Be My Boss (French Edition)
Chapitre 46
Carter Blanchais
Après avoir passé quelques jours baignés d’une certaine euphorie sexuelle, je savoure un minimum de tranquillité, installé derrière le bureau d’Avery. Celle-ci est de nouveau partie avec Dan, et je prends plaisir à fouiller dans ses tiroirs à la recherche d’éléments me permettant de cerner davantage sa personnalité. Même si sa carapace coriace se fissure par endroits, il reste une grosse part de mystère autour d’elle. Évidemment, je suis tout aussi fasciné qu’attendri par sa force de caractère et les épreuves franchies. Parvenir à rester droite après avoir perdu l’amour d’une si tragique façon démontre son envie farouche de continuer à vivre.
Alors que j’ouvre le dernier tiroir, je tombe sur un cadre photo, que je me presse de sortir. Sur le cliché, Avery en jeune diplômée pose fièrement. Un sourire éblouissant sur ses lèvres, des yeux pétillants de joie et le bonheur peint sur ses traits, jamais je ne l’ai vue si détendue.
Qui prend la photo ? ne puis-je m’empêcher de penser.
L’évidence me saute aux yeux, il doit s’agir de Declan. Le mari parfait, l’homme affectueux, celui qu’elle a aimé éperdument. Je focalise mon attention sur son père, debout à côté d’elle en costume et chemise. J’ai beau analyser chaque détail, je ne distingue aucune ressemblance avec le SDF bourré de la dernière fois, si ce n’est la peau légèrement rougie et les yeux injectés de sang. Aucune trace de sa mère sur ce cliché, j’imagine qu’elle n’a pas souhaité faire le voyage pour la remise de diplôme de sa fille, et cette idée me dérange.
Alors que je replace le cadre à sa place, un papier froissé attire mon attention. La curiosité n’étant pas mon unique défaut, j’aime la contenter et attrape la feuille. Avec rapidité et dextérité, je la déplie et découvre quelques phrases gribouillées d’une écriture tremblante.
Avery,
Tu as fait de moi un homme heureux ! Pourtant, je t’ai trahie.
Si tu savais comme je m’en veux, je n’ai pas respecté nos vœux de mariage.
Mais sache que rien de tout cela n’est ta faute. Tu es mon irréprochable.
Puisses-tu me pardonner un jour ?
Je t’aime, mon amour.
Ton mari
Alors, comme ça, Declan était un homme infidèle ? Même le mec parfait possède des parts d’ombre. Ce qui explique les blessures profondes d’Avery, son aversion pour les hommes, surtout ceux charismatiques dans mon genre. Elle ne s’accorde pas le droit de lâcher prise, pour ne pas risquer d’être blessée. Typique comme autoprotection.
Et je ressens cette même impression. Depuis le départ soudain et injuste de Stella, faire confiance est devenue presque impossible. Parce que je l’ai aimé comme un fou au point d’oublier de me protéger. Le plus incroyable avec le premier amour, c’est de vivre cette relation sans aucune méfiance, avec tes tripes posées à ses pieds et ton cœur dans sa paume. J’ai cru qu’elle en prendrait soin et je me suis cassé la gueule. Voilà la vérité ! On aime, on souffre. Ne pas s’engager représente un gage de plaisir. Les conneries d’âme sœur, de sentiments réciproques qui durent toute une existence sont purement des mensonges. Comme le père Noël et la petite souris, placer l’amour au sommet du bonheur revient à te faire croire en quelque chose qui n’existe pas.
La sonnerie de mon téléphone me tire de mes pensées et le numéro de Max, mon manager, s’affiche sur l’écran.
– Alors ? me questionne-t-il tout de go.
– Alors quoi ? grogné-je.
Il n’y a aucune animosité entre nous, bien au contraire, Max est l’un de ceux à qui je peux parler sans passer par quatre chemins.
– Les statistiques des réseaux sociaux grimpent. C’est bon signe, tu seras bientôt de retour sur le devant de la scène. J’avais vu juste, se vante-t-il.
Max agit dans l’ombre, il s’occupe de l’administratif, des relations avec les professionnels et touche une commission sur chacun de mes contrats. Français, connu dans le milieu mondain, il se pose en véritable maître des relations publiques et parvient à me dénicher des boulots payés rubis sur l’ongle. Mais dépassés par l’ampleur de la tâche, nous avons convenu que l’aide proviendrait d’ailleurs.
– Comment ça ? lui demandé-je sèchement.
Un petit rire de contentement de sa part traverse l’écouteur et soudain je comprends. C’est lui.
– OK, j’avoue m’être servi de la géolocalisation de ton téléphone pour indiquer les lieux aux photographes.
– Tu t’es servi de moi !
– Tout de suite, les grands mots ! Je nous ai rendu service à tous les deux. Sutherland est peut-être spécialisé dans la communication, mais je suis ton mentor en ce qui concerne tout le reste. Et l’impact de ton image en ce qui concerne les sollicitations professionnelles me donne du fil à retordre.
– Il te fallait créer le buzz, déclaré-je.
– Exactement ! Et quoi de mieux qu’une idylle avec une Anglaise bon chic bon genre ? Une nana basique à laquelle le grand public pourra s’identifier.
– Tu n’as pas pensé que ton idée pourrait nuire à cette femme ?
Qu’il la considère comme une nana basique me déplaît. Avery est beaucoup de choses, mais sans doute pas ordinaire ou quelconque.
– Je suis payé pour te faire gagner de l’argent, pas pour avoir des scrupules. Après plusieurs jours passés à Brighton, je me suis rendu compte que tes participations à des œuvres caritatives ne créaient pas de réel attrait pour ton image de mec bien. Aucun nouveau contrat ne se profile à l’horizon.
Ça me tue de l’admettre, mais Max a raison ; me montrer en train de faire de bonnes actions ne suffira pas à faire parler de moi. En revanche, les gens raffolent des histoires d’amour ! Les magazines parlent davantage des relations des célébrités que de leurs engagements humanitaires…
– Je te propose de sortir encore quelque temps avec cette femme pour que l’on parle de toi et en bien. Carter Blanchais capable d’entretenir une relation, en couple avec une femme respectable. Je prévois encore quelques shootings sauvages pour faire parler de toi et après tu rentres.
L’ange sur mon épaule me susurre que ce plan est malsain alors que le démon assis de l’autre côté se frotte les mains de contentement. Ce n’est pas Avery qui est visée personnellement dans cette stratégie, néanmoins, c’est elle qui paiera les pots cassés et ce point me dérange fortement.
– De nouvelles photos vont sortir dans la journée, m’annonce-t-il.
Sûrement celles prises devant le restaurant tout à l’heure.
– Tu me demandes d’utiliser Avery pour redorer mon image ?
– À toi de voir ce que tu désires vraiment.
Avery Jones représente mon ticket de retour dans le mannequinat de luxe. L’Anglaise inconnue au passé triste, la beauté simple et l’élégance parfaite. Sur le papier, nous formons un couple idéal ; dans la réalité, c’est une tout autre histoire. Cette nana possède un caractère de cochon, elle m’irrite, m’agace, m’enflamme, m’attire. Pourtant, jamais je n’aurais envisagé de ressentir une telle palette d’émotions lorsque Dan a mentionné son curriculum vitae.
– N’oublie pas que cette pseudo-relation est fausse, Carter.
Si c’était si simple, bordel !
Moi, le mauvais garçon qui s’entiche d’une nana, dont le cœur pulse au rythme des sourires d’Avery, qui renaît de ses cendres.
Oui, cette tactique marketing paie, elle me permet d’attirer l’attention des followers, d’offrir du grain à moudre à la presse et de redorer mon blason. Il y a quelques semaines, je n’étais plus qu’un toxico accro au sexe et me voilà propulsé dans une romance.
– Non, je n’oublie rien, assuré-je à Max avant de raccrocher.
Sauf que tout ne se déroule pas comme prévu. Avery Jones représente bien plus qu’une proie facile à mes yeux. Je me suis confié à elle, j’ai ouvert mon âme en deux pour lui dévoiler ce qui se cache au plus profond de moi. Et inversement.
Tu portes tes testicules et tu lui avoues la vérité, suggère ma raison.
Lui avouer que les paparazzis nous ont retrouvés grâce aux idées d’un homme que je paie reviendrait à me sectionner le gland. Affreusement douloureux et complètement inutile ! Elle pensera que ce plan provient de mon cerveau rusé. Je préfère faire profil bas, persister sur ma lancée et partir dès que ma mission ici sera achevée. Ne pas ajouter une légère trahison dans la longue liste d’Avery des aversions masculines.
Je continue ma fouille de son bureau, lis chaque titre des livres qui s’alignent sagement sur son étagère et me surprends à y trouver de la science-fiction et du western. Plutôt atypique comme lecture. Après tout, je ne connais presque pas les goûts culturels d’Avery. Quelle chanson la transcende ? Quel plat fait frémir ses papilles ? Quel film l’émeut à chaque visionnage ?
Et toi, Carter ? pensé-je amèrement.
Indubitablement, je fonce tête baissée dans mes souvenirs et la plupart portent la trace de Dana. Parce que j’ai regardé des centaines de fois Maman, j’ai raté l’avion avec ma petite sœur, hilare devant les pièges du petit garçon. J’ai écouté toutes les musiques de Disney possibles et imaginables alors qu’elle dansait dans sa robe de princesse. Et j’ai dévoré des milliers de crêpes, repas préféré de la petite dernière des Blanchais.
Sans Dana, je n’existe pas…
Je survis, en fait.
Sans parvenir à me créer de nouvelles préférences.
Pitoyable pour un mec de 24 ans.
Comme si le destin se jouait de moi, mon téléphone sonne pour la seconde fois et le prénom qui s’affiche m’alarme. Je décroche sans parler, m’attendant au pire.
– Carter ?
Pas de pleurs dans le son de sa voix, ce n’est donc pas l’appel tant redouté.
– Oui, maman ? réponds-je en plongeant mon regard par la baie vitrée.
– Comment vas-tu, mon chéri ?
Je ferme une demi-seconde les paupières en refoulant mon envie irrésistible de lui dévoiler la vérité. Néanmoins, jamais je ne pourrai lui dire que la solitude m’envahit la nuit, que l’alcool me permet de museler ma colère et que malgré les kilomètres qui nous séparent, la douleur n’a pas pris de distance. Ma maman souffre suffisamment pour que je ne lui ajoute pas une couche d’inquiétude. Tous les jours, elle va au chevet de Dana, lui brosse les cheveux, masse son corps, lui parle. Elle vit la pire épreuve que l’on puisse infliger à une mère, celle de veiller sur son enfant plongée dans un profond coma depuis six ans sans perspective de rémission. Plus les semaines passent, plus les séquelles motrices et cérébrales augmentent. Si je n’étais pas un putain de lâche, au lieu d’envoyer de l’argent à mes parents pour les aider financièrement, je serais à leurs côtés. Mais c’est mon devoir d’aîné de la famille que de subvenir aux frais médicaux.
Donc je me ressaisis, inspire profondément et ouvre les yeux sur la grisaille de la ville qui s’étend à mes pieds.
– Tout va bien. Et à la maison ? m’enquiers-je alors que l’envie de raccrocher me brûle les doigts.
Ma mère me conte les prouesses de couture de Meredith, qui se lance dans une collection pour enfants. Puis enchaîne sur la grossesse de Lindsay, qui arrive à son terme, et termine par le travail de mon père. Et je sais que la conversation va prendre une voie qui m’effraie, pourtant je ne peux rien faire pour l’éviter.
– L’état de Dana est stable, m’annonce-t-elle avec douceur, ses constantes ne changent pas. Tu verrais ses cheveux comme ils ont poussé ! Elle sera tellement heureuse en se réveillant.
Je retiens un hurlement qui allait franchir la barrière de mes lèvres fermées. Ma sœur ne reviendra pas ! Elle est déjà partie, bordel !
– Viens nous voir, Carter.
La supplique dans sa voix déchire les lambeaux de mon putain de cœur.
– Je… J’ai beaucoup de boulot.
Ma mère ne mérite pas que je lui balance ce vulgaire mensonge en guise de réponse.
– Ton travail ne devrait pas passer avant ta famille, murmure-t-elle.
Ce n’est ni une remarque mesquine et encore moins de l’agressivité ; pourtant, la blessure dans sa phrase me gifle aussi violemment qu’une claque.
– Tu en profites pourtant, lancé-je mi-ironique, mi-amer.
Je ne suis qu’un sombre connard ! Mon front cogne contre la vitre froide et je l’y laisse.
– Tu comptes plus pour moi que l’argent, Carter.
Je le sais, maman. Si seulement je parvenais à effacer cette maudite erreur.
– Il faut que j’y aille, prononcé-je avec fermeté.
– Reviens à la maison. Dana a besoin de toi.
L’ultime phrase de trop, celle qui déclenche une tempête dans mon cerveau et me fait vriller. Tremblant, fébrile et blessé, je me maudis intérieurement. Quelques minutes plus tard, grâce à une technique de respiration, je retrouve un semblant de calme.
L’heure tourne, le temps de me préparer chez Avery et me voilà prêt pour la soirée de remise de prix à laquelle j’ai été invité. C’est à moi de remettre le prix de l’entrepreneur anglais de l’année lors d’une cérémonie se déroulant pour la première fois à Brighton. Dans mon costume trois pièces, chaussé et coiffé à la perfection, je fais une entrée remarquée au Grand Hôtel.
Je salue plusieurs personnes, affiche une confiance certaine alors que je suis complètement ailleurs. Fixant la porte d’entrée, je prie pour qu’Avery arrive. J’ai besoin de sa présence pour soulager mon esprit.
Bien que vicieux et manipulateur, j’étais loin de me douter que je serais pris à mon propre piège. Et pourtant… C’est lorsque je vois Avery dans la salle de réception que je m’aperçois d’un détail crucial.
Je suis littéralement en train de tomber sous son charme…
OceanofPDF.com