Be My Boss (French Edition)
Chapitre 32
Carter Blanchais
Lorsque le bleu de ses yeux rencontre la noirceur des miens, une étrange lueur s’allume entre nous. L’animosité qui m’envahit depuis hier semble fondre comme neige au soleil en présence d’Avery Jones. Et j’en suis le premier surpris. Être foutu à la porte de chez elle après qu’elle m’a ouvert ses pensées et ses cuisses m’a rendu fou. Pourquoi partager tout ceci si c’est pour me dégager aussi sec ?
Parce que c’est ta manière de procéder et, pour une fois, c’est une femme qui agit ainsi, me nargue ma conscience.
Effectivement, d’ordinaire, je suis le premier à m’arrêter court après l’éjaculation, ne souhaitant nullement m’épancher sur des conversations futiles dont je me moque éperdument. Parfois, il arrive que je me dévoile un peu après une bonne partie de jambes en l’air, mais uniquement sur mon métier et les aléas qu’il apporte. Le changement perpétuel d’endroits, les horaires compliqués, les poses à prendre, les vêtements qui ne me mettent pas toujours en valeur et le fait de ne pas avoir d’attaches. En effet, ce dernier point est voulu ; pourtant, les soirs de tranquillité, la quiétude de mon foyer perdu me manque cruellement.
– Alors, tu veux rompre notre accord ? tempête Avery.
Toujours vêtue de son manteau long, une écharpe fine enroulée autour de son cou gracieux et un chignon strict remontant ses longs cheveux, elle dégage une élégance qui me plaît, et cette révélation me dérange au plus haut point. Parce que je maîtrise mes propres émotions et elles ne doivent surtout pas jaillir à cause de cette femme. L’énervement s’empare de mon cerveau qui bouillonne, notamment après la nuit pourrie que je me suis tapée à cause d’elle.
– Une semaine de passée et aucune action mise en œuvre de ta part. Tu te concentres sur le vendeur de poissons et son entreprise merdique, riposté-je.
Dan n’intervient pas et se contente de nous observer tel un arbitre à Roland-Garros. La situation est la résultante de son choix de me confier aux bons soins d’Avery. Comment pourrait-elle redorer mon image alors que la sienne est composée de marbre et de dureté ?
– Serais-tu jaloux ?
Pour qui me prend-elle ?
– Du fils O’Malley ? Ne m’insulte pas, Avery. Ce mec n’est qu’une vulgaire chaussette, il ne m’arrivera jamais à la cheville.
Un petit sourire froid se dessine sur ses lèvres parfaites, ses talons claquent sur le sol lorsqu’elle s’approche en pointant son index dans ma direction.
– Voilà le fond du problème, déclare-t-elle, victorieuse, M. Blanchais n’est pas ma priorité et il est vexé comme un gamin capricieux. Mais qu’as-tu connu de la vie, Carter ?
Sa réflexion me fait sortir de mes gonds, elle me renvoie à une vision de moi-même que je ne souhaite pas révéler à la lumière. Enfant, j’étais loin d’être insolent et encore moins ingrat, bien au contraire, j’avais ma place en tant qu’aîné d’une fratrie, mes parents me vouaient une confiance absolue, et l’affection de mes sœurs me comblait. Oui, j’ai fait quelques conneries d’ado prépubère, j’ai séché quelques cours à l’école et fumé en cachette. Mais j’ai totalement vrillé le jour de l’accident de Dana. Et cette partie de ma vie, je ne souhaite aucunement la voir surgir dans ce présent. De la vie, j’ai connu la merde, la tristesse, la douleur, la culpabilité, la fuite et la solitude aussi. J’ai déserté mon existence pour en bâtir une nouvelle. Basée sur une image physique et non sur la profondeur des sentiments.
Mon allure de mauvais garçon représente la première couche de mon épiderme. Une peau d’arrogance et de pugnacité. Voilà ce qui m’aide à évoluer dans ce monde merdique, et Avery va en faire les frais.
– À cause de ton alcoolique de père, tu mets tous les mecs dans le même panier, ne crois-tu pas que ce problème vient de toi ? l’attaqué-je à mon tour.
Ce coup bas l’atteint avec force. J’ai franchi une limite, j’en ai pleinement conscience. Comme un serpent venimeux, elle souhaite me mordre pour distiller son poison dans mes veines. Qu’à cela ne tienne, en véritable caméléon, je peux devenir à la fois la guêpe de mer, le mamba noir et le scorpion jaune et la piquer jusqu’à ce qu’elle implore mon pardon.
– Je t’interdis de parler de lui ! hurle-t-elle alors.
– Et moi de juger mon parcours, tu ne sais rien de moi !
À demi essoufflés, nous nous défions d’un regard brûlant.
– Tu serais surpris d’apprendre ce que j’ai collecté à ton sujet, riposte-t-elle.
Son ton mièvre et hautain me débecte, et ne devrait aucunement me toucher. Parce que Avery Jones ne représente rien pour moi.
– Ton avis, je me torche le cul avec ! dis-je en tentant de canaliser mon émotion.
– Et moi, je ne te laisserai plus jamais caresser le mien !
Un ange passe. Un silence pesant plane dans le bureau et lorsqu’elle s’aperçoit de sa bourde, sa paume recouvre sa bouche comme pour ravaler ses mots. Un rire surpris m’échappe et me vaut un regard assassin d’Avery.
– No zob in job, énonce Dan en arquant les sourcils. Les histoires de cul dans le boulot mènent tout droit à la catastrophe. Tu le sais pourtant aussi bien que moi, Avery.
Il semble étonné de son employée alors que la honte colore les traits d’Avery. Son expression triste et son air catastrophé m’affectent particulièrement. Je connais l’impression que procure la déception infligée aux personnes que l’on estime. Et de toute évidence, Dan Sutherland représente un mentor pour Avery, qui se plie à ses ordres et vit uniquement pour ce travail chez Meetcom.
– Ce n’est pas ce que tu crois, Dan… bredouille-t-elle en perdant de sa superbe.
– Peu importe ce que je pense de cette histoire. Avery, tu représentes notre entreprise et, de ce fait, tu dois être irréprochable en toutes circonstances. C’est ton client. Votre petite sauterie devra rester secrète et ne plus se reproduire. Il y va de votre réputation à tous les deux également.
Tout en déballant son laïus moralisateur, Dan se relève et boutonne sa veste de costume. Ayant bien conscience de l’avoir également déçu, je m’attends à sa sentence. J’adresse un regard froid à Avery et découvre des larmes perlant au coin de ses yeux ; elle pince les lèvres pour se retenir de pleurer et semble complètement perdue.
– Dorénavant, votre duo professionnel devra être couronné de succès. Pour Avery, mettre en scène un mannequin investi dans la société et pour Carter un client hautement satisfait de nos prestations, énumère-t-il. Vous continuez de travailler ensemble. Point final.
Jones opine du chef alors que je me contente de hausser les épaules en signe d’assentiment. Dan a toujours agi pour mon bien et, même si je viens de remettre en doute sa capacité de le faire, je me plie une énième fois à sa volonté. Plus vite je serai remis sur les rails du mannequinat de luxe, plus vite je pourrai déguerpir de cette ville. Qu’importe les humeurs de ma collaboratrice, seuls comptent les résultats et, pour le moment, ils sont loin d’être probants. Je décide de prendre les choses en main et de demander des preuves à Jones.
– Qu’as-tu à me proposer ?
– Je… j’ai une liste d’endroits où tu devras te rendre. Un concert, la soirée d’ouverture d’une galerie d’art, la visite d’un service hospitalier, une séance de dédicaces, quelques shootings photos également.
Tout ceci a déjà été réalisé par moult de mes congénères et n’attire pas mon attention. Se démarquer de la masse est gage de popularité.
– Déjà vu, critiqué-je, ouvertement, il me faut de l’unique, de l’audacieux, du précurseur. Tout ce que je suis.
Avery retrouve son air pince-sans-rire et me foudroie du regard en croisant les bras sous sa poitrine.
– Très bien, je te propose de courtes chorégraphies à diffuser sur les réseaux sociaux, des défilés improvisés dans les rues de Brighton, des rencontres avec les sans-abri et des ateliers avec des enfants.
Soudain, face à moi, je décèle enfin une nuance particulière chez elle. Une fièvre exaltante, une authenticité nouvelle.
– Voilà ce que je cherche ! annoncé-je en applaudissant.
Il aura fallu une semaine à Avery pour mettre le doigt sur mes aspirations. Quant au mien, je doute que je puisse l’insérer de nouveau dans son intimité.
– Tu te moques de moi ? s’étonne-t-elle en roulant des yeux.
– Pas le moins du monde. Tes idées réchauffées, non merci, je veux du cru, du pur, du réel. L’impro, la rue, les gamins. C’est ce qui colle à ma personnalité.
– Allez vous mettre au boulot et ne me faites plus suer avec vos états d’âme, j’ai autre chose à gérer, lance Dan pour nous congédier.
Dans le couloir que nous empruntons pour nous rendre dans son bureau, je perçois encore la tension habiter le corps d’Avery et décide d’enfoncer un peu plus le couteau dans la plaie.
– Il va falloir que je revienne vivre chez toi, annoncé-je calmement.
L’hôtel miteux déniché par mon manager est digne d’un film d’horreur. Le néon de la salle de bains qui grésille, la moquette tachée, les draps rêches, le lit qui grince… très peu pour moi. Il me faut de l’espace pour réfléchir, une décoration épurée pour apaiser mon esprit, un lieu de vie confortable pour me ressourcer.
– Plutôt escalader l’Everest en tongs que de t’avoir dans mon appartement, dégaine Avery.
– De toute façon, tes pieds sont trop moches pour être montrés.
Ma repartie de gamin possède le mérite de faire naître un petit sourire sur ses lèvres gourmandes.
– Ne joue pas à ça avec moi, Carter.
– À quoi ? lui demandé-je, angélique.
Alors que nous pénétrons dans son bureau, Avery se tourne vers moi et, malgré sa réticence à bosser avec moi, je sens son trouble lorsque nos yeux s’aimantent. Il lui faut quelques secondes pour reprendre une contenance et me répondre.
– Tenter de me dérider, noyer le poisson sous une couche d’humour et faire comme si rien ne s’était passé entre nous.
– En travaillant ensemble, il nous sera impossible d’oublier cette putain de jouissance ressentie.
Cette fois, je ne me cache sous aucun masque, j’ouvre les yeux sur la réalité des choses alors que je devrais les conserver fermés… Ne pas voir permet de ne rien espérer…
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