Be My Boss (French Edition)
Chapitre 43
Avery Jones
– Je ne porte pas ça, déclare Carter, en croisant ostensiblement les bras sur son torse.
Mes lèvres s’étirent en un sourire, et bien vite je ne peux retenir le rire qui monte depuis le fond de mes entrailles et explose à la vue du mannequin habillé en… clown. Il lâche un juron d’agacement, alors que des larmes me viennent aux yeux et brouillent mon champ de vision.
– C’est la tenue parfaite pourtant, monsieur Blanchais, bafouillé-je difficilement, avec une pointe d’ironie.
– Parfaite pour quoi ? Pour qu’on me jette des tomates en pleine poire ? râle-t-il.
Mon rire redouble d’intensité face à son emportement, digne d’un gamin capricieux. Carter tourne sur lui-même ; il est absolument ridicule dans son pantalon bariolé retenu par des bretelles orange, sa large veste, son chapeau haut de forme et ses immenses chaussures.
– Jones, je me suis prêté au jeu pour les vêtements de la friperie, mais là, c’est hors de question !
Dans mon sac, je trouve un mouchoir, essuie mon visage, puis souffle pour me calmer et parvenir à articuler une parole compréhensible.
– Je croyais que tu aimais être sous le feu des projecteurs ; là, c’est sûr que tu ne passeras pas inaperçue ! lui garantis-je. Si un paparazzi passe dans le coin, il pourra titrer son prochain article « Carter fait un pied de nez à l’amour ».
Il lève les yeux au ciel alors que je lui tends l’accessoire qui manque à sa panoplie d’artiste.
– Jeu de mots pourri, Jones, rétorque-t-il.
Ses doigts se tendent mais refusent de franchir la distance qui le sépare du nez rouge.
– Si tu es capable de me faire rire, imagine ce que tu seras capable de faire pour ces enfants, condamnés aux murs blancs d’un hôpital. Ils ont, je pense, encore plus besoin que moi de retrouver un peu de joie et d’espoir.
Je ne rêve pas le voile de tristesse qui passe devant les prunelles sombres de Carter, et qui me fait hésiter. Plus je crois le cerner, plus le mystère qui l’entoure semble s’épaissir. J’ai bien vu comment il se comportait avec mes neveux, son empathie, sa gentillesse, sa joie communicative. Il a un don inné pour s’occuper des enfants. Mon choix de l’emmener en ces lieux devrait l’enchanter. Du vrai, de l’authentique, du temps offert à ceux qui souffrent. Je ne le comprends pas.
– Carter ? Ça va ?
– Donne-moi ça, lâche-t-il sèchement.
Sans croiser mon regard, il s’empare du nez rouge et le plante sur son visage.
– En piste, l’artiste !
Il exagère sa joie et passe devant moi. En même temps qu’un déguisement, il a remis un masque d’inaccessibilité ; je le connais, je ne le porte que trop. Je le suis dans les couloirs de l’aile pédiatrique, en espérant que tout va se passer pour le mieux. Carter tient son rôle à la perfection, il s’arrête devant chaque enfant, exécute une danse ou lui fait sa plus belle grimace ; il insiste jusqu’au moment où il se voit récompensé d’un battement de mains, d’un éclatant sourire ou d’un rire cristallin. Il se concentre sur les gamins malades qui se pressent au-devant de lui, pour ceux qui peuvent quitter leur chambre. Loin de l’avoir reconnu, les infirmières continuent de vaquer à leurs occupations. J’alpague un petit groupe de jeunes femmes.
– Vous ne devinerez jamais qui se cache derrière ? leur lancé-je, amusée.
Une fois leur intérêt capté, elles observent avec plus d’attention l’homme dans ses atours carnavalesques. Malgré leurs efforts, elles ne le reconnaissent pas et c’est moi qui leur annonce que c’est le célèbre mannequin Carter Blanchais. Discrètement, elles sortent leur téléphone et le photographient, en pouffant. Certaines osent même se prendre en selfie avec lui ; de bonne grâce, Carter se prête au jeu.
– Qu’il est beau ! soupire une jeune femme brune.
– Et il aime les enfants… Tu as fait la prise de sang de la cinq ?
– Non, j’y vais… Un vrai beau gosse !
– Tu es mariée, je te rappelle.
– Mariée ou pas, s’il venait à la maison, il ne dormirait pas dans la baignoire.
Je ne peux leur en vouloir de tomber sous son charme magnétique ; moi-même, je sais à quel point il est difficile de résister. Alors que les infirmières retournent travailler, je vois Carter pénétrer dans une chambre et je le suis. Allongée dans le lit, une petite fille respire difficilement, ses yeux à peine ouverts. Je reste en retrait dans l’encadrement de la porte, tandis qu’il s’approche d’elle en claudiquant. Il fait mine de tomber, et un sourire affleure aux lèvres gercées de l’enfant. Du bout des doigts, Carter caresse la joue d’une petite fille au visage amaigri ; la tendresse qu’il y met me touche. Il lui parle avec douceur, lui murmure des bêtises à l’oreille jusqu’à ce qu’un petit rire éclate, comme le cri d’un moineau. Je ne peux détourner les yeux de Carter, lui trouve un charme fou. Qu’y a-t-il de plus beau qu’un homme qui a l’étoffe d’un père ? Une aura chargée de bienveillance, une touche d’autodérision, une force tranquille. Comment un homme tel que lui peut-il avoir choisi une carrière dans le paraître quand il possède une aussi grande richesse intérieure ?
Ressaisis-toi, Avery, ne te laisse pas aveugler par tes…
Même mentalement, je préfère ne pas songer aux mots qui m’entraînent sur une voie bien trop dangereuse. Parce qu’il ne m’apporterait qu’un surcroît de douleur, parce que Carter a été clair. Il repartira dès qu’il aura obtenu ce qu’il désire le plus.
– Repose-toi, petite fée, chuchote-t-il à l’enfant fatiguée.
À ses mots, mon cœur fond, quand bien même je me crois résolue à me protéger. Mon armure me semble nettement moins solide ; ma cuirasse se trouve profondément entaillée par l’insaisissable Carter Blanchais. Discrètement, nous ressortons de la pièce plongée dans une semi-obscurité.
Bien qu’il sourie, une impression désagréable s’infiltre en moi. Carter paraît souffrir de se trouver dans ce lieu, comme s’il prenait la peine de tous ces petits malades. Il s’avance pourtant déjà vers deux jeunes garçons, dont un tient fermement une perche avec des perfusions. Il se penche vers eux. Je vois apparaître au bout du couloir un autre bénévole costumé en Superman. Aux cris enfantins, Carter relève la tête dans la direction qui attire les petits patients, et son visage se décompose à mesure que le super-héros s’approche. Ses couleurs s’envolent, ses traits se durcissent. Je vois ses poings se contracter le long de son pantalon alors que ses yeux ne quittent pas les ballons de baudruche que le bénévole apporte aux enfants.
– Carter, ça va ? le questionné-je de nouveau, en espérant qu’il se sente mieux.
Avec brusquerie, il dégage ma main, que j’ai posée sur son épaule, et arrache de son visage le nez rouge. Son regard se charge d’effroi alors qu’il m’affronte.
– Ne me repousse pas, Carter.
Autour de nous, les malades crient joyeusement leur demande.
– Rouge ! lance le petit garçon près de lui.
Ses doigts se tendent et se referment sur la ficelle, le ballon vient danser devant les yeux de Carter, qui semble se briser, percuté par un coup en pleine poitrine aussi violent qu’invisible.
– Tout va…
– Je n’ai pas besoin de toi, crache-t-il en s’éloignant dans le couloir, en direction de la salle de repos où il s’est changé à notre arrivée dans le service.
Un instant, je suis tentée de le suivre, de lui imposer ma présence, de lui offrir mes bras et mon corps en guise de réconfort pour chasser ses cauchemars, mais une petite voix dans ma tête m’ordonne de ne rien faire. Parce que je n’ai pas envie de choisir la voie de la facilité et de l’oubli avec lui. Tout comme il m’a poussée à me confier, je veux qu’il puisse en faire autant. Je me fais violence, en ne provoquant pas ses confidences et décide de l’attendre à l’extérieur du bâtiment. Je m’installe près de l’entrée et assiste au ballet incessant des ambulances et des patients rejoignant les différents services de l’hôpital. Je suis si souvent venue prendre quelques minutes de repos, assise sur ce banc, le temps de sécher les larmes qui roulaient sur mes joues et de prendre des forces avant de retourner auprès de Declan. Il avait besoin de ma détermination, de ma force et de mon souffle, pas de mes apitoiements et de mes pleurnicheries. Je me ressource en prenant l’air, en inspirant et en soufflant lentement, en acceptant la caresse du soleil sur ma peau, et je suis prête à aider Carter lorsque ce dernier vient s’asseoir auprès de moi. Son regard se perd au-delà du parking. Il respire profondément, ses mains se crispent sur ses genoux, comme si ce qu’il avait à dire était si difficile que les mots peinaient à franchir le seuil de ses lèvres.
– Je n’ai pas refermé le portillon, souffle-t-il.
Sans le brusquer, j’attends qu’il poursuive, qu’il puisse exprimer sa douleur. J’hésite à poser mes doigts sur les siens, afin de lui insuffler ma force.
– J’aurais dû faire attention…
Par vagues, ses souvenirs douloureux remontent à la surface et j’essaie de combler les silences dans son récit. Mon cœur se serre à l’idée de ce que je pressens. Un chagrin si incommensurable qu’il creuse un trou béant dans un être humain. Un trou qu’il n’est jamais possible de combler. Quoi qu’on fasse. Je ne sais pas encore ce qui s’est passé mais la peur m’étreint.
– Il arrive à tous de…
– Mais pas à moi, lâche durement Carter.
Sa souffrance est palpable, son désarroi me touche. Je saisis son visage entre mes mains, l’oblige à me regarder, comme il l’a fait quelques jours plus tôt. Ses ténèbres sont profondes, un puits immense de noirceur. Aujourd’hui, en cet instant, il se dévoile devant moi et je voudrais le ramener dans la lumière. Lui qui donne l’image d’un homme fort et sûr de lui me semble soudain au bord de la rupture, prêt à se briser.
Et je ne peux m’y résoudre.
Son silence me bouleverse, et je saute avec lui dans le précipice quand il ose enfin prononcer dans un souffle un prénom.
– Dana… Tout est ma faute. C’était ma petite sœur…
Je ne peux plus respirer. Son désespoir, je le ressens jusqu’au fond de mon être et je devine ce qu’il tait. La mort d’une enfant. Injuste, cruelle et douloureuse.
– Elle jouait dans le jardin, reprend-il d’une voix blanche, pendant que je m’occupais des mauvaises herbes, comme mes parents me l’avaient demandé. J’ai déposé les déchets sur le trottoir, mais j’ai oublié de refermer la barrière derrière moi…
Je ne le lâche pas des yeux, m’accroche à lui autant qu’il s’accroche à moi.
– Dana avait toujours un stupide ballon de baudruche rouge accroché autour de son poignet. Et il s’est envolé. Elle a couru pour le récupérer, sans regarder autre chose que le ciel et…
Sa voix se brise alors qu’il replonge dans ce souvenir terrible, mais les vannes sont ouvertes, et les mots à glacer le sang se déversent.
– La camionnette ne l’a pas vue… Si j’avais fermé la porte… si j’avais été moins préoccupé par la fille qui m’avait largué comme une merde… Si je…
Je ne peux le laisser se torturer de la sorte.
– C’est un accident, Carter, le coupé-je avec fermeté. Ce n’est pas ta faute si Dana est morte…
Sans lui laisser le temps d’objecter quoi que ce soit, je fais glisser ma main le long de son visage pour m’emparer de la sienne. Un lien de douleur se crée entre nous, entre ceux qui ont partagé le pire.
– Tout comme ce n’est pas la mienne si le cancer a vaincu Declan…
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