Virgin mojito

Chrys Galia · Chapitre 3 sur 54

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Virgin mojito

2 - Prendre ses marques

 

 

Maëva

Avec l’accord de ses patients, j’ai assisté aux deux consultations de Monsieur Lestrau. Il en a profité pour leur annoncer qu’à compter de la semaine prochaine, ils auraient affaire à moi. J’étais un peu gênée devant les mines désolées des principaux intéressés. J’ai pu ressentir toute l’affection qu’ils ont pour le docteur Lestrau. Il a su établir avec eux plus qu’une relation patient-médecin ; il a leur entière confiance, connaît leurs dossiers, leurs antécédents, mais aussi leur situation familiale. C’était vraiment très enrichissant. Voir ce lien qui s’est tissé au fil du temps, l’intérêt sincère qu’il leur porte, c’est fabuleux. Il s’enquiert de la santé de leurs parents, de leurs enfants… Monsieur Lestrau est un médecin à l’ancienne, un médecin de famille.

J’aimerais tellement parvenir à instaurer ce type de rapports avec mes patients. Je veux rester humaine avant tout. Ne pas les considérer comme de simples numéros de dossiers qui s’enchaînent tous les quarts d’heure. C’est pour cette raison que je ne souhaitais pas travailler en hôpital. Le manque de temps, de moyens, la surcharge de travail, la pression permanente… tous ces éléments font que mes confrères se perdent dans un roulement incessant de codes-barres, de paperasse. Les gens ne sont plus que des cas, les rapports humains se disloquent. En cabinet j’aurai aussi beaucoup à faire, mais l’avantage n’est pas négligeable : je finirai par connaître réellement mes patients, parce qu’ils reviendront, souvent.

– Nous pouvons y aller, mademoiselle Valence, m’annonce le docteur Lestrau en saluant la secrétaire.

– Je vous suis, je réponds, ravie.

– Vous avez une voiture ? Alors, je viens avec vous si vous le permettez. J’habite à dix minutes à pieds, mais j’ai un grand garage, vous pourrez y stationner.

Je lui ouvre la portière, il sourit en secouant la tête.

– Ce serait plutôt à moi de faire ça, mademoiselle Valence. J’ai appris la galanterie, vous savez.

– Ça me fait plaisir. Si vous m’appeliez Maëva ?

– Très bien, Maëva, à condition que vous m’appeliez Benjamin.

– Benjamin, je suis tout ouïe, montrez-moi le chemin.

Il n’avait pas menti, je démarre ; à peine deux rues plus loin, il me demande de tourner dans un charmant lotissement. Immédiatement à droite se dessine une grande et belle villa de plain-pied de style méditerranéen, au toit de tuiles rosées. Je roule sur l’allée en béton désactivé, arrête le moteur. Sur ma gauche, une pelouse parfaitement entretenue, aussi verte que du gazon anglais. L’arrosage intégré disperse des rideaux de gouttelettes qui rafraîchissent agréablement l’atmosphère. Des rosiers buisson colorent l’avant d’une terrasse spacieuse en bois exotique. Devant l’immense baie vitrée, un salon de jardin en résine tressée, une table en verre.

– La dépendance est là-bas, m’encourage-t-il, venez.

Il m’entraîne derrière la maison. Je découvre une piscine d’environ dix mètres sur cinq, liner sable. Les skimmers battent en rythme, les buses brassent l’eau dans un bruit qui me donne envie de plonger tout habillée. Benjamin sort un trousseau de clés de sa poche, en détache une qu’il me tend.

– C’est ici, me dit-il, il faudra peut-être dépoussiérer un peu. Si la décoration ne vous convient pas, arrangez ça comme vous l’entendez. Cette pièce n’a pas servi depuis longtemps, poursuit-il les yeux embués, en passant une main sur l’arrière de sa nuque.

– Vous êtes sûr ? osé-je, j’ai l’impression que cet endroit a une importance particulière pour vous, je ne voudrais pas…

Il m’interrompt d’un geste de la main.

– C’était l’atelier de ma femme, elle était peintre. Elle avait souhaité qu’on l’aménage avec tout le confort d’un studio parce qu’il lui arrivait de s’y enfermer plusieurs jours d’affilée pour travailler. Dans ces moments-là, elle disait qu’elle retenait son inspiration dans une bulle. Rien ne pouvait l’en déloger, pas même moi, poursuit-il ému.

– Monsieur Lestrau…

– Benjamin !

– Benjamin, si c’est trop dur pour vous, je peux encore rappeler l’hôtel ; vraiment, je ne veux pas vous…

– Maëva, il est temps, vous comprenez, c’est déjà difficile pour moi de quitter mon travail. Si je me retrouve tout seul, chez moi, avec pour compagnie mes souvenirs, j’ai peur de flancher, je vais devenir fou. Je ne vous dis pas que c’est facile de voir une autre femme entrer ici, c’est seulement ce qu’il faut que je fasse aujourd’hui, pour avancer, me raccrocher à quelque chose. Vous aider, c’est aussi m’aider moi, d’accord ?

– Je l’entends, Benjamin, je vous remercie.

– C’est moi, dit-il en m’invitant à ouvrir.

– Benjamin ? demandé-je, hésitante.

– Oui ?

– Vous ne m’avez pas parlé du loyer.

– Un loyer ? Heu non, pas besoin !

– Je ne peux pas accepter, il faut bien que je vous dédommage un minimum.

– Acceptez de dîner avec moi à l’occasion, pour m’empêcher de parler tout seul comme un idiot, ce sera amplement suffisant. Vous pouvez aussi faire les courses de temps en temps, si vous y tenez.

– Bien sûr, avec grand plaisir ! Je ferai même la cuisine si vous n’avez pas peur de vous risquer à goûter à mes petits plats.

– Alors c’est entendu, je vous laisse, j’ai encore à faire, Maëva. S’il vous manque quoi que ce soit, n’hésitez pas.

Il s’éloigne rapidement vers sa maison, me confie les clés de la dépendance ; il n’est pas encore prêt à en franchir le seuil. Cet homme m’accorde sa confiance sans même me connaître. J’ai beaucoup de chance, je suis rassurée de l’avoir rencontré. Je sais déjà qu’il aura une place dans ma vie. J’ai ce don, je sens les gens après quelques paroles. Le docteur Lestrau a une belle âme.

Je déverrouille, prête à découvrir mon nouveau chez-moi. Je tâtonne pour trouver l’interrupteur. Un joli petit salon s’offre à moi. Les meubles sont recouverts de draps. Je commence par faire un petit tour du propriétaire. J’ouvre les volets de la fenêtre et de la baie. Le soleil est encore présent en cette fin de journée, chauffant délicieusement l’intérieur. Il laisse ses rayons s’étirer jusqu’à moi. Au fond de la pièce, une kitchenette, plaques de cuisson, rôtissoire, mini frigo, et un évier. Tout est blanc, lumineux. Seuls quelques bibelots jaunes apportent une touche de couleur. Un couloir me guide jusqu’à une chambre. Elle n’est pas grande, mais elle contient un dressing suffisant pour mes affaires. Je cherche la salle de bains, douche italienne, un lavabo et un meuble colonne. C’est coquet, c’est parfait !

Je trouve un balai, une serpillère, des produits ménagers. Ils ne doivent pas être très récents ; pour cette fois, ça fera l’affaire. Je libère les meubles du salon des tissus qui les recouvrent, me débats avec un nuage de poussière en éternuant. Effectivement, les lieux sont désertés depuis longtemps !

Après deux bonnes heures, je peux enfin souffler, me doucher et penser à dîner. Puisqu’il me l’a proposé, je vais toquer chez Benjamin. Au moment où je ferme la porte, il avance vers moi, souriant.

– Tout est comme vous voulez ?

– Mieux que ça, je ne vous remercierai jamais assez.

– Un barbecue, ça vous tente ?

– Oui, je meurs de faim, je réponds, enjouée. Je peux vous aider ?

– Il y a des crudités dans le réfrigérateur, si vous voulez vous occuper de la salade.

– Avec plaisir.

Il me fait entrer chez lui. Des meubles anciens, murs coquille d’œuf, de splendides peintures les ornent. Le canapé en cuir marron clair est usé à la place qu’il doit occuper. Un grand écran est allumé sur la chaîne des sports. Sur une console Louis XIII, une photo de mariage, en noir et blanc. Je le reconnais, au bras d’une femme splendide. Elle ressemble à Audrey Hepburn, une grâce infinie. Il sourit tristement en me regardant m’attarder sur cette image qui transpire le bonheur.

– Samantha était magnifique, n’est-ce pas ?

– Oui, on dirait une actrice de cinéma.

Il prend le cadre, le caresse du bout des doigts.

– C’est vrai, la plus belle actrice du film de ma vie. J’étais son plus grand fan, son plus grand admirateur.

Je vois de nouveau les larmes voiler son regard. Je m’approche de lui, pose une main sur son bras. Doucement, je lui propose :

– Vous souhaitez en parler ?

– Une autre fois, ce soir, nous allons plutôt faire connaissance, j’ai envie de savoir ce qui vous amène dans notre village, Maëva.

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