Be My Boss (French Edition)

Judi Stark · Chapitre 55 sur 73

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Be My Boss (French Edition)

Chapitre 55

 

 

Avery Jones

 

Après l’hôpital, les parents de Carter ont insisté pour nous emmener dîner au restaurant à Neufchâtel. Ils en ont choisi un traditionnel, pour me faire découvrir toutes les spécialités locales. Je n’ai pu que les remercier pour leur délicate attention, même si j’avoue que le fromage normand m’a semblé un peu fort. Tous m’ont assurée que je m’y habituerais avec cette intime conviction que ma visite ne serait pas la dernière. Le jour d’après a suivi sensiblement le même schéma, avec notre départ de bonne heure pour l’hôpital, à la différence que nous sommes rentrés un peu plus tôt dans l’après-midi…

Désormais, installée dans la véranda, devant un Earl Grey brûlant, je laisse mon regard se perdre dans le jardin. La mère de Carter à mes côtés souffle sur sa tasse avant de la porter à ses lèvres. Depuis des années, elle vit en France et pourtant elle n’a pas perdu l’habitude de savourer un thé anglais avec un nuage de lait en fin d’après-midi. Je savoure à sa juste valeur cette pause. Dès notre arrivée, j’ai été emportée dans un tumulte d’émotions, en découvrant toute la famille Blanchais et leur univers. J’avale une gorgée, grimace sous l’effet de la chaleur, mais apprécie cette sensation qui se répand dans mon être.

Ici, je me sens bien, étrangement bien. Hier ces personnes étaient des inconnues et aujourd’hui il me semble les connaître. C’est nouveau pour moi. J’ai passé mon existence à vivre sur la réserve, à ne pas laisser les autres m’approcher, de peur qu’ils ne découvrent tous mes secrets. La misère dans laquelle je vivais, l’alcoolisme de plus en plus marqué de mon père, le départ définitif de ma mère. Auprès des membres de cette famille, liée dans la douleur, je n’ai plus de raison de me cacher. Ils m’ouvrent la porte, leur cœur, et m’invitent naturellement à en faire autant. Sans jugement, sans mépris, mais avec une générosité telle qu’il me sera impossible de l’oublier, et ce quel que soit ce qui arrive par la suite entre Carter et moi.

Une nuit, ça ne devait être qu’une nuit, me rappelle ma raison.

Notre histoire n’est qu’une parenthèse dans sa vie agitée de mannequin célèbre. Dès que son image sera redorée, il repartira à travers le monde, et je resterai, ancrée, à Brighton.

Et pourtant…

Et pourtant, un lien étroit s’est tissé entre nous, un lien qui rendra cette séparation beaucoup plus déchirante et douloureuse que prévu. Malgré moi, je sens que mon attachement pour lui grandit de jour en jour.

Ces derniers jours, j’ai découvert le vrai Carter, celui qui ose tout, qui n’a peur de rien. Un être vrai, très loin de la star à l’ego surdimensionné. Un être qui me touche, me bouleverse, me pousse dans mes retranchements. Lui aussi a cherché à voir celle qui se cachait derrière des remparts bien solides.

De l’autre côté de la baie vitrée, dans le jardin arboré, Carter et son père effectuent les travaux d’entretien. Mon regard s’accroche à sa haute silhouette masculine, à ses cheveux ébouriffés par le vent, à son visage qui se contracte sous l’effort fourni. Sans hésiter, il a proposé à son père de l’aider à tailler la haie de thuyas, quand ce dernier a mentionné la nécessité de s’en occuper à l’approche de l’hiver. La complicité des deux hommes saute aux yeux, tout comme leur ressemblance. Même si Carter doit faire une bonne tête de plus que son père, la même détermination marque les traits de leur visage et allume leurs prunelles d’une lueur farouche. Quelle tristesse de s’être privé de ces moments simples et pourtant quel petit bonheur de constater qu’ils peuvent renaître !

Et c’est moi qu’il a choisie pour l’accompagner, pour les partager.

Ce qui lui arrive ne me laisse nullement indifférente et cela me fait bien plus peur que je ne veux me l’avouer. Je me suis attachée à lui, à son histoire. Je me sens soulagée qu’il renoue avec sa famille, comme si cela me concernait. Tout va trop loin, trop vite. Rien n’était prévu. Jamais je n’aurais pu imaginer que j’allais craquer pour Carter Blanchais. J’ai beau savoir que c’est un bad boy arrogant, je ne peux m’empêcher d’être irrémédiablement attirée par cet homme.

– Je suis ravie que tu sois là, lance soudain Maggie, rompant le silence pensif qui s’est installé entre nous depuis que nous nous sommes assises.

– Merci beaucoup.

Elle semble sincère, et ses mots me touchent.

– C’est si agréable de pouvoir parler dans ma langue maternelle et surtout de partager une vraie tasse de thé. J’ai bien tenté d’initier mes enfants à cette tradition mais, rien à faire, ils tiennent tous de leur père de ce côté-là.

Maggie me plaît ; malgré toutes les épreuves qu’elle endure, elle affiche un optimisme redoutable et respire une joie de vivre incroyable. En ma présence, elle n’a adressé à son fils aucun reproche, comme si Carter était parti la veille et qu’il ne s’était absolument rien passé. Elle l’a accueilli simplement à bras ouverts. Comme toute mère devrait le faire.

– C’est vraiment gentil de votre part, réponds-je.

– Tu vas me vexer ! réplique-t-elle. Ne me vouvoie pas, par pitié, tu vas me faire sentir plus vieille que je ne suis.

D’un sourire, je m’excuse.

– Promis, je vais faire un effort, assuré-je.

Maggie m’observe avec une attention soutenue, comme si elle cherchait à figer mes traits en sa mémoire. Si elle savait que c’est probablement la première et la dernière fois qu’elle me voit, elle prêterait sans doute moins d’attention à celle que je suis. Elle me pose des tas de questions, s’intéresse à mon histoire, me demande mes aspirations et mes espoirs. Je me surprends à me confier à son oreille attentive. Elle semble moins intéressée par mes performances au boulot que par le fait de savoir si je suis heureuse ou si j’ai réalisé mes rêves d’enfance. Inconsciemment, elle m’encourage à m’interroger, et je plonge dans les profondeurs de mon âme pour répondre.

– Est-ce que ton travail te rend heureuse ?

– Non, réponds-je spontanément.

Ses sourcils se plissent d’étonnement.

– Enfin, je ne suis pas malheureuse. Je suis chargée de projets. Mon travail me pousse à donner le meilleur de moi-même. Le challenge, j’adore. Mais ce qui me fait vibrer, c’est de rendre service à mes clients, qu’ils se sentent soutenus, accompagnés et écoutés. Et puis Dan a toute confiance en mon jugement.

Sauf quand il me prend pour la dernière des débiles et dépêche des paparazzis pour nous espionner…

– Je ne manque de rien, absolument de rien, insisté-je, en pensant à tout ce que cette vie m’offre.

Un toit au-dessus de ma tête, de la nourriture dans le frigo, une meilleure amie et ses enfants pour famille. Un boulot qui me plaît et des challenges à relever.

– Mais… complète doucement Maggie, m’incitant à aller plus loin dans ma réflexion.

– Mais, je crois que plus le temps passe, plus je me rends compte que je pourrais faire bien mieux de ma vie… La journée que nous avons passée dans le café communautaire avec Carter m’a fait un bien fou et je me dis que…

Emportée par mon élan, je m’arrête soudain, gênée.

– Ce n’est pas très intéressant, me ravisé-je.

– Au contraire, Avery.

Un sourire se glisse sur mes lèvres.

– Carter a de la chance d’avoir une femme comme toi à ses côtés, avec les pieds sur terre et… continue-t-elle.

– Non, non, la détrompé-je. Nous ne sommes pas… Mais nous…

Mes mots s’embrouillent dans ma bouche et je ne sais plus vraiment ce que je raconte ni ce qu’elle va penser. Carter pourrait m’en tenir rigueur si sa mère s’imagine que notre relation est bien plus avancée qu’elle n’est, ou pire qu’il est temps qu’elle commande sa robe pour les noces. Sa main attrape la mienne et la serre avec tendresse.

– Avery, je sais ce que je vois. Mon fils est heureux à tes côtés. Il peut être parfois bourru et renfermé, mais il tient à toi. Merci, merci mille fois.

Une boule se forme dans ma gorge à l’écoute de ces compliments qui me bouleversent.

– Vraiment, insiste-t-elle, je ne sais pas ce que tu lui as fait. Mais quoi que ce soit, par pitié, continue.

Touchée, je sens des larmes affleurer à mes yeux, que je tamponne bien vite à l’aide d’une serviette en papier. Le bruit de porte qui coulisse nous fait tourner la tête en direction des hommes Blanchais. Carter, les joues rougies et maculées de terre, les cheveux parsemés de feuilles mortes, capte aussitôt mes prunelles et l’effet qu’il produit sur moi est immédiat. Je frissonne tout en brûlant intérieurement. Il ressemble à un homme des cavernes, honteusement viril et terriblement attirant. Au point qu’une vague de désir me submerge. Il s’approche de la table et, sans aucune gêne, s’empare de ma tasse en avalant une grande gorgée.

– C’est quoi, cette horreur ? grogne-t-il en grimaçant, comme si j’avais tenté de l’empoisonner.

– C’est une boisson que nous appelons communément le thé et qui est bue par la moitié de la planète, lance-t-il, taquin.

– La moitié de la planète n’a sans doute plus de palais pour être en mesure d’ingurgiter une eau chaude complètement fadasse, répliqué-je.

Lorsque je tourne la tête, je remarque bien le regard attendri que Maggie coule sur nous. Notre attitude, notre complicité et même nos joutes verbales doivent la conforter dans ses impressions. Si ce lien existe aux yeux des autres, c’est peut-être parce qu’il n’est pas que le fruit de mon imagination. Irrésistiblement, je sens que les battements de mon cœur accélèrent et que ces sentiments sur lesquels je refuse de mettre un nom sont pourtant bien là, comme un feu brûlant détruisant mes ultimes barrières. Carter Blanchais m’attire, me fait vibrer, me trouble comme je ne l’ai jamais été ; avec lui, je me sens différente. Peut-être parce que avec lui j’ose être moi-même et pas seulement la business woman… Il me rend vraie.

Et je succombe inexorablement. Fatalement. Entraînée malgré moi dans un tumulte de sentiments. De plus en plus forts.

– Hé, les jeunes, ce n’est pas que je veux vous presser, lance le père de Carter en pointant son doigt en direction de l’horloge murale, mais si vous ne vous dépêchez pas un peu, vous allez manquer votre ferry…

Même si je ne le formule pas à voix haute, je me demande si ce serait vraiment un drame si nous ne retournions pas à Brighton mais que nous poursuivions notre parenthèse dans sa famille.

Loin de tout ce qui nous sépare là-bas.

Loin de Meetcom, des faux-semblants, des paparazzis.

En même temps que je découvre mes sentiments, je crains d’être sur le point de perdre Carter pour toujours.

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