Be My Boss (French Edition)
Chapitre 3
Avery Jones
Avec confiance, je pénètre dans le bureau de Dan Sutherland et mon cœur trébuche lorsque mon regard percute celui sombre et profond d’un mec qui n’a rien du jeune homme boutonneux et à peine pubère que je me suis imaginé lorsque le patron a mentionné la jeunesse du futur client. Il ne s’agit rien de moins que du mannequin Carter Blanchais. Je ne connais pas grand-chose sur lui, étant une adepte ni de la presse people ni des défilés.
De sa haute silhouette athlétique, il me toise avec un mélange d’indifférence et de mépris avant qu’une lueur que je préfère ne pas analyser ne s’allume dans sa prunelle. Ce mec est immense et son aura magnétique emplit l’espace. Le bureau du P.-D.G. me paraît d’un seul coup bien plus étroit et étouffant. En temps ordinaire, Dan impressionne par son charisme, qui n’est rien en comparaison de celui de cet inconnu. Il semble dominer les lieux, les choses et les êtres qui s’y trouvent, comme s’il était le roi du monde, ou plutôt comme si le monde lui appartenait. En un regard, je suis capable de le cerner. Un fils à papa, arrogant et sûr de lui. Une belle tête à claques.
Je détache mes yeux de lui et reporte mon attention sur Dan, croisant les bras sur ma poitrine. Ce dernier se lève du canapé blanc où il s’était installé afin de m’observer.
Ça pue le traquenard à plein nez.
Tu aurais pu attendre qu’il t’ait exposé le projet avant de te proposer, rétorque ma conscience.
– Miss Jones, lance Dan d’une voix grave, laissez-moi vous présenter…
– Si tu permets…
Le type pose une main sur l’épaule du patron ; ce geste des plus familiers n’augure rien de bon. Je réalise que les deux hommes se connaissent, tout comme l’atteste le ton qu’emploie l’inconnu la seconde d’après. Il va falloir que je fasse attention à ce que je fais ou dis en sa présence, car il risque de tout balancer au patron.
D’une démarche féline, il se déplace jusqu’à moi et me tend la main. Je n’ai d’autre choix que de la saisir. Un simple contact charnel, et je ne peux m’empêcher de déglutir péniblement. Sa poignée est ferme et virile. Déterminée. Cependant, au lieu de relâcher ma main selon les convenances, il la garde dans la sienne, exerce dessus une légère pression, tout en m’affrontant de son regard sombre dans le mien.
– Vous me connaissez sans doute déjà, intervient-il, mais je suis Carter Blanchais.
Quelle suffisance ! Sa voix est grave, envoûtante, du genre à faire fondre la personne à laquelle il s’adresse. Quelle qu’elle soit. Dangereux, bien trop dangereux.
Je rétablis une distance physique entre nos deux corps, et reprends le contrôle de la situation.
– Je suis Avery Jones, affirmé-je d’une voix posée.
Et c’est sûr que vous ne me connaissez pas encore.
Ostensiblement, je me tourne vers Dan Sutherland, un sourcil levé. J’attends les explications promises.
– Pouvez-vous m’en dire un peu plus sur votre « petit jeune » ?
Mes mots font naître un sourire amusé sur les lèvres de Dan. Il sait parfaitement ce qu’il fait et ce qu’il dit. Rien de spontané chez cet homme. On ne développe pas une des plus grandes agences de communication de Grande-Bretagne sans maîtriser soi-même l’art du mensonge.
– Petit ? Rien ne l’est chez moi ! s’étonne Carter, avec une expression railleuse en appuyant sur chacun des mots.
Je lève les yeux au ciel, mais Dan fait mine de ne pas avoir entendu sa remarque impertinente.
– Je te vois toujours comme le Carter que j’ai rencontré il y a de ça quelques années, le jeune Français de dix-huit printemps qui…
Il laisse la fin de sa phrase en suspens, mais échange un regard entendu avec ce dernier. Carter vient de l’autre côté de la Manche, je comprends mieux l’origine de son nom et son léger accent.
– J’en suis venu à oublier que tu avais vieilli lorsque je t’ai présenté à mes collaborateurs, reprend Dan. Te voilà presque un adulte du haut de tes 24 ans.
– Presque ? s’offusque Carter en croisant les bras.
– Tu te comportes parfois trop en adolescent immature ; pourtant, je sais que tu vaux mieux que ça.
Je suis étonnée de découvrir dans la voix de mon patron une forme de tendresse lorsqu’il parle de Carter.
– Asseyez-vous, je vous en prie… nous invite Dan d’un geste ample de la main.
Dan se dirige vers son fauteuil alors que Carter et moi prenons place face à son bureau majestueux derrière lequel je ne peux m’empêcher de rêver de m’asseoir un jour. Ma propre boîte, mes propres règles, mes propres clients.
Et virer Clifford Roots. Pour commencer.
– Il se pourrait que Carter ait besoin de vous, déclare Dan avec sérieux sans aucun préambule.
Il marque une pause, étudie l’effet de son annonce sur moi. Aucun des mots prononcés par mon patron n’est laissé à l’improviste ; il les choisit toujours avec soin. En l’occurrence, il sait à quel point j’aime relever les défis que d’autres jugeraient impossibles. Les mots qu’il prononce titillent mon envie d’en apprendre davantage et font mouche.
– Comme vous le savez, Carter est un célèbre mannequin, commence Dan, en appuyant ses deux mains sur la surface plane.
Instinctivement, je me mords la lèvre inférieure pour ne pas montrer mon scepticisme concernant cette gloire.
– Ce que vous ignorez peut-être, en revanche, poursuit Dan, c’est qu’il a rencontré récemment quelques difficultés…
Est-ce une façon polie de dire qu’il a fait de grosses conneries ? Mon imagination s’emballe et je dois la réfréner pour me concentrer sur les informations dévoilées par Dan. Je jette néanmoins un coup d’œil à Carter, ce dernier se contente de me toiser sans que son visage trahisse la moindre émotion.
– Et je compte sur vous pour relancer sa carrière, expose Dan.
Réfléchis, Avery, m’exhorté-je intérieurement afin de m’adapter à ces nouvelles données.
Carter, célébrité, publicité. Mon cerveau n’a besoin que de très peu d’informations pour se lancer dans de grandes réflexions et ce n’est pas la présence dudit Carter Blanchais sur le siège voisin qui pourra m’en empêcher. Je jette d’ailleurs à ce dernier un nouveau regard en biais ; sans grande surprise, il a adopté une posture décontractée, de celui à l’aise en toutes circonstances. Son bras calé sur un accoudoir, son pied négligemment reposé sur son genou. La conversation semble l’ennuyer ; alors même que Dan parle de lui. Je sens soudain le poids du regard du mannequin me sonder.
– Penses-tu, Dan, qu’elle soit suffisamment douée dans son domaine ? intervient subitement Carter. Est-elle ta meilleure recrue ?
Je manque de m’étouffer. Si j’avais eu une gorgée d’eau dans la bouche, nul doute que je l’aurais crachée. Mes mains se crispent sur mes genoux. Vexée, j’inspire profondément tandis que les deux hommes parlent de moi, comme si j’étais devenue une espèce de plante verte. Mes mâchoires se contractent. Intérieurement, je m’encourage au calme et à la retenue.
Reste professionnelle, Avery.
– Je doute qu’elle fasse l’affaire, annonce Carter en me détaillant des pieds à la tête.
C’est plus fort que moi. La goutte d’eau qui fait déborder le vase.
– Pardon ? l’interpellé-je. Je suis sortie major de ma promotion, ai décroché plus de contrats que n’importe lequel de mes collaborateurs en deux ans.
Je fulmine et les mots jaillissent hors de ma bouche. Il ose parler de moi comme si je n’étais pas là, hors de question que je m’écrase. Je ne compte pas me taire.
– Donc s’il faut faire d’un petit Parisien la nouvelle coqueluche des fans, je sais que je suis capable de le faire, affirmé-je dans un souffle.
Les deux hommes me dévisagent. L’un avec étonnement et une pointe de raillerie, l’autre avec un élan de sympathie. Il me semble bien lire dans le hochement de tête de Dan la satisfaction que lui procure ma réaction. Je suis prête à parier qu’il n’est pas intervenu pour que je me défende moi-même.
– La France ne se résume pas à Paris, je ne suis pas né dans la capitale, annonce Carter.
J’entends à peine sa remarque, concentrée sur la décision que je dois prendre. Je pourrais refuser ce projet, ce serait sans doute mieux compte tenu du personnage imbuvable qui vient de m’être présenté, mais c’est une tout autre réponse que formule ma bouche. Je refuse de briser la confiance que mon patron place en moi. Un défi vient de m’être lancé, hors de question que je me débine.
– Donnez-moi trois mois et je…
– Quatre semaines, miss Jones, m’interrompt Dan, en caressant son menton, comme s’il était en proie à une grande réflexion. Nous n’avons pas une minute à perdre.
Un mois ? Je me tourne vers Carter et détaille mon objet de travail avec attention. Belle gueule, fringues bien taillées, allure générale satisfaisante. D’autres qualificatifs complètent néanmoins le tableau. Arrogant, sûr de lui, déstabilisant. Un mois, c’est court cependant. Même pour moi. Je dois garder la tête froide. Des idées fusent dans mon esprit. Dès que j’en saurai plus sur ce qui motive Dan et Carter, je pourrai lancer l’offensive. Et mener à bien le projet « Carter Blanchais, le petit mannequin français, pas du tout boutonneux ». Il y va de mon orgueil.
Avery Jones, attaque, marque et finalement triomphe.
– Je pense campagne d’affichage, mais aussi rencontres avec les personnes les plus influentes de la ville, listé-je.
Un rire sonore éclate à mon oreille.
– Dan, sois sérieux, miss Jones ne fera pas l’affaire. Visiblement, elle ne connaît rien à l’univers du mannequinat et encore moins aux contrats dans ce milieu. Une campagne d’affichage à Brighton en tenue de pêcheur, peut-être ? ironise Carter.
Je n’ai pas le temps d’intervenir que mon patron s’en charge.
– Avery est une pro, et j’ai toute confiance en elle, affirme-t-il avec assurance. Si tu fréquentais davantage de gens comme elle, ta carrière n’en serait pas au point mort.
Inconsciemment, je me redresse, grisée par ce compliment inattendu. S’il me remplit de fierté, il a aussi le mérite de couper le sifflet de Carter Blanchais. Ce dernier encaisse le coup, sans prononcer un mot, mais ses mâchoires se contractent.
– D’ailleurs, je viens d’avoir une excellente idée, ajoute Dan en tapant dans ses mains. Dès ce soir, tu vas t’installer chez Avery. Comme ça, elle te gardera à l’œil et t’empêchera de retomber dans tes travers.
Quoi ? Je crois avoir mal entendu. Tout comme moi, cette proposition de Dan est loin d’enchanter le mannequin. Je le sens se tendre à mes côtés, ses mains se crisper sur les accoudoirs.
– Tu me colles un chaperon dans les pattes, sérieusement ? s’offusque le Français.
– Je croyais que tu n’avais pas une seconde à perdre ? rétorque Dan, malicieux. Et que tu étais prêt à tout pour revenir sur le devant de la scène le plus vite possible ? Si tu as une meilleure idée, je t’écoute.
Bien qu’il emploie un ton badin, je sais à quel point Dan est sérieux quand il parle « boulot ». Carter fait claquer sèchement sa langue, mais ne répond pas immédiatement, ce qui laisse le champ libre à Dan pour dérouler le fil de sa réflexion.
– En attendant, c’est le meilleur moyen pour qu’Avery apprenne à te connaître rapidement et qu’elle trouve les solutions les plus adaptées pour relancer ta carrière, avant que tu ne sois définitivement oublié.
– Trouve un autre plan, Dan, celui-ci, je ne le sens pas, riposte le pseudo mannequin en fronçant les sourcils.
– Maintenant tu vas arrêter tes conneries, mon petit, tu vas flinguer ta carrière bêtement pour des petits caprices que tu regretteras toute ta vie. Avery est une pro, je te l’ai déjà dit, elle sait ce qu’il faut faire pour redorer ton image. Fais-moi confiance, écoute-la et obéis-lui ! À partir de maintenant, c’est elle, la boss. Compris ? ordonne le patron.
Ce n’est plus Dan la connaissance de longue date qui s’adresse à Carter, mais bien le P.-D.G. de Meetcom, une des meilleures agences de communication d’Angleterre. Celui qui donne les ordres et à qui on obéit. La question est pour la forme et n’admet nulle contestation. Il prend cependant le temps de nous sonder tous les deux, de déterminer si nous avons tout compris. Dans mon esprit, c’est une cavalcade de pensées incohérentes. Grisée par le compliment de mon boss et anéantie par sa suggestion. Hors de question qu’un homme, quel qu’il soit, vienne s’installer chez moi, et qui plus est quelqu’un tel que ce Carter Blanchais, habitué au luxe tapageur et au service cinq étoiles des palaces. Je n’ai pas retrouvé l’usage de ma langue quand un coup léger porté contre la porte nous interrompt et me fait redescendre violemment sur terre.
– Monsieur Sutherland, votre rendez-vous de midi vient d’arriver, annonce Gwen, la secrétaire de l’accueil, d’une voix chantante.
Mon amie ici à Meetcom avec qui je partage, en général, mon déjeuner et des confidences. Aujourd’hui, elle semble cependant à peine me remarquer, trop occupée à adresser des œillades langoureuses à Carter avant de s’effacer. Un sourire satisfait collé à ses lèvres, Dan se lève, et nous suivons son mouvement. Complètement abasourdie par la tournure de la conversation, je me retrouve muette comme une carpe.
Qui ne dit mot consent, me rappelle ma raison.
C’est le moment ou jamais de dire à Dan que je suis très honorée et touchée, mais que l’installation de Carter Blanchais chez moi est inenvisageable. Mais lorsque le regard profond de mon patron plonge dans le mien, d’autres mots se forment et franchissent le seuil de mes lèvres asséchées.
– Très bien, vous pouvez compter sur moi, déclaré-je avec conviction.
Viens-je vraiment d’accepter qu’un homme que je ne connais ni d’Ève ni d’Adam s’installe chez moi ? Un homme suffisant, un brin misogyne, et qui ne serait pas là s’il n’avait commis quelques conneries ? Mes pensées s’entrechoquent avec violence et se mêlent aux sentiments contradictoires que j’éprouve. Agacée, contrariée, et en même temps touchée par les compliments de Dan, motivée par ce défi de taille.
– Carter, je te laisse entre de très bonnes mains, déclare le patron avant de nous laisser en tête à tête.
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