Virgin mojito
10 - Électrochoc
Maëva
J’étais tellement émue de le voir avec Lydia. Ce n’est pas le même homme, comme si, jusqu’ici, j’avais eu affaire à son jumeau miroir. Je me demandais comment il était dans l’intimité, j’ai la réponse. Quand il aime, il est fragile, émotif, sensible. Il est tendre et inquiet. Beaucoup d’hommes auraient abandonné face à une telle épreuve. Il affronte, soutient. Il l’aime à en oublier de vivre. Ça ne me coûte pas de rester, je comprends qu’il ait eu peur, Benjamin aurait fait la même chose que moi. Les médecins n’ont pas trouvé la cause de l’attaque, mais le résultat est là, nous avons un nouveau problème. Depuis une heure je relis chaque détail de son lourd dossier. Il y avait déjà peu d’espoir, la situation se complique, empire.
Vers deux heures du matin, Lydia ouvre enfin les yeux. Quand elle parvient à faire le point, elle réalise où elle se trouve. La panique se lit dans son regard. Je m’approche, après un coup d’œil aux différents moniteurs.
– Lydia, c’est moi, Maëva, ne vous affolez pas, tout va bien.
– Pourquoi suis-je ici ?
– Vous avez fait un petit malaise, on devait vous aider.
– Je veux la vérité, Maëva, vous devez être honnête avec moi. Benjamin ne m’a jamais rien caché.
– D’accord, soufflé-je. Vous avez fait une arythmie, suivie d’un arrêt cardiaque. Je vous ai réanimée et fait hospitaliser. Vous serez sous surveillance le reste de la semaine. C’est tout. Ah ! non, Gianni est resté tout le temps, c’est l’infirmière qui l’a obligé à partir. Je lui ai promis de le prévenir à votre réveil, on l’appelle ? je lui suggère en souriant.
– OK, murmure-t-elle.
Pour leur laisser un peu d’intimité, je compose le numéro indiqué dans le dossier, mets mes écouteurs à Lydia, m’éloigne au fond de la pièce. Je regarde par la fenêtre. Je n’ose pas imaginer l’horreur que vit cette jeune femme. Elle est emmurée vivante dans un corps qui ne lui répond plus, et elle a toute sa tête. Condamnée à assister à la vie des autres, enfermée dans une chambre, avec pour seules sorties ses séjours à l’hôpital. Comment tient-elle le choc ? Comment ne devient-elle pas folle ? Comment résiste-t-elle ? Elle voit l’amour de sa vie déborder d’attentions, espérer qu’elle s’en sorte et soit à nouveau comme avant. Elle sait, bien sûr elle sait que ça n’arrivera jamais, son état est irréversible.
– Maëva, s’il vous plaît.
Je me retourne, la rejoins, souris, la débarrasse des écouteurs.
– Il était si heureux, me dit-elle tristement. Merci.
– Je vous en prie, ce n’était pas grand-chose.
– Pourquoi m’avez-vous réanimée, Maëva ? Pourquoi avez-vous fait ça ? me reproche-t-elle.
Elle me prend de cours, je ne m’attendais pas à une telle question.
– Parce que c’est mon travail, Lydia, on m’appelle pour sauver les gens, à la mesure de mes possibilités.
– Vous auriez dû me laisser mourir !
– Vous ne devriez pas dire une chose pareille.
– Pourquoi ? La parole, c’est tout ce qui me reste, les mots, les pensées, je n’ai plus que ça. Personne ne peut me dire comment réfléchir. Vous savez pourquoi j’ai voulu rester ici, dans cette région, Maëva ?
– Parce que vous souhaitiez rester auprès de l’homme que vous aimez.
– Non, ce n’est pas la raison. J’ai refusé d’être rapatriée chez mes parents parce que je savais qu’ils ne pourraient jamais m’aider.
– Je ne comprends pas, je réponds.
– Je crois que si, au contraire. Vous devez vous douter de ce que je veux vous dire. Vous ne souhaitez pas l’entendre, c’est tout, comme tout le monde. C’est tellement plus facile de feindre l’ignorance, d’être sourd aux cris de détresse.
– Lydia…
– Maëva, mes parents n’auraient jamais pu me libérer de cet enfer… Je suis leur enfant, c’était beaucoup trop pour eux. Mais je pensais pouvoir convaincre Gianni. J’imaginais qu’il m’aimait assez pour comprendre que je suis déjà morte.
– Il vous aime plus que tout ! je réponds, choquée.
– Je sais, je me suis mal exprimée. J’espérais qu’il en aurait assez de me voir souffrir, dépendante, réduite à ce que je suis, un corps inerte. J’espérais qu’il en aurait marre de s’occuper de moi, de se priver de vivre. Je le supplie de le faire, il suffirait qu’il débranche ce foutu respirateur. Ça prendrait quoi ? Quelques minutes à peine. Il serait débarrassé, moi libérée.
– Vous ne vous rendez pas compte, Lydia, vous lui demandez une chose impossible. Il ne s’agit pas simplement de couper une machine, c’est de votre vie dont il est question.
– Aujourd’hui, vous me dites que je suis morte, que vous m’avez ramenée parmi vous. Comment imaginez-vous que je me sente, Maëva ? Vous m’avez volé une merveilleuse occasion de partir vite, sans douleur, sans l’obliger lui. Si vous aviez laissé faire la nature, tout serait terminé. Vous avez cru faire une bonne action, faire votre travail, vous vous trompez. Si j’avais encore l’usage de mes mains, je pourrais vous étrangler tellement je vous hais d’avoir osé prolonger ma sinistre existence.
– Je n’aurais pas pu faire autrement, Lydia.
– Vous êtes médecin, non ? Vous devez soulager vos patients, pas les condamner à subir tout ce que je vis au quotidien. Vous croyez que c’est facile ? Vous pouvez tout faire, manger, courir, marcher, sortir de chez vous. J’ai quoi ? J’ai quoi, Maëva ?
– Lydia, s’il vous plaît, vous êtes fatiguée, vous…
– NON ! Je suis épuisée de vivre ainsi, j’en ai marre, je veux la paix, décider de mon sort. C’est mon corps, bordel ! Qui êtes-vous, tous, pour m’empêcher d’en disposer comme je l’entends ? Je veux que l’homme que j’aime refasse sa vie, arrête de se sacrifier, qu’il aime à nouveau, une femme capable de le serrer dans ses bras, de lui faire l’amour, de lui faire des enfants. Combien de temps va-t-il continuer ainsi, Maëva, je ne veux pas qu’il passe à côté de sa vie parce que la mienne est brisée. Il ne mérite pas ça.
– C’est son choix, Lydia, il ne se force pas. Quand il parle de vous, c’est avec tant de respect, d’amour, que rien d’autre ne semble compter.
– C’est bien le problème. Je sais qu’il ne veut pas m’aider. Vous, vous le pouvez ! Vous me le devez après ce que vous venez de faire !
– Vous n’êtes pas sérieuse, m’offusqué-je.
– Je le suis ! Vous n’avez qu’à vous occuper du respirateur. Vous êtes médecin, vous trouverez bien une manière d’expliquer les choses. J’ai déjà fait un arrêt cardiaque. Il n’y a personne, ça ne serait pas si étonnant que mon cœur s’arrête à nouveau.
– Je ne ferai pas ça, Lydia, je suis désolée. Je comprends ce que vous ressentez, mais j’ai prêté serment. Ce que vous attendez de moi, c’est… impensable.
– Vous ne m’aiderez pas… Benjamin s’y refuse aussi. Vous me condamnez tous à une existence sordide, atroce, poursuit-elle les yeux pleins de larmes. Alors je veux que vous rédigiez une lettre pour moi, il faut un témoin, demandez à une infirmière s’il vous plaît.
– Une lettre ?
– Oui, à compter d’aujourd’hui, je refuse tout acharnement thérapeutique. Si mon cœur flanche, ou que quoi que ce soit entraîne mon décès, je ne veux aucune réanimation active, aucune médication. Qu’on me laisse partir en paix.
– Lydia, vous parlez ainsi parce que vous venez de vivre une nouvelle épreuve. Ne prenez pas ce genre de décision à chaud, je vous en conjure.
– À chaud ? À chaud ! Ça fait six ans que je subis cet enfer, six ans que je souhaite la délivrance. Si je pouvais le faire moi-même, si j’en avais les capacités physiques, il y a bien longtemps que tout serait fini. Mettez-vous à ma place trente secondes, essayez simplement, dites-moi combien de temps vous accepteriez ce sort. Soyez franche ! Est-ce que j’ai une chance de récupérer un jour, Maëva ?
– Lydia, s’il vous plaît.
– Bien sûr que non, vous le savez aussi bien que moi, mes parents, ma sœur, mes amis l’ont compris. Seul Gianni se leurre encore.
– Je vais voir ce que je peux faire pour vous aider.
– Non, Maëva, trouvez du papier, un crayon et un témoin, maintenant ! Faites-le tant que Gianni n’est pas présent, je vous en supplie.
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