Be My Boss (French Edition)
Chapitre 62
Carter Blanchais
Grillé comme une saucisse sur le barbecue. Voilà comment je me sens après la confrontation avec Jones.
Tu t’attendais à quoi ? Qu’elle comprenne, te saute au cou et te lèche le gland ? ironise ma raison.
Alors que je suis Clifford dans le couloir, un sentiment de tristesse m’étreint. Moi, le mec arrogant, hautain et détestable à souhait, me voilà devenu sentimental. Parce que la déception dans son regard lagon me touche, que sa détresse face à cette petite manigance de ma part m’ébranle, et que son attitude aussi polaire qu’impassible m’anéantit. Avery n’est pas cette femme glaciale sans cœur ni relief. Au contraire, c’est une émeraude perdue dans un univers de strass. Elle ne mérite pas qu’on se serve d’elle et encore moins qu’on lui mente. Malgré cela, c’est bel et bien ce que j’ai fait.
Je n’en suis pas fier. Pourtant, avant de la connaître, mon unique objectif résidait dans la popularité qu’il me fallait retrouver. Ne pas moisir dans ce trou paumé, reprendre mon train de vie luxueux et me plonger dans le travail jusqu’à en oublier mon nom et les raisons qui m’ont poussé à fuir.
Néanmoins, aujourd’hui, je n’ai plus l’intention d’échapper à la réalité. Je suis suffisamment fort pour affronter la situation. Mû par une violente envie de la retrouver, je fais demi-tour et plante Clifford à l’entrée de son bureau.
– Tu vas où ? me crie-t-il quand je m’élance dans le couloir.
Lui répondre ne servirait à rien, il ne comprendrait pas l’adrénaline qui me pousse auprès d’Avery, la soudaine inquiétude à l’idée d’être séparé d’elle. Toutes ces informations forment un brouillard dans mon cerveau en ébullition, alors qu’au fond de mes tripes, je sais. Je sais ce que je ressens au creux de mon cœur, qui explose dans mon ventre et amenuise ma fierté. Parce que, oui, je vais mettre mon ego de côté, déposer mon être devant elle et passer à l’action.
Essoufflé, devant les parois vitrées de son bureau, je suis accueilli par le vide de sa présence. Je peste mais me ressaisis. Si Avery est partie, c’est inévitablement parce que je l’ai blessée au point de lui faire prendre la fuite. Et cette idée me révulse. Je repars dans l’autre sens, jusqu’à l’accueil et le bureau de Gwen.
Et je cours vers Avery, physiquement mais surtout émotionnellement.
Je veux la rattraper, la récupérer. Je veux abolir les faux-semblants que j’utilise pour me donner une contenance face aux regards des autres et à la société. J’abandonne l’ancien Carter, le mannequin confiant et hautain, et deviens celui que j’ai envie d’incarner. Le vrai Carter, qui ne s’habille pas de mensonges et d’argent, qui ne se pavane pas dans le luxe.
Avant que les portes de l’ascenseur ne se referment définitivement sur notre histoire, j’insère mon bras et bloque le mécanisme. Je parviens à entrer et pousse un profond soupir de soulagement lorsque je la vois.
Avery.
Face à moi, drapée dans son élégance froide, les larmes dévalant son joli visage, enveloppée dans sa prestance et son allure digne. Mais j’aperçois surtout la petite fille abandonnée, l’adolescente blessée, la jeune femme en deuil et la jeune trentenaire amoureuse.
Parce que je le suis aussi.
Amoureux d’elle.
Amoureux de nous quand nous sommes ensemble.
Alors les digues rompent sous le poids de mes mots trop longtemps contenus qui se déversent telle une gigantesque vague.
– J’ai fait le con, lâché-je soudainement. Pardonne-moi, Avery ! Mais c’était avant même de savoir que tu allais tournebouler ma vie.
Son regard se baigne de larmes, elle détourne la tête par pudeur. De mon index, je relève son menton pour fixer son visage au mien.
– Je ne t’ai pas menti sur mon histoire, sur qui je suis. Tu es venue dans mon noyau, tu as découvert ce que personne ne sait de moi, continué-je d’une voix rendue rauque par l’émotion.
Mes paumes englobent son visage, mon regard s’arrime au sien. Je ne suis plus en plein océan mais je parviens enfin sur la berge. Comme si mon existence n’avait été qu’une longue traversée et qu’Avery représentait ma destination.
– Jamais je n’ai ressenti ce truc dans mon torse, cette explosion des sens.
Cet aveu ne me brûle pas, il est doux, sucré et bien réel. Les portes de l’ascenseur s’ouvrent, un homme entre et, face à la tension qui émane de la cabine, fait demi-tour. Nous restons dedans mais peu importe l’endroit, il faut qu’elle le sache.
– Je crois que je t’aime, Avery, murmuré-je, bien conscient de passer pour un adolescent mais je n’ai pas de mots plus élaborés pour énoncer mes sentiments.
L’apothéose, le bouquet final d’un feu d’artifice, le dessert au chocolat après le repas. Je jouis verbalement et libère toute la pression accumulée pour me retrouver vide, éreinté mais ô combien heureux.
Un petit sourire étire ses lèvres, deux larmes coulent sur chacune de ses joues, elle bat des cils pour chasser les autres qui arrivent. Et, insolente mais éblouissante, elle revient vers moi.
– Tu crois ou tu es sûr ? me défie-t-elle de ses prunelles pétillantes.
La voilà, la femme que j’aime, celle qui m’affronte, me pousse dans mes retranchements, m’agace, me taquine, m’émeut, m’électrise et m’enivre tout à la fois. Ce maelström de sentiments qui me prouve que le putain d’amour existe vraiment. Il est devant moi, il nous encercle, s’insère dans nos deux âmes réunies et enflamme nos corps. Et le pire, c’est que je ne l’ai pas vu venir, encore moins dans le cadre du travail. Un comble pour un mec qui se vante de tout maîtriser dans sa vie et qui n’apporte aucun gage à l’imprévu.
– Et toi, Avery, en es-tu sûre ? susurré-je à quelques millimètres de ses lèvres.
– Embrasse-moi, Blanchais.
L’envie, le désir, la pulsion ; Avery représente le délice sous toutes ses formes. J’obéis, me jette sur sa bouche avide, l’embrasse avec une passion dévorante et plaque son corps contre le mien. Elle lâche ses dossiers, dont les feuilles s’éparpillent au sol, puis mord ma lèvre goulûment avant de caresser ma langue avec la sienne. Je grogne, colle mon érection contre son ventre et, au moment où je la soulève, les portes de l’ascenseur s’ouvrent et les flashs crépitent.
Aveuglé, à bout de souffle, je découvre une nuée de photographes dans le hall d’accueil de Meetcom et sens Avery se contracter.
– Je n’y suis strictement pour rien, me justifié-je, aussi étonné qu’elle.
Au ralenti, je relâche Avery, qui repose les pieds au sol. Ses joues sont rougies, ses cheveux décoiffés et la gêne se lit dans ses yeux ; pourtant, elle n’a jamais été aussi jolie. Un élan de protection et de tendresse me submerge, alors je passe mon bras autour de ses épaules pour la ramener contre mon flanc. J’adresse un petit signe de la main aux paparazzis, qui s’en donnent à cœur joie.
– Carter, allez-vous vous marier ?
– Comptez-vous abandonner votre carrière ?
– Avery est-elle enceinte ?
Ils crient à qui se fera entendre le plus fort et je persiste à conserver le silence. Mais Jones ne compte pas sourire en les ignorant superbement, bien au contraire !
– Figurez-vous que j’attends des triplés et que Carter se reconvertit en danseur oriental, claironne-t-elle.
Quelques-uns des reporters rigolent alors que d’autres prennent cette révélation très au sérieux et s’empressent de nous demander quels prénoms nous envisageons de donner à nos enfants et si j’aurais des dates de spectacle à communiquer pour mon show.
– Tu es incorrigible, prononcé-je à voix basse.
– Tu crois ou tu es sûr ? me réplique-t-elle pour la seconde fois.
Je n’ai pas le temps de lui répondre que Dan fend la foule pour nous rejoindre. Il nous invite à sortir de l’ascenseur et plaque sa lourde main sur mon épaule.
– Il vous fallait une sortie mémorable, tonne-t-il.
Je fronce les sourcils sans comprendre, alors qu’Avery croise les bras sous sa poitrine dans l’attente d’une explication.
– Carter, notre partenariat touche à sa fin. Tu as des contrats qui t’attendent pour les prochains mois et, de mon côté, ma liste de clients ne cesse d’augmenter.
Effectivement, nous sommes parvenus à nos objectifs réciproques, il ne sert à rien de poursuivre cette collaboration.
– Quant à vous, Avery, vous avez fait preuve d’un professionnalisme à toute épreuve malgré les circonstances, observe Dan. Je vous offre le poste de directeur adjoint de Meetcom. Votre carrière passe avant tout et, si tel est votre souhait, de vivre pour votre travail, Gwen va préparer les papiers pour sceller notre accord.
Sonnée par cette proposition, Avery n’émet aucun son, pas même un acquiescement. Elle devrait pourtant sauter au plafond puisque son rêve lui tend les bras. Alors que Dan s’éclipse et que Donald congédie les photographes avec l’aide des hommes de la sécurité de l’immeuble, je flotte dans une brume déroutante.
– On fait quoi maintenant ? lui demandé-je en souriant.
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