War of Hearts (French Edition)
Chapitre 41
Sierra
Le regard que me lance Andrea m’ébranle de part en part. C’est comme s’il tentait de me dire une multitude de choses dont lui seul en a le secret. Une petite voix en moi résonne et m’alarme. L’attitude de mon fiancé m’angoisse quelque peu. J’ai le pressentiment que quelque chose se trame sans arriver à mettre le doigt dessus. Je scrute le moindre de ces mouvements en quête d’un indice qui me mettrait sur la voie. Mais le ronronnement de la GTR rompt toute tentative de quoi que ce soit avant d’emporter avec lui l’homme de ma vie.
À cet instant précis, je suis envahie par le manque, le manque de lui. Je tente de repousser le vague à l’âme qui s’empare de moi en raison de son absence soudaine. Je me répète que c’est le temps d’une course ; une fois celle-ci terminée, Andrea me reviendra. Je jette une œillade autour de moi et constate qu’une grande partie de la population s’est concentrée non loin de la ligne de départ. Je cherche du regard la silhouette de mon biker baby-sitter, Jer.
De ce que Andrea m’en a parlé, le biker est un vieil ami de Luciann. Jer fait partie d'un club de bikers situé en Californie. Je ne sais pas bien en quoi consiste cette troupe de mecs. En revanche, il est indéniable qu’avec son allure pareille de bad boy, l’envie d’aller lui chercher des noises n’est pas ce qui nous vient à l’idée immédiatement en l’apercevant. Il a une quarantaine d’années et est une véritable armoire à glace ! Pour beaucoup de femmes, il doit, à coup sûr, représenter un fantasme vivant. Cependant, à mes yeux rien de ce qu’il renvoie ne pourrait m’attirer.
Quand enfin je capte son regard, le biker me fait signe qu’il reste derrière moi. Comme la plupart des gens présents ce soir, je me dirige vers l’ameutement que provoque la ligne de départ. La voiture d’Andrea est à côté de celle de Riviera. Les deux coureurs vont s’affronter une ultime fois sur l’asphalte new-yorkais. Néanmoins, et malgré toute la combativité et l’endurance de Riviera, c’est sans surprise que mon homme en ressortira, une fois encore, vainqueur !
Les deux bolides démarrent dans une nuée de rugissement et de fumée, à toute vitesse comme deux étoiles filantes en pleine nuit. Mon cœur tambourine dans ma poitrine au rythme des cris de joie des spectateurs. Cette ambiance euphorique me fait penser à ma meilleure amie, Ella, qui n’a pas pu se libérer de ces engagements ce soir. J’aurais tellement aimé passer ma dernière soirée en sa compagnie. Malgré sa tristesse d’apprendre que je quittais la ville, avec toute sa bienveillance, mon amie était ravie de savoir qu’Andrea et moi partions à l'aventure.
Tout à coup, les multiples voix qui s’échappent de la foule qui m’encercle me ramènent à l’instant présent. J’essaie avec beaucoup de difficultés d’écouter et de comprendre ce qui se dit. Les informations sont entrecoupées et dans le désordre. Néanmoins, je comprends que quelque chose d’anormal est en train de se dérouler pour un des racers, à plusieurs kilomètres d’ici. Je concentre sur la façade du bâtiment pour voir où se situe Andrea sur la carte de contrôle. La caméra embarquée dans sa Nissan reflète aisément son agacement. Je donne tour à tour mon attention à lui et son concurrent direct Riviera. Ils semblent, tous deux, sur les dents. Mais pour quelle raison ?
Peu à peu, les voix qui m’entourent forment des phrases plutôt alarmantes.
— Miroslav n’attaque pas !
— Il semble en difficulté !
— Pourquoi Riviera ne le coince pas ? !
— Bordel ! Pourquoi Miroslav n’accélère pas plus !
— On dirait que la GTR déconne !
L’angoisse s’empare de moi et glisse ses doigts gelés autour de mon cou pour l’enserrer de toutes ses forces. Je suffoque à l’idée que Steven ait véritablement trafiqué les voitures d’Andrea. Tout compte fait, Miro avait peut-être raison sur le fait que mon accident n’en était en réalité pas un... Et s’il lui arrivait la même chose qu’à moi ? Non ! Je m’interdis de penser à cela. Paniquée et suffocante, je me retourne vers Jer.
— Tu sais ce qui se passe ? articulé-je avec difficulté.
Le visage de marbre du biker ne bronche pas d’un iota. J’attrape de mes doigts frêles la veste en cuir aux écussons de sa troupe pour me retenir afin de ne pas tomber à la renverse.
— Si tu sais quelque chose, s’il te plaît dis-moi-le…
— Que veux-tu que je te dise, ce n’est pas moi qui conduis.
Alors ça, c’est de la réponse GI Joe !
— Tu sais où est Luciann ?
— Nope.
Je vais claquer d’un AVC si cet imbécile ne fait pas le moindre effort !
— OK, tu ne veux rien me dire. Peux-tu au moins m’emmener en direction des deux coureurs ?
Le regard mauvais, mais compatissant, mon biker baby-sitter me fait un signe du menton et m’indique de le suivre. C’est alors que les hurlements de l’assistance me font stopper net mon pas. Je me retourne par réflexe en direction de la projection sur la façade. Les cris me glacent le sang ! Ma respiration n’est plus qu’un infime filet d’air dans mes poumons quand je prends conscience de ce que j’ai sous les yeux.
La caméra d’Andrea renvoie avec difficulté une image pixélisée de ce qui se passe à l’intérieur de la GT-R pour finir par ne laisser qu’un écran noir en guise d’image. Un sifflement à la limite du soutenable éclate dans mes tympans à mesure que je cherche les caméras de surveillance de la ville. Elles prennent le relais et montre la GTR zigzaguer à plusieurs reprises, manquant de peu de quitter la route ! Quand, sous mes yeux ahuris, Andrea fait une dernière embardée et vient se fracasser contre la rambarde de sécurité. La GTR est propulsée avec violence sur l’autre voix avant de continuer sa course en une multitude de tonneaux. Puis elle quitte la route pour faire une chute fracassante du pont de Brooklyn.
En état de choc, je m’effondre de tout mon long, je suis rattrapée de justesse par Jer. Ce dernier me rappelle auprès de lui en me secouant comme un prunier. Je ne sais pas pendant combien de temps dure mon absence. Je reviens peu à peu à moi et je vois les lèvres de l’homme bouger, mais je ne comprends absolument rien de ce qui en sort. Sa main robuste m’entraîne avec lui en direction d’une voiture. Dans un soudain instinct de survie, je me raidis, me débats tout en me révoltant pour ne pas rentrer à l’intérieur. L’ouïe me revient et je l’entends me dire de rentrer dans cette foutue bagnole ! Je hurle à tout rompre quand enfin il cesse de me forcer.
— Emmène-moi là-bas, bordel ! Je ne monterai qu’à condition que tu m’emmènes sur les lieux !
— Non ! C’est pas ce qui était prévu !
— Quoi ?! J’en ai rien à foutre de ce qui est prévu ou non ! ragé-je. T’as deux solutions : soit tu m’emmènes, soit tu dégages et tu me laisses y aller toute seule… t’as bien compris biker à la con ?!
Jer, interdit, s’éloigne soudainement de moi et me regarde en silence. Il semblerait bien que j’aie fini par capter l’attention de l’armoire à glace. Nos regards se confrontent et se jaugent en silence. Puis, contre toute attente, il finit par céder.
— OK poupée, grimpe dans cette bagnole avant que je change d’avis.
Satisfaite d’avoir eu le dernier mot, je m’exécute sans plus discuter. C’est à peine si je remarque que Luciann me rejoint sur la banquette arrière. Il est suivi d’une autre armoire à glace et d’un beau blond qui, lui, s’installe à l’avant avec mon baby-sitter. Une fois au grand complet, Jer met les gaz en direction de Brooklyn Bridge.
À notre arrivée, encore peu de personnes sont présentes excepté celles venues suivre la race en live et les policiers en poste du quartier. Mon baby-sitter a tout juste le temps de stopper le RAM que je bondis de la banquette en passant par-dessus Luciann comme un boulet de canon. Rien, absolument rien, ne peut m’arrêter dans mon élan à présent. Je jette une œillade à la ronde et visualise l’endroit de l’impact sans mal. Je cours sans réfléchir à autre chose que retrouver Andrea. Quand soudain des bras robustes m’attrapent au vol pour m’empêcher d’aller plus loin.
— Non, lâchez-moi !
— Personne ne va sur le lieu de l’accident mademoiselle, rétorque l’agent de police.
— C’est mon fiancé qui était dans la voiture, supplié-je les larmes aux yeux.
— Ça ne change rien. Quand je dis : personne, il n’y a pas d’exception !
C’est alors qu’un flot de larmes dévale mes joues, je suis anéantie de chagrin.
— C’est bon Foster, je prends le relais, ordonne une voix grave derrière moi.
Je tourne la tête et découvre un homme d’âge mûr accompagné par Luciann. Je me réfugie instinctivement contre le meilleur ami d’Andrea.
— Tu es certaine de souhaiter aller plus près Sierra ? Ce que tu t’apprêtes à voir risque fort de ne pas être joli…
— Je m’en tape, ramène-moi-LE, Luciann, pleuré-je, inconsolable.
Le regard du beau brun est empli de tristesse également. Je ne veux pas me résoudre à cette vérité ! C’est impossible qu’Andrea ne soit plus ! C’est tout bonnement impossible. Dotée d’une force que je ne me connaissais pas, je lâche Luciann et avance d’un pas déterminé, au plus près du passage qu’a défoncé la GTR. Mon regard se risque à observer ce qui se trouve plus bas. Je distingue une équipe de sauveteurs en train de draguer le fleuve pendant qu’un engin remorque quelque chose. Le cœur au bord des lèvres, je prie pour que la voiture en ressorte vide. Mais la force me quitte pour me laisser à l’état d’un être fragile quand un des sauveteurs repêche des profondeurs le corps d’un homme.
Andrea ne peut pas m’avoir abandonnée… Ma vie n’a plus aucun sens sans lui… Je n’arrive plus à respirer, j’ai la tête qui tourne. Putain, je vais mourir !
Mes jambes se dérobent sous mon poids, je heurte violemment le sol de mes genoux. À bout, je me laisse entièrement tomber tout en poussant un ultime hurlement de désespoir, quand tout à coup, ma vision se voile pour devenir complètement noire.
Plus de son. Plus d’image. Plus âme qui vive…
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