Be My Boss (French Edition)
Chapitre 33
Avery Jones
Je me passe la langue sur mes lèvres soudain sèches avant de parler.
– J’ai déjà oublié, réponds-je dans un souffle.
Mes mots sonnent faux à mes propres oreilles. Une effroyable menteuse, voilà ce que je suis. Je le sais, et visiblement lui aussi. Il le devine à la façon dont je détourne le regard pour éviter qu’il ne lise en moi.
– Est-ce pour m’inviter à recommencer ? me défie-t-il.
Pourquoi faut-il qu’il soit capable de me faire passer d’un sentiment extrême à un autre, de faire voler mes barrières en éclats ? De me pousser à sortir de moi-même, de celle que je me suis forgée pour continuer à avancer quand j’avais tellement envie de baisser les bras ? Je ne peux quitter ses yeux, comme si j’étais irrésistiblement aimantée par leur profondeur insondable.
– Nous avons du… bégayé-je.
Les sentiments qui m’assaillent me donnent autant envie de me jeter sur ses lèvres pour le faire taire que de lui asséner une bonne gifle pour la même raison. En cet instant, j’ignore quelle pulsion prendrait le dessus si j’osais me laisser aller. Un mélange de tout cela, sans doute, et en tout cas une mauvaise, une très mauvaise idée. Une de celles dont on ne peut que se mordre les doigts. Les mots de Dan ont été clairs et explicites et, s’il ne peut rien contre Carter, contre moi, c’est une autre histoire. Non seulement je ne veux pas le décevoir mais j’adore mon job. À Meetcom, je me sens à ma place. Même si je dois sans cesse la préserver des vautours, en particulier de Clifford.
Cependant, cela me tue de le reconnaître mais Carter a raison. Nous ne pourrons pas oublier ce que nous avons partagé tant que nous travaillerons ensemble.
Et même après, cela sera sans doute impossible, précise ma conscience. Cette nuit était bien trop folle, bien trop intense, bien trop…
Ce n’est pas encore à l’ordre du jour, nous ne sommes pas dans l’après, nous sommes dans l’instant, cet instant où tout peut encore basculer dans un sens ou dans un autre. Parce que quand Carter est près de moi, l’air se charge d’électricité. Il nous reste trois semaines avant que son départ ne se concrétise et que cette histoire ne soit reléguée au rang de souvenir. Je chasse bien vite cette impression désagréable que le temps entre nous est compté.
Un problème à la fois, me sermonné-je.
Campée face à lui, le souffle un peu court de m’être tant énervée, je cherche mes mots. J’ai obtenu pourtant ce que je voulais. Carter n’ira pas bosser avec Clifford ou un autre membre de l’équipe, ce qui m’aurait reléguée au statut d’incompétente. Il me reste une occasion de montrer à Dan qu’il a raison de me faire confiance et que je vais assurer. Je devrais être en train de réfléchir à tout ce qui peut être mis en œuvre et pourtant, tout ce à quoi je pense est cette jouissance ressentie dont me parle Carter et qui me coupe littéralement le souffle. Mon corps vibre encore de ses caresses.
Avery, c’est toi qui gères, m’exhorté-je intérieurement. Reprends le dessus, maintenant.
Je respire profondément, mon regard toujours plongé dans le sien ; l’envie d’avoir le dernier mot s’envole. Je ne veux pas lui mentir, le provoquer, lui asséner une pique assassine. Lui balancer de nouveau que c’est déjà oublié, qu’il n’y avait rien de mémorable ou pire encore.
– Mettons-nous au travail, déclaré-je en me dirigeant ostensiblement vers mon bureau.
– C’est vous le boss, boss, réplique-t-il avec ironie.
Cinq minutes plus tôt, Carter était au bord de l’explosion dans le bureau de Dan et le voilà prêt à reprendre nos éternelles joutes verbales. Le jour et la nuit ; un petit côté docteur Jekyll et mister Hyde, mais que cache véritablement Carter Blanchais ? Qui est-il vraiment ? Cette question m’obsède, me trouble. Contrairement à ce que je viens de lui balancer, mes recherches ont été infructueuses et j’ignore les raisons de ses cauchemars, si ce n’est que ma présence à ses côtés semble l’apaiser. Du moins temporairement. Son téléphone se met à sonner et, avec un dernier regard dans ma direction, Carter décroche, sans me quitter des yeux et s’adresse à son interlocuteur.
– Exactement, confirmé-je avec un petit hochement de tête. C’est moi, le boss.
Un rictus apparaît sur les lèvres beaucoup trop charnues de Carter alors que je me dirige enfin vers mon bureau. Finalement, je me prends à son petit jeu de rôle et accepte de mener la danse.
Je ne suis pas assise depuis trente secondes devant mon ordinateur à parcourir le programme initialement prévu que je l’efface en un clic. Une semaine de travail que je réduis à néant. Carter Blanchais veut autre chose. Du vrai, du cru, du spontané. OK. Je suis capable d’être cette community manager. Je me redresse et referme mon ordinateur d’un geste brusque qui fait sursauter Carter. Il tourne dans la pièce comme un lion en cage.
– Très bien, lâché-je, déterminée. On sort.
Il lève un sourcil interrogateur et raccroche au nez de son interlocuteur. Il ne pose aucune question, ce qui m’arrange car je n’ai aucune idée de ce que je compte faire mais, c’est certain, il faut que nous quittions ce bureau. Alors que j’attrape ma veste et mon sac à main, les rouages de mon cerveau se mettent en branle.
– Avery, vous faites quoi ? s’étonne Gwen, quand nous passons devant le bureau de l’accueil.
– Si on te pose la question, tu diras que tu n’en sais rien.
– Mais je n’en sais rien ! proteste-t-elle tandis que je presse le bouton de l’ascenseur.
– Gwen ? l’interpelle Carter.
Mon amie tourne sur lui un regard enamouré, battant des cils. Je me demande ce qu’elle pensera quand je lui annoncerai que le mannequin et moi avons couché ensemble.
Mais que ça ne se reproduira jamais, me précise ma raison, agacée.
– Oui, Carter ?
– Faites rapatrier ma valise, je m’installe de nouveau chez Jones. Nous avons beaucoup, beaucoup de travail, déclare-t-il.
– Pas de souci, je m’en occupe personnellement.
Nous nous engouffrons dans l’ascenseur sans que Gwen nous lâche des yeux, animée par un mélange de curiosité et de surprise.
Les portes se sont à peine refermées que Carter se penche à mon oreille. Ma peau se pare d’agréables frissons, il souffle avec une déconcertante facilité le chaud et le froid.
– Tu sais ce que tu fais, n’est-ce pas ? me chuchote-t-il.
– Évidemment, assuré-je, avec confiance.
Ma conviction, loin de l’ébranler, semble l’amuser et l’exciter. L’adrénaline pulse dans mes veines : le challenge, la colère, la tension sexuelle, j’ignore ce qui me pousse en cet instant mais une chose est sûre c’est qu’il est hors de question que je m’avoue vaincue. Hors de question que je ne sois pas capable de livrer au boulot le meilleur de moi-même parce que dans le privé c’est le chaos.
– Tu veux de l’authentique, de l’inédit, tu vas être servi, ajouté-je en plantant mon index dans son torse.
D’un geste de la main, je salue Donald à l’accueil de l’immeuble et nous sortons dans la rue. L’improvisation aussi peut avoir du bon, se laisser porter par ses émotions, les idées que Carter m’inspire, pas celui qui hante les podiums et les soirées mondaines et que je n’ai jamais croisé, mais le Carter qui se laisse découvrir, qui s’effeuille progressivement comme un strip-teaseur. Il ne veut rien montrer, de son plein gré, et pourtant révèle beaucoup sur ce qu’il est quand il ne joue pas la comédie.
Un peu comme toi, me raille ma conscience. Quand tu t’es épanchée sur son épaule, et lui as confié le drame de ton père.
Nous avançons dans la rue piétonne, bifurquons et poussons la porte d’un magasin vintage. Du seconde main. Ici rien de neuf, tout est d’occasion. Pour une rehab, cela me semble une idée percutante. Tout le monde a droit à une deuxième chance, même des boots en daim, un ample gilet violet, des lunettes en forme de cœur et un pantalon pattes d’éléphant orange. Bon, peut-être pas le pattes d’ef, mais le reste pourquoi pas. Je me tourne vers Carter et ouvre les bras comme pour embrasser l’ensemble de la boutique.
– Choisis ce qui te plaît, fais-toi plaisir, il y a du choix ici…
– C’est quoi, ton idée de génie ? me questionne-t-il, sceptique.
– Le nouveau Carter, un homme simple, attaché aux petites choses de la vie.
– Développe.
– Tu voulais du naturel, quoi de plus naturel qu’un pantalon à la mode dans les années 1980, que son propriétaire a dû chérir ?
– Avant de le vendre à une friperie, précise-t-il en s’emparant d’un manteau de fourrure qui soulève un nuage de poussière.
– Oui, réponds-je, convaincue, pour qu’il ait lui aussi une seconde vie. Enfin, c’est le discours que tu tiendras. Carter Blanchais prend un nouveau départ. Fini le luxe, les nanas frivoles et la débauche. Aujourd’hui, je suis ravie de présenter le Carter 2.0 qui fait son grand retour aux sources.
Lorsqu’il sort de la cabine d’essayage quelques minutes plus tard, je suis saisie par le résultat. Je crois que même sur lui le fameux pattes d’éléphant aurait l’air classe et cool. Il fait partie de ces personnes qui subliment les vêtements qu’elles portent, et ce quels qu’ils soient. Il a revêtu un jean délavé et troué, un tee-shirt d’un vieux groupe de rock, une veste en cuir complètement usée. Et le résultat est à la hauteur de mes espérances. Je sors mon téléphone, et joue les paparazzis en le photographiant sous tous les angles avant de lancer l’offensive médiatique à grand renfort de hashtags depuis le compte de Meetcom, d’une photographie outrageusement sexy et d’un slogan accrocheur « One more day for new Carter ».
– Tu es…
– Je sais, me coupe-t-il, en jetant un regard à son reflet en pied dans le miroir.
– J’allais dire « correct ». Tiens, si tu essayais ça.
Je le provoque en lui tendant le fameux pantalon qui m’a tapé dans l’œil par sa couleur criarde dès que j’ai mis le pied dans la boutique. On verra s’il fait encore le malin, habillé comme un sapin de Noël.
– Vos désirs sont des ordres, boss, déclare-t-il avant de disparaître dans la cabine d’essayage dont il tire négligemment le rideau.
Dans l’espace entre le tissu et le mur, une grande partie de son corps apparaît. Sa peau nue, ses abdominaux sculptés, son fessier rebondi. Il sait très bien ce qu’il fait, il sait très bien que je le regarde, que j’ai envie de le rejoindre, mais l’arrivée massive de notifications attire heureusement mon attention. La réhabilitation de Carter a commencé, et tous viennent de mordre à l’hameçon, si bien que lorsqu’il ressort de la cabine je mets quelques secondes avant de relever le nez. Non, mais, ce n’est pas possible. Loin de ressembler à un clown, ainsi vêtu Carter a l’air d’une icône des années 1970 et il est toujours aussi craquant, ce qui est terriblement injuste. Même habillé d’un sac-poubelle, je parie qu’il déclencherait des scènes de liesse et galvaniserait les foules. Je sors de nouveau mon téléphone et le mitraille sous tous les angles.
– C’est bon, tu peux aller te changer, déclaré-je. La première tenue est idéale pour le nouveau Carter Blanchais qui souhaite redorer son image.
– Et que vas-tu faire des photos que tu viens de prendre ?
– C’est pour te faire chanter si tu refuses de faire ce que je te demande, déclaré-je sérieusement.
– Pas besoin, me provoque-t-il, je suis prêt à faire ce que tu me demandes, surtout si cela implique d’enlever nos fringues…
Je lève les yeux au ciel, ne réponds rien, alors qu’il se dirige vers la cabine d’essayage. Il n’a pas encore tiré le rideau sur lui qu’il se retourne vers moi.
– Bon ! Tu viens, Jones ?
Je suis tentée de le rejoindre… Si seulement c’était aussi simple.
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