Be My Boss (French Edition)

Judi Stark · Chapitre 9 sur 73

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Be My Boss (French Edition)

Chapitre 9

 

 

Avery Jones

 

Pourquoi Dan n’invite-t-il pas son petit protégé chez lui, dans sa si spacieuse villa avec vue sur mer à Worthing ? Un début de réponse tient sans doute dans tous les « défauts » que Carter a oublié de s’attribuer mais qui sautent aux oreilles dès qu’il ouvre la bouche. Prétentieux, méprisant, envahissant. Il devrait me demander conseil, je l’aiderais sans peine à compléter le questionnaire que je lui ai demandé de remplir. Mon patron privilégie sûrement sa propre tranquillité, au détriment de la mienne.

Peut-être craint-il aussi que sa femme ne succombe aux charmes du bellâtre français à la langue bien pendue ?

Intérieurement, je bous. Je suis certaine qu’il n’y a rien dans le contrat d’embauche que j’ai signé qui m’oblige à accepter la présence d’un « client » sous mon toit. Un mois, ce qui me semblait trop court pour remettre la carrière de Carter sur les rails, tout en gérant mes autres dossiers, me paraît soudain une éternité. Ce n’est pas que cet après-midi qui va être long, ce sont des jours et des semaines en perspective. Je vais faire provision d’aspirine et de café. Et de vin rouge. Je jette un regard en biais à Carter alors que je referme la porte de mon bureau, les bras chargés de dossiers et de mon ordinateur portable dans un sac en bandoulière.

Pourquoi n’as-tu pas dit non ? me provoque de nouveau ma conscience.

Parce que tu aimes ton boulot au point de tout accepter, réplique ma raison à juste titre.

Je reporte mon attention sur le mannequin. Cette perspective de devoir cohabiter ne paraît pas plus enchanter Carter que moi, lui qui a du mal à cacher sa mauvaise humeur. Ses traits sont crispés, et sa mine renfrognée.

Désolé, Coco, pas de jacuzzi ni de room service dans le palace Jones, songé-je, railleuse. Il va devoir revoir ses exigences et ses habitudes à la baisse.

Le canapé déglingué de ma chambre d’amis et des pancakes surgelés, voilà ce que j’ai à lui offrir. Et M. Blanchais devra s’en contenter.

Arrivée devant l’ascenseur, je salue Gwen, fidèle à son poste, mais cette dernière n’a d’yeux que pour Carter. Ses cils papillonnent, son menton repose sur sa main. Négligemment, il s’appuie sur le comptoir face à elle et lui octroie un sourire toutes dents dehors. Je lève les yeux au ciel face à cette comédie ridicule à laquelle j’assiste bien malgré moi.

– Quelque chose pour moi ? questionne-t-il.

– Euh… bafouille Gwen, rougissant jusqu’à la racine de ses cheveux. Quoi ? C’est que je croyais que…

Nerveusement, elle réfléchit avant d’attraper un post-it où elle entreprend de gribouiller quelques mots. Une déclaration d’amour ? Son code de carte bleue ? C’est indéniable, Carter a un effet sur la gent féminine, qu’il rend fébrile et mièvre. Deux attitudes que je refuse d’adopter et pas seulement face à lui. Heureusement que je suis vaccinée contre ce genre de spécimen. Sa provocation, ses allusions sexuelles, ses blagues salaces glissent sur moi, sans m’atteindre. Aucun risque de me retrouver épinglée à son tableau de chasse, contrairement à cette pauvre Gwen que j’ai eu beau mettre en garde durant notre déjeuner.

« Non, mais, Avery, c’est Carter Blanchais ! Avec lui, c’est où il veut, quand il veut et comme il veut. Le bon Dieu ne m’a pas octroyé ces deux-là pour ne pas m’amuser », m’avait-elle répondu en soupesant entre ses mains ses seins généreux.

Alors qu’il poursuit son inutile numéro de séduction, je fais tourner mon bracelet autour de mon poignet et en remue les breloques, par habitude. Je ne peux m’empêcher de songer avec tendresse à celui qui me l’a offert, il y a des années. Un homme si différent de Carter Blanchais.

– Je te l’ai dit, et je ne reviens jamais sur ce que j’ai dit, assure Carter avec conviction. Ton tour viendra…

Une fille, un soir, et on passe à la suivante. À voir le sourire qui s’épanouit sur les lèvres maquillées de Gwen, je vois que cette proposition, loin de la déranger, la satisfait totalement. Je prends les paris que mon amie ira dès le lendemain se vanter sur les réseaux de s’être envoyée en l’air avec une célébrité.

– Trouver une chambre d’hôtel digne de ce nom avec un lit king size pour un client entre-t-il dans vos attributions ? reprend Carter, en laissant sa voix traîner, comme s’il s’agissait d’une proposition indécente.

Tout ça pour ça ?

Excédée, je lâche un soupir alors que Gwen semble sur le point de se pâmer et qu’elle secoue négativement la tête. Ses traits se crispent.

– Je crains de devoir vous décevoir, monsieur Carter. Il n’y en a plus aucune dans la ville en raison du festival de théâtre de rue. M. Sutherland m’avait déjà demandé de faire des recherches… En tout cas, si vous avez besoin de quoi que ce soit, je reste à votre disposition.

– Très bien, conclut Carter, qui n’en pense pas un traître mot.

– M. Sutherland m’a cependant laissé cette note à votre intention.

Carter s’empare du morceau de papier, il le lit sans attendre puis le chiffonne prestement entre ses doigts avant de le jeter par terre. La contrariété marque son front et ne manque pas de me surprendre.

– Si votre parade amoureuse est achevée, on peut peut-être y aller, interviens-je, sarcastique.

Ni l’un ni l’autre n’a l’air de m’entendre, et je ne sais pas ce qui me retient de me jeter dans l’ascenseur et de le planter là. En plus, je lui rendrais sans doute service puisqu’il n’aurait même pas besoin de chercher un lit, Gwen lui offrirait le sien avec plaisir.

– Carter, si vous préférez, lui proposé-je d’un ton mielleux, vous pouvez aisément poser vos valises chez…

Son regard se braque dans ma direction et, à la lueur qui le traverse, je sais que Carter a compris la suggestion que je m’apprêtais à lui faire avant qu’il ne m’interrompe brutalement.

– Jones, dépêchez-vous ! me coupe-t-il, comme si c’était moi qui le faisais attendre.

Il s’éloigne du bureau de Gwen pour rejoindre l’ascenseur, dont il presse énergiquement le bouton. Pendant qu’il a le dos tourné, je ramasse précipitamment le bout de papier, mue par une très naturelle curiosité et le fourre dans ma poche, en attendant de pouvoir le lire en toute discrétion. En m’engouffrant à sa suite, je ne suis pas peu fière de l’avoir déstabilisé. Les portes se referment lentement et nous nous retrouvons seuls dans cet espace étroit. L’air entre nous se charge d’une énergie explosive, pleine d’hostilité. Le regard sombre de Carter s’ancre dans le mien. Ni l’un ni l’autre ne veut baisser la tête et nous continuons de nous affronter, silencieusement, jusqu’à ce que nous arrivions au rez-de-chaussée dans un tintement sonore. Nous jaillissons hors de l’ascenseur sans que la tension se soit dissipée.

– Monsieur Blanchais, monsieur Blanchais ! s’exclame joyeusement Donald dès qu’il nous aperçoit avec un signe de la main.

Sans se soucier du téléphone qui sonne, le réceptionniste de l’immeuble d’affaires s’extirpe de derrière son comptoir et, tout sourire, trottine à notre rencontre. Je remarque que la valise tirée par Carter paraît peser une tonne. Loin de voyager léger, le mannequin semble trimballer toute sa vie dans ses bagages. Je ne lui pose cependant pas la moindre question. De toute façon, il est beaucoup trop accaparé par Donald, bien décidé à devenir son meilleur pote. Mais qu’est-ce qu’il a, cet homme, pour que tout le monde lui mange dans la main ?

– Donald, le téléphone sonne, ça paraît urgent, l’interpellé-je.

– Plus tard, réplique-t-il sans lâcher Carter des yeux, comme s’il venait de rencontrer le messie et qu’il n’était pas pressé de le laisser s’en aller.

La surprise me sidère. Face à mon impatience légitime, les deux hommes consentent à se mettre en mouvement.

Sans cesser d’interroger Carter sur sa carrière et ses conquêtes féminines, Donald nous accompagne jusqu’à ma voiture et propose au mannequin de s’occuper de sa valise. Aucun des deux ne s’est bien sûr proposé pour m’aider à porter mes dossiers ou mon ordinateur.

Non, évidemment que non.

Toujours aussi à l’aise, Carter répond, plaisante et lui tapote même sur l’épaule. Il vient de mettre Donald dans sa poche en un tournemain. Impressionnant.

– Merci, Don. À demain.

Conquis par le charisme du jeune Français, le standardiste est ravi. Carter a marqué un point auprès de lui, en l’appelant par son prénom. J’observe le mannequin avec attention alors qu’il grimpe côté passager et que je me place derrière le volant. Sa grande silhouette est un peu à l’étroit dans ma petite voiture et cela dessine un sourire sur mes lèvres, de voir qu’il est obligé de se ratatiner, les genoux recroquevillés.

– Vous voulez dire quelque chose, miss Jones, peut-être ?

– Vous êtes à l’aise ? Tout va bien ? ironisé-je.

À ses lèvres qui se pincent, je devine qu’il retient la repartie cinglante qu’il s’apprêtait à formuler.

Note pour moi-même : faire attention de ne pas lui tendre la perche.

– Tout est parfait, boss, réplique-t-il.

D’ordinaire, regagner ma voiture, mettre la musique à fond, du vieux rock anglais des années 1980 avec des basses et des batteries bien marquées, et rouler les fenêtres ouvertes pour y laisser pénétrer les embruns marins me permettent de décompresser après une journée planquée derrière mon ordinateur ou suspendue au téléphone.

Souvent, je chante à tue-tête, secoue ma chevelure, fais tomber le masque implacable et rigide que j’adopte à Meetcom. Je range le costume de miss Jones au placard pour redevenir Avery, juste Avery.

Sauf que, ce soir, il m’est impossible de lâcher prise, pas devant le regard inquisiteur et dérangeant de Carter. Mes mains se crispent sur le volant alors qu’il change de station radio sans me demander mon avis. Je prends sur moi et décide de ne pas relâcher mon attention. En présence de cet étranger, je compte bien rester miss Jones, professionnelle jusqu’au bout des ongles. Et en toutes circonstances. Pas de fenêtre ouverte, pas de paroles fredonnées en même temps que le chanteur original. Je garde le silence, refusant de le meubler. S’il veut connaître l’histoire de la ville, il n’aura qu’à s’acheter un guide. Je n’ai pas l’intention de partager avec lui mes meilleures adresses ou mon amour de la mer. Celle que je ne me lasse pas de regarder, et ce quelle que soit la saison, malgré ce qui s’est passé…

– La Manche n’est-elle pas la mer la plus polluée d’Europe ? me demande-t-il soudain.

Son ton railleur et provocateur ne m’échappe pas, et pourtant je ne peux m’empêcher de faire claquer ma langue contre mon palais. Il a certainement surpris un de mes regards sur la mer. Je vais devoir me montrer plus attentive s’il est aussi sensible aux détails que je le crains.

– Non, c’est la Méditerranée, répliqué-je. Marseille est l’un des plus grands ports du monde.

– Miss Jones aime avoir raison.

– J’ai raison, assuré-je. Tâchez de vous en souvenir.

En bas de mon immeuble, je me gare le long du trottoir. Je m’estime chanceuse, à 30 ans, d’avoir dégoté un appartement en location dans un des immeubles Art déco qui longe la plage. Évidemment, le loyer est hors de prix et c’est une gageure à chauffer en hiver, mais la vue à elle seule vaut tous les sacrifices. Un jour peut-être j’aurai mis assez d’argent de côté pour devenir propriétaire de mon propre logement.

Je n’attends pas qu’il ajoute quoi que ce soit avant de sortir de la voiture et de me tourner vers la mer. Quelques secondes de pause, les yeux fermés, le nez au vent, pour supporter l’invasion d’un tel homme dans mon espace vital. Lorsque je me retourne vers Carter, il a sorti sa valise sur le trottoir et l’y abandonne, avançant en direction de la porte de l’immeuble.

– Vous n’oubliez pas quelque chose, par hasard ? le questionné-je, les sourcils froncés, en pointant le lourd bagage.

Il s’imagine sans doute que je vais la lui porter.

– Merci, Jones, d’en prendre soin, répond-il, j’y tiens. Sinon je le ferai retenir sur votre salaire.

Estomaquée par son impertinence, j’arrondis la bouche de surprise.

– Voyons, vous n’avez pas d’humour, Jones. Évidemment que je vais la porter !

La soirée va être longue et les quatre semaines à venir encore plus…

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