Be My Boss (French Edition)
Chapitre 1
Avery Jones
– Bonjour, miss Jones, lance gaiement Donald Gibson, le standardiste de l’agence Meetcom, la bouche pleine de muffin.
Pressée, je lui jette ma réponse sans m’attarder ni ralentir le pas vers l’ascenseur au fond du hall.
– Ils sont déjà tous là, me crie-t-il, des miettes tombant sur sa chemise blanche qui peine à contenir son embonpoint.
Super.
– Depuis une bonne demi-heure, croit-il bon de préciser.
Vraiment super.
– Merci, Donald, pour ces informations, répliqué-je, sarcastique.
– De rien, miss Jones, assure-t-il en criant presque pour que je l’entende avant d’enfourner le reste de sa pâtisserie. Si je peux être utile, c’est un plaisir.
Ce n’est pas mon genre d’être la retardataire que tout le monde attend. Pas du tout. Bien au contraire, je suis la ponctualité incarnée. Nerveusement, je presse plusieurs fois le bouton d’appel de l’ascenseur, comme si cela avait une quelconque chance de le faire venir plus vite. Pourquoi faut-il qu’il soit si long ? Je souffle, piaffe d’impatience. Un instant, j’hésite à grimper les marches quatre à quatre, mais me ravise très vite. Je ne voudrais pas débarquer, en suant à grosses gouttes et rouge comme une tomate trop mûre ; je préfère conserver un semblant de dignité.
En retard, certes, mais avec classe.
Je m’engouffre dans la cabine, mes dossiers entre les bras, et le temps de l’ascension, vérifie rapidement mon reflet dans le miroir. L’ensemble fera l’affaire. Un maquillage discret au niveau des yeux et du teint, mais des lèvres ourlées d’un rouge prononcé, des cheveux blonds joliment coiffés. Il faut cependant que je chasse cet air de petite fille prise en faute avant de me pointer à la réunion, sinon ils ne feront qu’une bouchée de moi. Hors de question que tous se rendent compte de mon niveau de stress et d’agacement ! Ce dernier n’a fait que monter en flèche depuis que l’arrivée du SMS de Cliff il y a une heure m’a tirée du lit.
[On t’attend, Avery.
Tu as bien eu mon mémo hier
pour te dire que la réunion avec l’agence belge était avancée à sept heures ?]
Quoi ? Un mémo, quel mémo ? Peut-être va-t-il essayer de me faire croire que l’information s’est perdue entre son bureau et le mien ? Non, bien sûr que non. C’est juste une preuve supplémentaire que Cliff est un sacré connard. Cliff, de son vrai nom Clifford Roots, est un de ces petits arrivistes dont les dents longues raient le plancher. Ce rat ne reculera devant rien pour me mettre des bâtons dans les roues, et m’écraser au passage. Officiellement, aucune compétition ne règne entre les différents chargés de projets. L’esprit de cohésion, d’entraide et de solidarité domine au sein de la boîte, favorisé par le séminaire d’intégration annuel et les différentes festivités organisées. Nous sommes cinq dans l’équipe, et nous nous entendons tous très bien. Afterwork une fois par mois au pub du coin, billard ou dîner chez l’un ou l’autre à l’occasion.
Mais la vérité est tout autre.
C’est la guerre ouverte, derrière les sourires et les tapes amicales dans le dos.
À qui ramènera le plus de clients.
À qui s’occupera du plus gros contrat.
À qui piquera le projet du collègue.
À qui se fera bien voir du big boss, Dan Sutherland.
Mon stress a disparu, remplacé par une colère à peine voilée, alors que j’avance dans le couloir et passe devant les baies vitrées de la salle de réunion, sans y jeter un coup d’œil. Je sais que tous les regards ont dû converger dans ma direction. Je frappe légèrement contre la porte en verre, et pénètre à l’intérieur avant d’y avoir été invitée.
– Bonjour, monsieur Sutherland, lancé-je calmement.
– Miss Jones !
Il joue la surprise, à la perfection. Comme s’il s’étonnait vraiment de me voir. En mon for intérieur, je bous littéralement de rage contre Cliff. Extérieurement, je souris, comme si je maîtrisais parfaitement la situation. Derrière mon patron, l’écran est éteint, preuve que la conversation avec les Russes est terminée.
– Je me demandais s’il fallait que j’envoie les secours.
Sans ciller, je soutiens le regard du P.-D.G. et, sous ma boîte crânienne, c’est la tempête. Je pourrais lui avouer que tout est la faute de Cliff, qu’il a fait de la rétention d’information et que c’est un sacré connard arriviste et prétentieux. Mais franchement, cela fait gamine qui va se plaindre au maître. Non, impossible. Vite, une idée. Mon cerveau fatigué ne m’est pas d’une grande utilité, il se contente de ruminer et de maugréer.
– Un contrat urgent à terminer, lâché-je, faute d’inspiration.
Sa langue claque sèchement contre son palais. Il m’étudie, juge de mon degré de sincérité, mais ne demande pas de précision.
– Je vous en prie, miss Jones. Allez vous asseoir.
Bien sûr, le fait que je suis toujours à l’heure ne joue même pas en ma faveur. Un tout petit retard et me voilà devenue le vilain petit canard. Je salue le reste de l’équipe d’un « bonjour » aussi jovial que possible et vais m’installer à une place vide, pose mes dossiers sur la table et rencontre le regard résolument moqueur de Cliff, doublé de son sourire victorieux qui me donne envie de lui faire avaler ses dents. Il ne perd rien pour attendre.
Dan, finalement, on va peut-être avoir besoin d’appeler les secours quand j’en aurai fini avec lui.
Alors que le patron reprend là où il en était resté avant mon interruption, je sors une feuille et jette un coup d’œil discret sur la prise de notes de mon voisin. Elle est si illisible qu’il me faudrait un décodeur pour parvenir à décrypter ses pattes de mouche. Du coup, je reporte mon attention sur Dan, et me concentre sur le projet dont il est question. Certes moins important que l’association avec les Belges, mais intéressant pour la promotion culturelle de la ville de Brighton. Il énumère les demandes de la mairie, les aspects qu’elle souhaite mettre en valeur et des idées me viennent aussitôt. D’un geste rapide, j’effectue quelques dessins et note ce qui me traverse l’esprit. Tous ces éléments me serviront de base de travail, si bien que lorsque Dan demande qui souhaite s’en charger, ma main se tend aussitôt. Tout comme celle des mecs autour de la table. Le contraire m’aurait étonnée. D’un geste du menton, le patron nous encourage à détailler nos premières pistes. C’est Brett « papy » Tucker, le dandy de l’équipe, qui commence, exposant avec calme son inspiration. Chic, élégante, épurée. À son image. Cliff enchaîne et, pour la première fois de la journée, je souris vraiment lorsque Dan balaie ces propositions d’un « déjà vu » assassin et percutant qui me met du baume au cœur. Il y a une justice. Augustus Bailey poursuit, sans se soucier du désappointement de son voisin. Il parle haut, il parle fort, et il sait être très convaincant. Avant de me laisser exposer mes idées, c’est Sean O’Brian, un pur produit de Dublin, accent irlandais à tirer au couteau et regard de tombeur, qui prend la parole en proposant de mettre en avant la gastronomie anglaise et d’organiser des dégustations gratuites dans la ville. Mon tour arrive, j’expose mes idées avec conviction.
– Je propose, déclaré-je en plantant mon regard dans celui de Dan, une envolée de livres dans la ville. On pourrait également accrocher des nuages aux couleurs vives avec des citations afin de capter l’attention des badauds.
Dan hoche lentement la tête, réfléchissant à ma proposition, comme à celles de mes collègues. Finalement, notre patron hésite et finit par accorder la préférence à l’Irlandais. Encore raté. Ce n’est pas une bonne journée. En même temps, c’est mérité, ses idées sont à la fois originales et percutantes ; et Sean est un gars sympa.
– Dernier point à l’ordre du jour, aborde Dan. Il y a un autre projet que je voulais vous…
Ma main jaillit avant même qu’il n’ait fini sa phrase, anticipant sa question. Il va demander un volontaire, et cela ne peut être que moi. Surpris, tous se tournent vers moi.
Eh oui, les mecs, pas assez rapides. Coiffés au poteau par une nana.
Peu importe le projet que va soumettre Dan, je sais que je vais assurer. Il me sonde du regard avant de hocher lentement la tête, d’un air satisfait, comme s’il ne s’attendait pas à une autre réaction de ma part.
– J’apprécie votre enthousiasme, miss Jones, admet mon patron. Cependant, si vous m’aviez laissé achever, vous auriez su qu’il vous était d’emblée destiné.
Un rictus contrit s’affiche sur mes lèvres.
– C’est vous qui allez vous occuper du jeune Carter…
Qui ? Je refuse de l’admettre à haute voix, mais je n’ai aucune idée de qui il s’agit. Une pseudo star de la télé-réalité ? Un chanteur made in YouTube ?
– Je sens que tu es la meilleure pour gérer un petit jeune qui, je suis prêt à le parier, sera à peine pubère et plein de boutons, me souffle Cliff en se penchant à mon oreille. Un influenceur peut-être ?
Son ironie m’agace ; il est vexé, cela se sent, que Dan ait pensé à moi plutôt qu’à lui. Pas plus que moi cependant, Cliff ne sait de qui il s’agit, et quand je vois l’expression perplexe des autres collaborateurs, je devine qu’il en va de même pour eux.
– Tu as raison d’être jaloux, répliqué-je sèchement, ce n’est pas donné à tout le monde de pouvoir assurer auprès de n’importe quel client.
Circonspect, Cliff lève les sourcils avant de reporter son attention sur Dan. Si en apparence, je fais ma maligne, intérieurement, je me demande si j’ai bien fait de me précipiter. Car, en réalité, je ne sais rien de ce qui m’attend.
– Miss Jones, venez dans mon bureau à la fin de la réunion, je vous apporterai des précisions, déclare Dan, avant d’enchaîner sur un autre sujet.
En tout cas, je serai vite fixée quant au client qui m’est attribué. Impossible pour le moment de googliser ce fameux Carter. Néanmoins, je compte bien rassembler le maximum d’informations sur ce jeune homme afin de fournir un travail à la hauteur de mes capacités.
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