Be My Boss (French Edition)

Judi Stark · Chapitre 66 sur 73

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Be My Boss (French Edition)

Chapitre 66

 

 

Carter Blanchais

 

Je dévisage Avery, aussi étonné qu’admiratif ! Cette nana est pourvue d’un courage hors norme et à la limite de la démesure. Elle si professionnelle, si studieuse dans ses vêtements de femme d’affaires, toujours le nez plongé dans un dossier à la recherche de la meilleure solution à apporter à ses clients, la voilà prête à reprendre la gérance d’un café solidaire ! Coup de bluff ou de folie, qu’importe, la lueur qui allume ses prunelles me certifie qu’il s’agit d’un acte désiré. Une envie de changer de quotidien, de replacer l’humain au centre de son existence, de détruire son carcan et d’enfin prendre les rênes de sa destinée.

Elle m’apparaît telle une guerrière se relevant après une bataille, couverte d’hématomes et de coupures mais dominée par la force de se relever. Mon soldat se trémousse dans le boxer, prêt à se mettre au garde-à-vous face à une Avery plus sexy que jamais.

– Ce n’est pas une décision à prendre à la légère, la prévient Kate.

Son mari conserve le silence ; un léger sourire se dessine sur sa fine bouche et il frictionne sa moustache. Il semble observer la réaction d’Avery, juger sa proposition en attendant une réticence quelconque de sa part. Mais rien ne vient, pas même un frémissement d’hésitation. Ma reine agit rarement sur un coup de tête. Lorsqu’elle le fait, comme maintenant, c’est avant tout par instinct. Je ne peux qu’applaudir son élan et me contente d’acquiescer lorsque son regard se pose sur moi.

– J’ai besoin d’aider les autres, annonce-t-elle en ouvrant les bras. Quoi de mieux que de commencer par ici ?

Son père affiche une fierté non contenue et s’empresse de la féliciter avant d’ajouter une phrase emplie d’espoir :

– Lorsque je sortirai du centre de désintoxication, et si tu es d’accord, j’aimerais venir apporter un coup de main ici. Il faudra te contenter de mes cinq doigts.

Rob Jones désigne son bras manquant et ce trait d’humour détend immédiatement l’atmosphère. Alors que John et Kate déclarent qu’il nous faut trinquer à cette bonne nouvelle, Avery se penche vers moi.

– Qu’en penses-tu ?

– Que du bien, lui certifié-je.

– Et si je fais une connerie ?

Le doute s’installe dans son esprit et sa voix baisse de tonalité pour n’être plus qu’un murmure.

– Et si c’était l’inverse ?

En retour, elle m’offre un sourire éblouissant et attrape ma main dans la sienne.

– Merci, murmure-t-elle.

Ses mots regorgent d’un amour sincère et d’une reconnaissance qui me tourneboulent le cerveau. Depuis mes 18 ans, seule ma petite personne comptait, j’occultais toute forme d’intimité et de complicité. Ne surtout pas m’accrocher, ne pas donner de mon temps, faire uniquement en fonction de mon propre intérêt. Dans les yeux d’Avery, je perçois une tout autre image de moi. Et je l’apprécie davantage que celle du mec hautain et nombriliste.

Alors que les propriétaires reviennent, les bras chargés de bouteilles de jus de fruits, Kate tape dans ses mains et intime le silence aux clients de la brasserie. Une vingtaine de personnes se tournent dans notre direction. Certaines ont les traits tirés, d’autres ridés, mais toutes possèdent le même attrait pour cet endroit. Une femme tient un enfant dans ses bras, une vieille dame s’accoude sur la table pendant qu’un jeune garçon termine son repas. Tous semblent tendus, dans l’attente d’une suite.

– Mesdames et messieurs, L’Oasis ne va pas fermer ses portes !

Pendant une seconde, le calme persiste, puis une salve d’applaudissements retentit soudainement dans la grande pièce. Les aides en cuisine arrivent en sifflant pour marquer leur joie. Des cris de bonheur résonnent, il y a même les larmes de la vieille dame qui parviennent à me toucher.

– Ce lieu va continuer de vivre, grâce à Avery ! claironne Kate d’une voix que l’émotion a rendue rauque.

John débouche les bouteilles de jus de pomme et sert généreusement toute l’assemblée. Les verres s’entrechoquent, les sourires fusent, les encouragements aussi.

– Ça ne sera pas tous les jours facile, mais ça sera toujours pour la bonne cause, annonce Kate en serrant Avery contre elle.

Je trouve cet instant digne d’une fin heureuse et me félicite d’avoir joué un rôle dans ce revirement de situation. Parce que j’avais l’intime conviction qu’Avery signerait le contrat de directrice adjointe de Meetcom. Au lieu de cela, elle tire un trait sur sa carrière prometteuse pour plonger au cœur de la société, dans les tourments d’un quotidien chaotique mais tellement plus humain. Loin des clichés, des bénéfices et de l’image de marque.

Tout ce que tu représentes, mon vieux, me lance ma conscience.

J’avale le jus d’une traite, inspire une longue bouffée d’oxygène pour me gorger les poumons de cet air de liberté qui souffle ici. Et puis, par habitude sûrement, je m’empare de mon téléphone portable pour vérifier mes e-mails. J’en ai reçu des dizaines et tous vantent mes mérites. Les contrats déferlent, les propositions s’enchaînent et mon agenda se remplit pour les prochaines semaines. Je sais déjà qu’il me faudra honorer ceux déjà signés, notamment pour la maison Giovanni. Mon métier m’amène à parcourir le monde, je dors dans des hôtels, mange au restaurant, et me déplace en avion. Pourtant, jamais il ne m’a conduit vers moi. Il aura fallu une soirée de trop, une chute vertigineuse et un atterrissage forcé à Brighton pour me faire ouvrir les yeux.

Oui, je suis un putain de beau gosse.

Mais je suis aussi amoureux.

C’est étrange de l’admettre et encore plus de devoir partir loin d’Avery. C’est même relativement cruel de devoir choisir entre ma relation naissante et ce pour quoi je suis fait. Défiler, exhiber mon corps et sublimer des vêtements de créateur représentent mon gagne-pain. Sans lui, Dana ne bénéficierait plus des meilleurs soins, mes parents devraient se saigner pour subvenir aux besoins de mes trois sœurs. Il est hors de question pour moi de ne pas les aider.

Tu peux faire les deux, Carter, clame ma raison.

Touché par une idée saugrenue, je parcours l’immense pièce du regard. Elle mériterait des peintures fraîches, des meubles en meilleur état, un peu de rénovation et l’installation dans le fond d’une estrade. Il suffirait de redistribuer l’espace, de supprimer le comptoir et de créer davantage de places assises. Et puis, je porte mon attention sur Avery, qui converse avec des clients de la brasserie. Elle resplendit et son bonheur me contamine.

Mon cerveau fulmine sous les projets qui défilent sur ma rétine, l’excitation s’empare de mon être et l’adrénaline parcourt mes veines. Il me faut respirer, je sors alors de L’Oasis pour prendre l’air. Je ne suis pas déçu, le vent me cingle le visage et la pluie ruisselle sur mes cheveux. Je prends plusieurs inspirations, me gorge de l’air salin et tente de mettre mes pensées au clair. En vain, puisque Rob Jones vient me rejoindre et entame une conversation.

– Tu n’es pas le sale type que tu parais être.

Il allume une cigarette et je distingue ses mains trembler sous l’effet du manque d’alcool.

– Je ne sais pas si je dois le prendre comme un compliment ou un reproche, rétorqué-je, placide.

Un rire gras s’échappe de sa gorge et il tapote mon épaule gauchement. Comme s’il avait perdu l’habitude des relations sociales.

– Les deux. J’aime pas admettre que je me suis trompé, dit-il en recrachant la fumée.

Nous regardons dans la même direction, vers le port toujours en effervescence. Alors que je ne vois qu’un endroit de déchargement, lui semble contempler l’accident qui a fait basculer sa vie.

– Tu sais, je ne mérite pas ma fille. Elle est restée et c’est à elle que j’en ai voulu. Sombrer dans l’alcool, c’était tellement plus facile que d’affronter la vérité.

Rob se confie à moi sans se planquer derrière l’excuse de son handicap.

– Ma femme m’a quitté, elle a eu raison. J’ai perdu mon boulot, pas à cause de mon bras, mais parce que j’ai déconné.

– Et maintenant ?

– Maintenant je vais reprendre ma vie, me faire soigner et surtout, apprendre à connaître ma fille.

La sincérité qui transparaît dans les trémolos de sa voix atteste de sa bonne volonté et me satisfait. Avery pourra enfin compter sur lui.

– Et toi ?

Je tourne la tête pour regarder à travers la grande vitrine de L’Oasis et je rencontre deux iris d’un bleu aussi profond que l’océan. Avery mérite que l’on se donne à cent pour cent dans une relation. Pour le moment, je ne peux pas lui offrir cette certitude. Nous en avons conscience tous les deux. Le lien qui nous unit ne se rompra jamais ; néanmoins, il me faut retourner à mon existence. Elle perçoit mon trouble et enfile son manteau.

Alors qu’elle sort, son père rentre pour nous laisser seuls. La tension est palpable, tout comme l’instant est primordial. Nous le savons tous les deux, nous sommes à un carrefour, et la destination ne pourra se prendre qu’en nos âmes et consciences.

– Tu pars ? murmure-t-elle.

Ça fait mal de prendre cette direction, et pourtant, mon choix est fait.

– Je pars, réponds-je tendrement.

Je tends la main et caresse son visage froid, elle ferme les yeux pour recevoir mon geste et frissonne. Cette femme fait de moi un homme. Elle m’apporte la paix et la maturité. À moi maintenant de me montrer digne d’elle.

– Mais je reviendrai, Avery.

Mes mots sonnent comme une promesse et, lorsque je l’embrasse, notre baiser a le goût de la passion et de ses larmes…

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