Virgin mojito

Chrys Galia · Chapitre 30 sur 54

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Virgin mojito

29 - C’est arrivé, c’est tout !

 

Gianni

Muriel s’est fait une place dans ma maison, petit à petit. Je m’en suis voulu de l’avoir ignorée et si mal traitée des mois durant. Elle a toujours été là, présente, fidèle, attentionnée. Quand je pense au mal qu’elle s’est donné toutes ces années à me préparer à bouffer, me consoler, me tenir compagnie. Quel con j’ai été ! Elle, au moins, a tout tenté pour sauver Lydia. Maëva, en qui je croyais tant, en qui j’avais confiance, que j’aimais, n’a strictement rien fait. Tout a basculé. J’ai vu un autre visage de cette femme, un visage que j’ai subitement détesté. Jamais je ne pourrai lui pardonner. Elle m’a même privé de dire adieu à Lydia.

Depuis la mort de ma femme, Muriel m’a beaucoup épaulé. Elle a su trouver les mots, a été patiente, bienveillante. Un soir plus dur qu’un autre, elle m’a pris dans ses bras. Elle a posé un baiser sur mon front, mes joues, mon nez, mes lèvres en murmurant :

– Le meilleur, tout simplement.

Ce clin d’œil à mon rituel avec Lydia… j’ai chialé, impossible de retenir mes larmes. On a fait l’amour, je n’ai pas éprouvé le même plaisir qu’avec Lydia, ou même avec Maëva, mais ça m’a fait du bien qu’elle soit là, me serre fort, me berce. Quelques jours plus tard, c’est encore arrivé, jusqu’à ce que, sans que je ne m’en aperçoive, certaines de ses affaires se fassent une place chez moi. J’ai laissé faire. Depuis, on vit comme ça, elle parle beaucoup, je réponds peu. Je la laisse me souler de ses mots qui m’empêchent de trop penser. Parfois, je me demande si Lydia nous observe, de là-haut, si elle sait pour Maëva, pour Muriel et moi. Que penserait-elle de tout ça ?

Un matin, Benjamin m’a annoncé le départ de Maëva. Je ne voulais plus entendre parler d’elle, pourtant, je lui ai demandé de répéter, surpris du choc que ça m’a fait. Je la déteste, pourquoi ça me fout les boules qu’elle ait quitté la région ?

Après tout, c’est aussi bien qu’elle se soit barrée. Vivre à côté de la femme que j’estime responsable du décès de Lydia n’est pas une sinécure, surtout quand j’ai aimé ladite femme. Je m’en veux, je m’en veux tellement. L’amour ne m’aura apporté que des emmerdes, de la souffrance.

Avec Muriel, je suis loin de ce genre de sentiments, je ne les éprouverai jamais, c’est sûrement mieux. Une association de deux personnes sous le même toit, qui baisent de temps en temps, bouffent ensemble, posent leurs brosses à dents sur le même lavabo. Une entente cordiale, raisonnable. Pas franchement folichon, mais suffisant après tout ce que j’ai enduré ces dernières années.

Benji me regarde, dépité :

– Je ne comprends pas ce que tu fais avec cette fille, Gianni.

– Je n’ai rien calculé, Benjamin, c’est arrivé, c’est tout. Elle était là, elle m’a aidé.

– C’est ta façon de la remercier ? Tu la mets dans ton lit parce qu’elle t’a fourni des Kleenex ?

– Tu deviens vulgaire, Benjamin, je réponds, agressif.

– Je suis surtout lucide, mon petit, j’ai de l’expérience. Je t’ai pris sous mon aile il y a longtemps, je veux le meilleur pour toi, sois-en sûr. Muriel n’est pas la bonne, je te le garantis. La bonne, tu l’as traitée comme une moins que rien, tu l’as obligée à fuir.

– Si elle fuit, Benji, grondé-je, c’est bien qu’elle a des choses à se reprocher. Tu pourras dire tout ce que tu veux, je ne regrette rien. Je me porterai bien mieux si elle est loin.

– Je te jure, je suis à deux doigts de t’en mettre une. Tu vas avoir des remords, je peux te l’assurer.

– Dans tes rêves, dis-je en claquant la porte.

 

Depuis trois mois, Muriel m’oblige à sortir de chez moi. Pendant des années, je me limitais au Lounge et à la villa. C’est plutôt sympa. On fait la tournée des restaurants, théâtres, cabarets de la ville. On va au cinéma, à l’Opéra. Je dois l’avouer, ça me vide la tête. Le problème, c’est que nous n’avons pas grand-chose en commun. J’aime les films d’action, elle ceux à l’eau de rose. J’aime le hockey, elle le patinage artistique. J’aime l’opéra, elle les ballets. Pour ça au moins, nous avons fait un compromis : les ballets-opéra. Elle déteste le surf, les soirées entre amis. Elle ne veut pas fréquenter Benji qu’elle estime trop proche de Maëva.

Si je résume : elle veut être avec moi, seule, et tout choisir. En gros, elle est chiante. Après le tumulte précédent, ça m’a fait du bien quelque temps de la laisser choisir le programme, de me laisser porter. Le temps d’assimiler, de commencer à digérer, le temps d’accepter. Mais je ne suis, je ne serai jamais le genre de mec à dire amen à tout. Je sens, je sais qu’à un moment, ça va me prendre suffisamment la tête pour que j’envoie tout valser. Je ne veux pas que ça arrive, elle m’a tant aidé. Ce serait vraiment dégueulasse. Mais si elle continue à ce rythme… Je ne garantis rien.

Benji a raison, une relation aussi plate ne devrait pas être entretenue. Peut-être que je me fourvoie en y accordant de l’importance. La reconnaissance n’est pas un gage de réussite dans un couple. Mais j’ai déjà goûté au reste, deux fois. Je me suis planté, deux fois. La première, c’est la vie qui m’en a privé, j’ai tout fait pour m’accrocher. Ça a payé ? Non ! Ma femme est aujourd’hui enfermée six pieds sous terre. La seconde : Maëva. Ça a payé ? Pas plus ! Maëva est en grande partie responsable du fait que ma femme ne soit plus de ce monde.

Je choisis donc le fade, mais le stable. Muriel me donne chaque jour des preuves de son attachement, de sa dévotion. Elle m’aime peut-être suffisamment pour nous deux. Je veux y croire. J’essaie d’oublier que nous n’avons rien à nous dire, ou plutôt que je n’ai jamais rien à lui répondre. Je passe sur le fait que nous n’envisageons rien de la même façon, que nous n’avons pas les mêmes goûts. J’occulte, autant que faire se peut, ses conversations qui m’ennuient ; elles ont au moins le mérite de m’éloigner de ce qui me préoccupe : le passé.

 

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