Be My Boss (French Edition)

Judi Stark · Chapitre 51 sur 73

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Be My Boss (French Edition)

Chapitre 51

 

 

Avery Jones

 

De longues minutes, Carter et moi restons silencieux face à la mer, à contempler la danse des étoiles, et le mouvement de la mer. Loin de m’effrayer, le bruit des vagues percutant la coque m’apaise. Blottie contre lui, je me sens à l’abri, insubmersible, protégée. Il m’aide à tirer un trait sur ce passé effrayant. Non pas que ce dernier n’existe plus, mais Carter le rend supportable, referme la parenthèse sur cet épisode de ma vie, pour me permettre d’en ouvrir une nouvelle. Étrangement, je n’ai pas peur de ce qui arrivera demain non plus, alors qu’il m’emmène à la rencontre de sa famille et qu’il avoue avoir besoin de moi.

Si Carter ne lâche pas ma main, j’avoue que je ne le ferai pas non plus. Ses doigts restent sagement enroulés autour de ma taille, son menton s’appuyant sur ma tête. Aucun de nous deux ne veut rompre ce moment. Un sourire s’épanouit sur mes lèvres, me faisant oublier les larmes versées. Sur ce navire, nous pourrions jouer le remake de la scène la plus célèbre de Titanic, en hurlant notre sentiment de liberté face à la mer. Notre triomphe est pourtant plus introspectif, moins exubérant ; chacun de nous se plonge dans ses pensées. Depuis quelques jours, j’ai l’impression d’avoir été passée dans une machine à laver en mode essorage, toutes mes convictions ayant été chamboulées, et remise dans la marche de la vie. Brusquement. Jetée dans le grand bain, alors que je restais bien sagement sur le côté sans me mouiller, je me rends compte que je sais toujours nager et que cela me plaît.

Je frissonne lorsqu’un coup de vent vient se faufiler contre ma peau et, malgré le bien-être que cette situation me procure, la raison me conduit à y mettre un terme.

– Rentrons, Carter, avant de nous transformer en glaçons, lancé-je.

– Je saurai te réchauffer, rétorque-t-il.

– Je demande à voir…

Les bourrasques maritimes glacées nous chassent, nous poussent vers notre cabine. À peine la porte refermée, Carter m’embrasse passionnément, m’enrobe de sa chaleur, allume un brasier dans mon ventre. Ses mains sont partout sur moi, se glissent sous ma robe de soirée, qui tombe aussi vite que son costume. Ses yeux ne me quittent pas, comme s’il voulait garder pour toujours mon image en mémoire. Des milliers de mots ardents me montent aux lèvres, mais je ne les prononce pas. Je me méfie encore des élans de mon cœur qui me pousse vers cet homme qui repartira bientôt dans un bateau tel que celui-ci. Avant qu’un étrange vague à l’âme ne s’installe, je goûte de nouveau à son corps parfumé aux embruns de la mer et aux essences citronnées de son eau de toilette.

– Une vraie sirène… murmure-t-il, souriant.

Son souffle embrase ma peau, à laquelle il s’attaque en la mordillant sensuellement. Carter me fait tourner la tête, et bien plus qu’une sensation légère de roulis, j’ai l’impression d’être une barque ballottée en pleine tempête. Carter fait naître des milliers de sensations puissantes, il déclenche partout sur moi des frissons. Il enfile un préservatif, avant de se laisser choir sur la banquette, et je m’installe à califourchon sur lui, agrippant sa nuque de mes mains quand il me pénètre. Au-dessus de lui, je jette mes cheveux en arrière. Encouragée par ses mains qui pétrissent mes fesses, je commence à onduler en douceur, au gré de mes gémissements. On ne se quitte pas du regard, haletants, alors qu’il me fait accélérer mes mouvements. Notre plaisir est à l’unisson, notre communion parfaite. Comme si nos corps étaient faits pour s’unir. Je n’aurais jamais pu penser que cela arriverait entre nous. Je me contracte autour de lui, et il pousse un grognement tel que je chavire, emportée par un plaisir violent. Je plane très loin au-dessus de la mer. Carter me rejoint aussitôt dans un dernier râle, et attrape ma bouche dans un baiser fou et imprécis. Passionné et intense.

– Avery, gémit-il.

Je retombe, essoufflée, le cœur battant la chamade. La déferlante passe, et je me perds sous son rouleau. Exténuée, comblée. Il me fait basculer sur le côté. C’est dans la chaleur de ses bras que mes yeux se ferment et que je sombre dans le sommeil.

Un sommeil de courte durée puisqu’il me semble que ce n’est que quelques secondes plus tard que la cloche retentit, annonçant l’entrée dans le port dieppois. Confus, le corps moulu, les yeux cernés, nous débarquons et passons les différents contrôles avant d’être autorisés à rejoindre le sol français. Entendre parler Carter dans sa langue maternelle me surprend ; elle n’a pas les mêmes inflexions, tout en conservant cette gravité mélodieuse irrésistible. Je l’écoute, charmée, alors qu’il indique notre destination à notre chauffeur de taxi. Nous nous installons à l’arrière, l’un près de l’autre, et ma main retrouve la sienne, comme si je refusais que le contact entre nous ne s’interrompe. Cela fait si longtemps que je n’ai pas parlé la langue de Molière que je me sens rouillée, et peine à trouver les mots de politesse élémentaires.

Un petit effort, Avery. Bientôt, c’est à la famille de Carter qu’il te faudra t’adresser.

Cette pensée devrait me stresser, parce que je vais me retrouver face à des inconnus dont la fille est dans le coma, depuis des années. Instinctivement, je serre plus fort les doigts de Carter alors que mon esprit se charge des images de la tragédie, comme si je la visualisais devant mes yeux. Le portail ouvert, le ballon rouge s’envolant, une tache de sang dans le bleu éclatant du ciel, le corps de la fillette étendu comme un pantin disloqué sur la route. Au milieu du vacarme assourdissant des ambulances et des sirènes de pompier, des hurlements terrifiés et des pleurs, Carter prostré, se balançant d’avant en arrière. J’aimerais rassurer l’adolescent qu’il était alors, lui répéter que rien n’est sa faute jusqu’à ce que mes mots soient entendus, le serrer fort dans mes bras pour alléger sa peine. L’homme à mes côtés est meurtri, tourmenté et porte, tout comme moi, cette armure indestructible. Avoir l’air fort et heureux quand à l’intérieur tout est détruit.

Après la tempête, le calme revient ; et tout semble soudain possible dans ce nouvel univers.

Avant un nouveau départ professionnel, il lui faut revenir aux sources, et vaincre ses propres démons. Je lui jette un regard en biais, alors que ses yeux peinent à rester ouverts et que le sommeil l’emporte au rythme régulier de la voiture. Carter paraît à même lui aussi d’affronter son passé.

Et je suis près de lui.

Lorsque le taxi s’arrête devant une maison, en bord de route, il fait encore nuit noire. La barrière attire mon regard, et bloque mon souffle dans ma poitrine. Comment une simple porte peut-elle avoir fait basculer la vie de tant de personnes ? Un détail qui nous échappe, et tout est remis en cause. J’ai eu le temps de dire au revoir à Declan ; de l’embrasser mille fois, de lui promettre d’être forte. Chaque fois que je quittais l’hôpital, je me disais que c’était peut-être pour la dernière fois et je lui faisais mes adieux. Ce qui est arrivé à Dana est d’une violence rare, inouïe. Elle a été arrachée à sa vie…

Mais elle n’est pas morte, me rappelle ma conscience optimiste. Il reste un espoir.

Je suis Carter alors qu’il fait tourner la poignée et nous fait pénétrer dans le jardin. Dans l’obscurité, je me concentre sur le chemin de gravier qui mène au perron, n’apercevant çà et là que les silhouettes d’arbres et d’arbustes. Comme s’il était venu récemment, Carter débusque la clé de la porte sous un pot de fleurs et l’insère dans la serrure. Il n’a pas besoin de me préciser d’être discrète, car je devine la maison endormie derrière ces murs. Je lui emboîte le pas, alors qu’il allume la lampe torche sur son téléphone portable. C’est déroutant de pénétrer chez des gens que je ne connais pas, je me fais l’impression d’être une voleuse, un brin voyeuriste, parce que mes yeux cherchent les photos de famille, voudraient en connaître davantage sur l’homme qui se dresse devant moi. Ce dernier ne me laisse pas le temps d’étancher ma curiosité. Chargé de nos bagages, il braque sa lumière sur l’escalier en bois, qui grince sous nos pas. Le couloir distribue plusieurs pièces. Sur la porte qu’il ouvre à l’étage se dresse un panneau « Interdiction d’entrer » barré d’un trait rouge que le Carter adolescent a dû apposer pour préserver son intimité. Il allume l’interrupteur de sa chambre avant de refermer la porte derrière moi.

– Tu pourras te vanter d’être la seconde à pénétrer dans mon domaine, lance-t-il, railleur, en retirant sa veste et en la jetant sur une chaise.

Il se laisse choir sur son lit une personne et commence à se déchausser.

– Quel honneur ! rétorqué-je, sarcastique.

Pour cacher mon ridicule agacement, je me déplace en lui tournant le dos, m’imprègne des lieux. Des murs couverts de posters de jeux vidéo, un bureau avec quelques coupes qui ont pris la poussière, des bandes dessinées et des mangas sur des étagères ; dans un coin, une vieille console attend encore les joueurs.

– La curiosité de miss Jones est-elle satisfaite ?

– Pas tout à fait, mais je crois qu’elle attendra demain, assuré-je, en étouffant un bâillement.

– Tout à l’heure, réplique Carter. Mes parents sont des lève-tôt.

Je reporte mon attention sur lui ; à la mention de ses parents, couchés dans une des pièces voisines, je me demande si c’est une bonne idée que nous passions la nuit ensemble, là dans sa chambre d’ado. La jalousie me gagne sournoisement à l’idée qu’il a déjà fait l’amour à une autre entre ses draps, une fille qu’il aimait assez pour la présenter aux siens. Carter semble comprendre mes réticences, ouvre ses larges bras et soulève la couette pour m’inviter à le rejoindre.

– À moins que tu ne préfères coucher par terre, ce qui peut être une option. En plus, c’est vrai que tu prends beaucoup de place, me provoque-t-il.

Je roule des yeux mais franchis la distance pour me blottir dans ses bras, avec la délicieuse impression que c’est désormais ma place.

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