Virgin mojito

Chrys Galia · Chapitre 40 sur 54

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Virgin mojito

39 - Échec(s)

 

 

Gianni

J’ai vraiment cru qu’on allait tout recommencer, repartir à zéro, qu’elle allait me donner une chance de réparer mes erreurs. Quand je l’ai serrée dans mes bras ce soir-là, tout est enfin devenu clair, une évidence. Oui, on peut aimer deux femmes en même temps, deux femmes aussi fort. Lydia et Maëva ont beaucoup de points communs, mais elles sont aussi très différentes. Chacune d’elle, à sa manière, a su me bouleverser. Le cœur est un muscle, il peut s’étirer à l’infini. Je n’oublierai jamais Lydia, je souffre chaque jour de son absence. Je ne peux plus entrer dans son ancienne chambre. Ça me rappelle trop de souvenirs, le manque est énorme, la perte immense. Je pense vendre la maison, fuir les images qui tournent en boucle dans ma tête, m’envahissent. Je pourrais louer l’appartement au-dessus du Lounge, mais c’est un peu trop, un peu tôt. Lydia et moi y avons vécu des moments merveilleux. J’ai du mal à concevoir qu’un autre couple y séjourne. Je ne peux même pas me recueillir sur sa tombe, elle a été enterrée dans le Jura, chez sa famille. Il ne me reste que le Lounge pour honorer sa mémoire.

Le Lounge, c’est aussi là que j’ai connu à nouveau le bonheur avec Maëva. Maëva à qui j’ai fait l’amour passionnément, Maëva qui est partie pour un autre. Je l’ai bien mérité, c’est moi qui l’ai chassée. J’ai vraiment tout perdu. J’aurai passé ma vie à espérer les femmes que j’aime. Espérer en vain la guérison de Lydia, espérer en vain de reconquérir Maëva. Elle m’a pardonné, c’est déjà ça. Après cette nuit où elle m’a abandonné, j’ai tout fait pour la convaincre de rester, de me choisir. Elle a rejeté chacun de mes appels, chacun de mes textos. J’ai tenté de la voir, échec sur échec. Delphy et le jeune coq ont fait barrage. Un matin, au culot, j’ai sauté par-dessus le portail de Benji. Rentré chez lui depuis une semaine, il profitait de la douceur matinale de ce mois de mai pour siroter son café sur la terrasse. Je lui ai adressé un rapide bonjour avant de me précipiter, sous son regard curieux, pour toquer à la porte de Maëva. Pas de réponse. J’ai insisté, supplié, je me suis même carrément énervé. Une main s’est posée sur mon épaule.

 

– Elle est partie hier soir, Gianni, je suis désolé.

– T’as rien fait pour la retenir, Benji ? je réponds, dévasté.

– Jusqu’à la dernière minute, même devant Léo, j’ai bataillé, fiston. Maëva est comme toi, quand elle a une idée en tête, difficile de la faire changer d’avis.

– Je refuse que ça se termine comme ça !

– J’aurais aimé pouvoir t’aider ; encore une fois, je regrette.

– Où est-elle, je peux peut-être la rejoindre ?

– Et après ? Elle se marie dans quelques jours, mon garçon.

– Je dois empêcher ce mariage !

– Non, laisse faire le temps, fais-moi confiance. Tu la retrouveras, Gianni, je te le promets.

– Quand ? Comment ?

– La patience est signe de sagesse, fiston. Elle te reviendra, je le sais.

– Tu me caches quelque chose ?

– Non, j’ai l’impression que vous êtes liés, que vous étiez destinés, voilà tout. Si c’est bien le cas, la vie la replacera forcément sur ton chemin.

– Foutaises, Benji ! Si elle se marie, qu’elle a des gosses avec ce mec, qu’elle a quitté la région, nos routes n’ont aucune chance de se croiser à nouveau.

– Ttt… je n’en suis pas si convaincu. Tu en es où avec l’autre folle ?

– Pfff… Je l’ignore autant que possible. Elle vit sa vie, elle crèche sur le canapé. Je rentre le plus tard possible, me lève aux aurores. L’éviter, c’est encore le meilleur moyen que j’ai trouvé pour la supporter.

– Il s’agit de quelques mois. Je témoignerai de tout ce que je sais, Delphy est d’accord pour te soutenir dans ta démarche. Tu as l’enregistrement de ses aveux partiels. Même si cette preuve ne tient pas forcément devant un juge, il se posera des questions. La sécurité de l’enfant prime. Tu devrais obtenir facilement la garde exclusive.

– Benji, comment vais-je m’en sortir avec un môme ? Je ne veux pas le lui laisser, c’est certain, mais moi, père célibataire !

– Tu seras un père merveilleux. Je suis là aussi, je serai un peu comme son grand-père. Catherine adore les petits, tu ne seras pas seul.

Je le prends dans mes bras, fixe la porte de Maëva en me rappelant de toutes ces fois où j’allais la rejoindre dans l’ancien atelier de Sam. Cette pièce en a connu des frissons, des soupirs, et même des je t’aime. Comment ai-je pu bousiller tout ça. Quel con !

Aujourd’hui, je me noie dans la paperasse. Benji a refusé de me dire où se trouve Maëva. Je ne comprends pas ce mystère. En début de soirée, mon téléphone sonne, Muriel. Je rejette l’appel. Cinq minutes plus tard, un texto :

 

[Rentre, je t’en prie, c’est à propos du bébé]

 

Pour elle, je n’aurais pas bougé. Pour mon gosse, je lâche tout, je ferais n’importe quoi. J’enfourche la moto. Sur le trajet, je roule comme un fou, mais une pensée abominable me vrille l’esprit. Pendant quelques minutes, j’en viens à espérer qu’il y ait un problème, qu’elle le perde. Plus rien ne m’empêcherait de la virer, plus rien ne me lierait à cette femme. Est-ce que je suis un monstre ? Peut-être… Un monstre qui sature de vivre ainsi, de s’oublier, de passer à côté de sa vie. Un monstre qui n’aspire qu’à un peu de calme, enfin, à devenir égoïste. Un enfant doit naître au sein d’un couple qui s’aime, il doit avoir été désiré. C’est tout sauf ce qu’on s’apprête à lui offrir. Je ferai mon possible pour le rendre heureux, mais que lui répondre quand il posera des questions sur sa mère ? On apprend aux gosses à ne jamais mentir. Je devrais lui répondre : « ta mère est une personne instable, perverse, qui t’a imposé à moi. Je ne veux pas que tu la fréquentes parce qu’elle a tué mon premier amour, m’a éloigné de l’autre femme de ma vie. » Bien sûr que non ! Je passerai donc le reste de mon existence à lui dissimuler la vérité, à le protéger de cette femme abominable en lui faisant croire qu’il est né dans un doux cocon, mais que la vie nous a séparés.

 

Top crédibilité !

 

Ai-je le choix ? Non ! Que je sois foudroyé sur place sur mon deux roues, je préfèrerais que ce môme ne voie jamais le jour. Il ne mérite pas un si lourd bagage. J’arrive enfin, pousse la porte. Muriel, dans une robe printanière blanche à fleurs jaunes, pomponnée au possible, m’accueille tout sourire.

– Qu’est-ce qui se passe ? Je croyais qu’il y avait un problème avec le bébé, je demande, effaré.

– À quel moment je t’ai parlé de problème ? minaude-t-elle. Nous avons des invités, je voulais que nous soyons tous les deux pour leur annoncer l’heureuse nouvelle.

– Quoi ? m’offusqué-je, complètement déboussolé.

Elle m’attire dans le salon. La table est dressée. Sur mon canapé, les parents de Muriel sirotent un apéritif. Hagard, je pose mon casque sur le buffet, enlève mon cuir. Monsieur et Madame Donan se lèvent, viennent me serrer la main.

– C’est donc vous ! commence la mère de Muriel, vous êtes celui qui a fait chavirer le cœur de ma fille chérie.

J’ai la nausée, qu’est-ce que c’est que ce cirque, une réunion familiale maintenant ! Je l’avais prévenue, fini le cinéma. Non seulement elle s’en contrecarre, mais en plus elle me ramène toute sa smala. J’ai du mal à déglutir, je serre les mains mollement, comme si tout cela n’était pas réel. Muriel s’accroche à mon bras comme une moule sur son rocher. J’ai envie de l’étriper. Elle clame :

– Maman, papa, Gianni et moi allons avoir un enfant.

La mère se met à bondir sur place comme un kangourou en rut, en poussant des cris suraigus qui me donnent envie de l’achever elle aussi. Le père, tranquille, s’est laissé retomber dans mon sofa, se ressert un whisky en jouant avec son verre. Il lève un sourcil, avale cul sec, continue de vider la bouteille.

– Il était temps qu’elle s’y mette, grogne-t-il comme s’il avait une patate chaude dans la bouche.

– Papa ! s’insurge l’autre conne.

– Ben quoi ? Je ne dis que la vérité. Tu partais pour finir vieille fille ma pauvre. C’était pas faute d’avoir des prétendants. Mais elle passait son temps à courir après un type mystérieux. Tu sais bien, s’adresse-t-il à Muriel, celui dont tu soignais la bonne femme, celle qui pouvait même pas se torcher toute seule. J’ai bien cru que c’était foutu. On n’a pas idée de s’amouracher d’un mec à emmerdes. Enfin, faut croire qu’elle a fini par lâcher l’affaire et s’en dégoter un autre.

Depuis qu’il a entamé son monologue outrancier, Muriel tente de l’arrêter, de le faire taire. Il ne lui laisse pas cette chance, elle ne prononce que des onomatopées incompréhensibles, bégaie, secoue la tête, affolée. La mère rit bêtement, sans comprendre. Je me décompose. Mes poings se serrent, mes traits se crispent, ma mâchoire se contracte, grince. C’est trop. Je vais dégager illico ces trouducs. Muriel sait que ça va dégénérer. Pas besoin de lui faire un dessin. Je suis Hulk Banner. En une enjambée, je suis sur lui, l’attrape par le col de sa chemise, le soulève. Le verre en cristal libère le liquide ambré sur le divan. Le kangourou s’agite, s’égosille. Le type beugle comme un veau en me demandant ce qui m’arrive. Muriel essaie de s’interposer, je la bouscule pour l’écarter. Je suis monté dans les tours. Un homme si irrespectueux, si insultant n’a rien à faire sur mon territoire. Quant aux kangourous, je les préfère en Australie, au mieux dans un zoo. Au moment où ils atterrissent sur le palier et où je m’apprête à en découdre avec Muriel, la mère ose :

– On n’a pas eu le temps de parler du mariage.

Pour toute réponse, ma porte claque.

– Plus jamais ils ne mettent les pieds chez moi, c’est clair ? annoncé-je tout de go, menaçant, à Muriel.

– Désolée, mon père a un peu bu en t’attendant, tu as tellement tardé à arriver. Il ne pensait pas ce qu’il a dit. Tu ne peux pas mettre mes parents dehors.

– Ça va être ma faute en plus ! Je t’en prie, rejoins-les si ça te chante, ça me fera des vacances.

– J’ai préparé le dîner, insiste-t-elle. Je suis sûre que si tu leur présentes des excuses, ils accepteront de revenir.

– DES EXCUSES ? Tiens, les voilà tes excuses, crié-je en tirant la nappe d’un seul coup.

Aux oubliettes le dîner. Je m’enferme à nouveau dans ma chambre.

 

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