire, dominant, l’embrase, l’enflamme. La température monte, nos corps s’échauffent, consument ce désir qui ne nous a jamais quittés.
Maëva est la vague qui m’emporte, la déferlante que je dompte. Contre moi, dans un dernier gémissement, elle s’abandonne. Fusion parfaite, émotions inégalables, je suis amoureux d’une vraie sirène.
La vie est un cadeau, vivre un combat de chaque instant. J’ai longtemps cru que l’espoir était le moteur de mon existence. Il m’a aidé à tenir le coup. Si j’ai appris une chose, c’est que chaque minute est importante. Tout peut basculer, s’arrêter en une seconde. Lydia, mon premier grand amour, avait accepté, avec beaucoup de dignité, la fatalité. Pendant des années, j’ai refusé d’entendre ses souffrances. Je ne pensais qu’à moi. Je m’en rends compte aujourd’hui, j’ai été égoïste. Égoïste de croire qu’un jour elle irait mieux, d’attendre de la retrouver totalement. Est-ce que sachant tout cela, après tout ce qu’on a vécu, je l’aiderais à partir plus tôt comme elle en rêvait ? Je ne pense pas. Personne n’a tort ou n’a raison. Aider l’autre à partir est un sujet complexe, terrible, il donne lieu à un questionnement incessant. J’aurais aimé avoir la force de le faire, parce qu’elle méritait mieux que ces presque sept années de torture. J’aurais aimé avoir ce courage. Est-ce de la lâcheté, une vision trop sacrée de la vie, ou ce foutu espoir qui ne me quittait pas ? Je n’ai pas réussi, c’est tout. J’admire les gens qui se battent pour changer la loi, ceux qui ont déjà pris leur décision, leurs dispositions, mais qui retardent l’échéance pour livrer ce combat pour les autres. Ils font tout pour changer les mentalités, s’appuient sur la vision différente de pays voisins, sur le caractère inéluctable et insoutenable de leurs conditions de vie. Ils ont du cran, sont généreux, pour toute l’énergie qu’ils dispensent, pour tous leurs sacrifices, je souhaite qu’ils réussissent. Mais l’absence de Lydia me fait encore souffrir. Je donnerais tant pour lui dire encore une fois combien elle a compté pour moi.
Maëva est là, miss Tentation a ranimé mon cœur meurtri, m’offre une nouvelle vie, du rire, et cette passion qui nous dévore.
Deux vies, deux amours, des leçons… J’ai appris, sur les autres, sur moi, j’apprendrai encore.
– Gianni, une douche et on s’y remet, OK ?
– Encore ? Tu es insatiable, dis-je en riant.
Elle me repousse gentiment, court vers la salle de bains en récupérant ses vêtements au passage. Je la suis, lui demande :
– Au fait, tu as prévu quoi comme boisson pour l’apéro ?
– Quelle question ! Des mojitos évidemment, mais pas virgin !!!
Fin…
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