Be My Boss (French Edition)
Chapitre 35
Avery Jones
Carter est littéralement collé à moi, ses mains enserrant solidement ma taille, son torse pressant mon dos, comme si sa vie en dépendait. Cela m’amuse de le sentir se crisper quand je prends quelques virages un peu serrés, et se détendre doucement quand on entame une ligne droite et que j’accélère légèrement. Les vieux réflexes sont revenus dès que mes mains ont enserré les poignées du scooter. C’est comme le vélo, cela ne s’oublie pas.
Pas plus que d’avoir un homme accroché à toi, ajoute ma conscience.
Les sensations, effectivement, sont ancrées dans ma chair et, au lieu de faire remonter des souvenirs douloureux, la présence de Carter ravive un passé heureux avec Declan. Nos quelques virées sur la côte, cette impression de fluidité, d’être à ma place. Souvent, il refusait que je conduise, arguant que cela lui filait la nausée, mais qu’importe, j’adorais ces moments partagés, volés au temps qui nous manquait, lui comme moi étions bien trop pris par nos boulots respectifs. Je ne peux que regretter de ne pas avoir compris qu’il fallait profiter de chaque instant ensemble, de ne pas avoir su que le bonheur offert peut nous être très vite arraché. J’aurais multiplié les escapades romantiques, serais rentrée plus tôt chaque soir, n’aurais pas attendu le bon moment pour fonder une famille. Nous aurions eu plus de grasses matinées coquines, de dîners avec des amis, de fêtes avec sa sœur et son mari. La nostalgie et les regrets s’invitent comme chaque fois que je me laisse aller à penser à ce que j’ai perdu quand il est mort, à cette vie que nous aurions dû avoir. La maladie s’est sournoisement immiscée. Nous avons cru que nous serions plus forts, parce que nous étions deux, parce que nous nous aimions à la folie. Lorsque le diagnostic du cancer des poumons a été posé, je me suis dit que le docteur se trompait. Declan était plutôt sportif, n’avait jamais fumé une cigarette de sa vie et c’est cette maladie qui l’a emporté, arraché à moi, m’a laissée seule dans une douleur si profonde que j’ai failli me noyer…
Mais tu t’es relevée.
Souvent, cependant, je me demande pourquoi. Je chasse bien vite ces douloureuses pensées pour qu’elles ne prennent pas le dessus aujourd’hui alors que je dois nous conduire à bon port.
Aux mains de Carter qui s’aventurent sur mon ventre en une sorte de caresse, je sais qu’il commence à ne plus craindre que je ne nous envoie dans le décor. Il me signifie ainsi sa confiance. J’en profite pour accélérer davantage, me laisser emporter par cette sensation grisante de liberté, certes relative car il s’agit d’un scooter et non d’une grosse cylindrée. Nous longeons la côte ; les falaises de craie alternant avec les plages de galets survolées par les mouettes criardes. Au loin un ferry amorce son entrée dans le port de Newhaven et la puissante sirène retentit. Un frisson glacé me parcourt l’échine, et je manque de faire une embardée sur la route, alors je renvoie l’accident de mon père loin dans mon esprit, en ralentissant cependant tant que le bruit se répercute dans ma tête.
Le scooter à peine garé sur le port, nous retirons notre casque en même temps et je vois sur les lèvres de Carter s’épanouir un sourire radieux. Je suis certaine qu’il apprécie lui aussi, même s’il ne le verbalise pas. Ses prunelles s’ancrent dans les miennes, et je m’attends presque à ce qu’un « merci pour cette balade » franchisse le seuil de ses lèvres. L’endroit où je l’emmène vaut le déplacement.
– C’est moi qui conduis au retour, lâche-t-il.
– Hors de question, répliqué-je avec un sourire. Allez, viens.
– En week-end ? me questionne-t-il en désignant du menton le port. Cela fait longtemps que je ne suis pas allé à Dieppe.
Je suis son regard, et traverse moi aussi la Manche. L’escapade est tentante, mettre de côté les soucis, le boulot et intensifier cette parenthèse de bien-être. Deux jours avec Carter dans un petit hôtel en bord de mer, des déjeuners moules-frites, le marché où acheter du neufchâtel et des pommes et une soirée au casino, revoir Lilie, mon amie d’enfance, toujours joyeuse et sa mamita, la plus épatante des grands-mères. Se jeter dans un bateau à l’improviste, prendre le large, laisser le vent s’engouffrer dans nos cheveux. Pour la première fois depuis longtemps, je me laisserais bien séduire par cette proposition, baisserais bien ma garde, mais…
Une nuit, rien qu’une nuit, me rappelle ma conscience.
La proposition de Carter paraît sérieuse et, à ce qu’il m’a donné à voir depuis notre rencontre, je sens qu’il serait effectivement capable de partir sur un coup de tête. De tout laisser derrière lui. De se moquer des conséquences. Son impulsivité, sa liberté et sa façon de profiter de la vie m’impressionnent. Ma raison, loin de me remettre sur le droit chemin, semble s’être fait la malle et ne pas trouver si absurde cette suggestion de partir en week-end un lundi, la jugeant même tout à fait envisageable. Je n’ai jamais fait une telle folie, audacieuse et spontanée ; pas même avec Declan, qui était un homme pondéré et prévoyant. Mon passeport est dans mon portefeuille, tout comme ma carte bancaire. Je scrute la mer au loin, observe avec attention les navires et referme la parenthèse rêvée avant même de la concrétiser. Je frissonne à la seule idée de monter dessus, alors que mon père y a perdu une partie de lui.
– Je ne monte pas sur un ferry, déclaré-je.
Je tourne les talons, avance de quelques pas et pousse la porte du café solidaire se trouvant sur le port maritime avant que Carter ne puisse balancer une remarque empreinte de pitié. Il n’est pas difficile de faire le lien entre l’accident paternel et ma peur de la mer. Bien sûr, j’ai essayé de surmonter ma crainte, à de nombreuses reprises, mais mon pied refusait de se poser sur la passerelle, mes jambes tremblaient, et les sanglots me secouaient frénétiquement. Depuis plusieurs années, je n’étais même pas revenue à Newhaven. En me confiant au sujet de mon père, j’ai ouvert à Carter la porte d’une partie de mon histoire ; si elle n’est pas la plus douloureuse, elle est sans doute la plus sombre. Dans ce café participatif, mon père m’emmenait quand j’étais petite, ou nous venions l’attendre avec ma mère pour l’accueillir à son retour de France. Évidemment, tout a changé après son accident. Je n’ai plus eu l’idée ni le courage de revenir dans un endroit si empreint de nostalgie, alors même que nous en aurions eu besoin.
Comme dans mon souvenir, le lieu est bondé et déborde de vie. On parle dans toutes les langues du monde, on rit, on chahute. Je ne sais où poser les yeux tant tout m’interpelle.
– Bienvenue, nous accueille l’un des responsables dont le prénom « John » est épinglé sur la chemise de bûcheron aux manches retroussées.
Avenant et jovial, il nous prend dans ses bras, et nous octroie une poignée virile.
– C’est la première fois ? lance-t-il.
Je hoche la tête, me gardant de révéler que je suis venue, enfant.
– Ce ne sera pas la dernière, j’en suis sûre, ajoute une femme prénommée Kate, entre deux âges, vêtue d’un tablier taché et d’un sourire sincère, en nous rejoignant.
Autour des tables, un public hétéroclite, des jeunes et des moins jeunes ; des marginaux et des personnes âgées, des immigrés pour qui Kate et John sont les premiers visages amicaux qu’ils rencontrent sur le sol anglais. D’un geste de la main, la femme presse l’épaule de Carter ; ni l’un ni l’autre n’ont reconnu le mannequin. Ou, s’ils savent qui il est, ils ne font aucune remarque à ce sujet.
– Tu m’as l’air d’être un costaud, toi ! déclare-t-elle. Tu vas nous aider, il y a des caisses à décharger. Le supermarché voisin nous a fait don de ses invendus de la semaine et un autre nous a offert riz et pâtes.
La chargée de projets que je suis perçoit déjà le potentiel des photos que je vais pouvoir saisir sur le vif : Carter, dans la tenue décontractée achetée dans une friperie, soutenant une mission locale. La sueur au front, la simplicité même. Ce soir, j’envoie une série de clichés en anonyme aux tabloïds nationaux ainsi qu’aux journaux locaux. Taper vite, taper fort. Demain, en couverture, le mannequin français plus sexy que jamais et un titre accrocheur « Que devient Carter Blanchais ? ». Le nouveau Carter se soucie des autres, n’a pas peur de mettre la main à la pâte et se moque de son image. Parfait.
– Je vais commencer par prendre un café. Noir et allongé, réplique-t-il.
– D’abord l’effort, ensuite le réconfort, affirme Kate.
Kate ne lui laisse aucune chance de riposter, c’est ce genre de femme dont le pays a besoin. J’émets un ricanement qui n’échappe pas à John.
– Par ici, ma petite dame ! Moi aussi, j’ai besoin d’un coup de main ; il y a dix kilos de pommes de terre à éplucher pour cuisiner des tourtes, m’annonce John.
Mon esprit se focalise bien plus sur le chiffre que sur le résultat appétissant qui va découler de ce travail. Tandis que Carter ressort dans la rue pour récupérer des caisses, je me retrouve, un économe à la main, devant une montagne de tubercules dans la cuisine des locaux. À chaque passage de Carter, je relève la tête dans sa direction. Il ne m’épargne pas de ses remarques sarcastiques.
– Essaie de ne pas m’empoisonner.
– Ne me tente pas, répliqué-je alors qu’il vole quelques morceaux de pommes de terre crues que je viens de découper.
Il les observe un instant.
– Ce n’est pas très régulier, tout ça, il va falloir songer à s’appliquer, miss Jones, déclare-t-il, en jetant les bouts dans la casserole.
Sans hésiter, je lui tape sur la main, comme je réprimanderais un enfant trop gourmand.
– Quelle violence ! N’oublie pas que chaque partie de cette anatomie de rêve est assurée pour plusieurs centaines de milliers d’euros.
Je le détaille des pieds à la tête bien que mon cerveau se souvienne à la perfection de son anatomie.
– Il y a une partie qui ne doit pas valoir trop cher, alors, le provoqué-je. Je vais commencer par là…
Kate ne lui laisse pas le temps de répondre.
– Vous vous battrez plus tard, les enfants. Il y a encore du pain sur la planche.
– Je ne peux toujours pas avoir un café ? demande-t-il.
Un vrai gosse, songé-je, amusée.
Kate le pousse vers la porte de la cuisine, et l’entraîne dehors. Cet endroit est vraiment à part ; chacun peut y trouver sa place, un rôle à tenir, un havre de paix et trouver un repas chaud, si je cesse d’être déconcentrée toutes les deux minutes.
Près de moi, une jeune femme d’origine indienne, le visage caché derrière un rideau de cheveux, s’active sans prononcer un mot, à l’inverse d’un vétéran de la guerre du Golfe, qui tourne énergiquement une cuillère dans la casserole où je jette les pommes de terre découpées. Il a eu le temps de me raconter tout son parcours d’ancien combattant depuis mon arrivée.
De façon étonnante, je me sens à l’aise au milieu de ces inconnus, dans cette ambiance à la fois si chaleureuse et si décalée. Des souvenirs remontent à la surface, les fois où mon père avait bu l’argent des allocations avant que je n’aie eu le temps de faire les courses et qu’il fallait nous rendre à la supérette sociale ou au Trussel Trust, pour recevoir des colis alimentaires, la honte et la faim chevillées au corps. La peur d’être reconnue, et en ce sens méprisée, qui ne me quittait jamais. Mon père représente toujours cette part d’ombre que je dissimule. Il est plus facile pour moi que les gens, mes collègues ou mes amis, le croient mort, plutôt qu’ils sachent qu’il végète dans une espèce de taudis non loin du centre de Brighton et qu’il passe le plus clair de son temps dans des bars à se saouler. Qu’est-ce que cela leur apporterait de savoir ça ? Leurs rapports avec moi changeraient, ils me verraient comme une espèce de Cosette moderne, me prendraient en pitié ou me jugeraient parce que je n’ai jamais réussi à le sortir de cette misère crasseuse. Je me cache de tout désormais parce que, si je ressens des choses, ça me fera tellement mal que ça me tuera. Mon couteau ripe sur le légume et me coupe la paume, m’arrachant un cri.
– On ne peut pas te laisser deux minutes ! lâche Carter.
– Ça va, ça va, assuré-je.
– Laisse-moi voir.
Avec délicatesse, il s’empare de ma main, déplie mes doigts contractés et examine la plaie, d’où s’écoule le sang. Sa peau pâlit et l’inquiétude voile ses iris.
– Tu ne t’es pas ratée, constate-t-il. Fais-moi penser à ne jamais t’approcher quand tu tiens un couteau.
Il attrape un torchon, et le presse fermement sur l’entaille alors que je grimace sous l’effet de la douleur. Ce qui la rend cependant supportable, c’est la sollicitude et l’empressement de Carter auprès de moi.
– Je m’en occupe, si tu veux, lance Kate, en apportant de l’antiseptique et une bande.
– Non, non, c’est bon, déclare Carter, pourtant blanc comme un linge.
Décidé, il refuse sa proposition et me soigne avec des gestes précis, comme s’il avait souvent eu l’occasion de soigner des blessures de ce type. Ses doigts s’attardent au contact des miens, en une délicate caresse jusqu’au moment où son regard croise mes prunelles. Il suspend aussitôt son geste, bien trop tendre. Gêné, il recule d’un pas.
– Bon, maintenant, j’ai droit à un café ? demande-t-il en se tournant ostensiblement vers Kate.
Ma peau est encore parcourue de picotements, qui n’ont absolument rien à voir avec cette blessure.
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