Be My Boss (French Edition)

Judi Stark · Chapitre 38 sur 73

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Be My Boss (French Edition)

Chapitre 38

 

Carter Blanchais

 

Lorsque l’on s’attable avec Avery, j’ai l’impression d’avoir vécu plusieurs journées en une. Ce n’est pourtant que le début de l’après-midi mais la fatigue pèse sur mes épaules, et le plat copieux sur mon estomac. Vidé émotionnellement et physiquement, je pique du nez plusieurs fois devant mon assiette et m’accorderais bien une bonne sieste réparatrice avant d’en proposer une crapuleuse à Jones. Laquelle, légèrement moins tendue que d’habitude, me mitraille de photos dès que l’occasion se présente.

Mon téléphone vibre sans cesse dans la poche du jean usé, m’annonçant des notifications à n’en plus finir. Pour autant, malgré le retour incontesté de ma popularité, je me contrefous de lire les avis d’inconnus. Que diront-ils que je ne sais déjà ?

Carter se redore une image à coups de friperies et de bonnes actions.

Carter Blanchais, sublime et majestueux en toutes circonstances.

– Qu’est-ce que c’est que ce bordel ? s’indigne Avery en contemplant l’écran de son portable.

Un juron dans sa bouche, aussi minime soit-il, est comme de la neige au Sahara. Improbable et complètement aberrant. Bien évidemment, dans cette métaphore, je suis les dunes brûlantes et elle les flocons immaculés brodés de dentelle d’eau. Une magnifique image qui mériterait d’être sublimée par nos deux corps nus s’unissant avec mon phallus fièrement dressé, pénétrant dans son temple. Une idée germe dans mon esprit et me décroche un petit sourire. À la fin de notre collaboration, je mandaterai un sculpteur qui nous représentera, Avery et moi, en plein ébats sexuels, et lui offrirai en guise d’adieu. Parfait !

– Qui a pu faire ça ? renchérit-elle sur un ton indigné.

Je me décide à m’extraire des images de luxure qui se matérialisaient dans mon imagination pour accorder ma précieuse attention à Jones, qui bouillonne littéralement.

– Ryan O’Malley a pêché du poisson crevé ? À moins qu’il ne se soit décidé à briser son image de gendre idéal, lâché-je avec un humour douteux.

Au lieu de rebondir sur mon attaque gratuite de son client préféré, elle se contente de me tendre son téléphone, les joues rouges et le regard furibond. Je m’en empare et nos doigts se frôlent étrangement. Un picotement m’atteint dans le ventre et descend jusqu’à mon sexe, qui se remémore notre nuit enflammée.

Concentre-toi sur autre chose que l’attirance flagrante que tu éprouves pour cette femme, m’invective ma raison. Coucher avec ta boss est désormais proscrit et il y a d’autres poissons dans l’océan.

Je me racle la gorge, me frotte la nuque de ma main encore libre et hausse les sourcils à l’encontre de Kate. Je suis sûre qu’elle dramatise une situation qui n’a rien de sensationnel. Pourtant, lorsque je découvre la photo sur son écran, une insulte m’échappe.

– Bordel de cul !

Quelques personnes se retournent pour me dévisager, je n’en ai cure, focalisé sur le cliché qui me nargue ostensiblement. Avery et moi, sur le maudit scooter. Mes mains agrippées à ses hanches. Mes fringues bon marché, mon sourire sincère, le casque qui ne cache pas mon visage. Son expression joyeuse sur ses traits délicats, la complicité qui nous lie, l’insouciance qui nous entoure. Je contemple l’instant figé d’un pseudo-couple qui semble savourer une promenade. Une photographie prise sur le vif, qui ne ment pas, à la fois douce et passionnelle.

Quelque peu désarçonné, je continue mon investigation sur la page Internet. Sur le site d’un journal people de bas étage, le gros titre me coupe la respiration et, à mesure que je lis l’article, j’oscille entre l’énervement et la satisfaction.

 

« Carter Blanchais, le mannequin maudit aurait-il trouvé l’amour ? »

« S’il a disparu depuis quelques semaines des réseaux sociaux, le célèbre mannequin international d’origine française revient sur le devant de la scène en charmante compagnie. Habitué aux soirées arrosées, à la quintessence de la société bourgeoise, c’est avec une Anglaise BCBG mature qu’il s’affiche désormais. Comble de l’élégance ou de l’insolence, monsieur se fait conduire dans les rues de Brighton.

Avec une mère londonienne, Carter ne rencontre aucune difficulté à se fondre parmi les Anglais, il pourrait même en faire fondre plus d’une…

Dans des vêtements de seconde main, sur un scooter et en charmante compagnie, il n’a jamais été aussi heureux et resplendissant. Gageons que cette petite idylle lui remettra les pieds sur terre et fera prendre la poudre d’escampette à ses vieux démons… À moins que tout ceci ne soit que de la poudre aux yeux…

Sous ses airs superficiels, Carter Blanchais cacherait-il un cœur amoureux ? »

 

– Les jeux de mots avec la cocaïne sont limites, remarqué-je. Mais je suis incroyablement canon sur cette photo.

Je scrute chaque détail de mon physique en zoomant à outrance.

– Tu te moques de moi ? éructe Avery.

– Je devrais ?

Volontairement, je reste stoïque, pas réellement dérangé par cet article mais plutôt soulagé de constater que ma vie intéresse toujours.

– Ils me qualifient de mature ! Ils parlent de moi comme si j’étais une cougar !

Je me retiens de lui mentionner notre différence d’âge et, face à son emportement, j’ajoute de l’huile sur le feu.

– Tu as déjà la chance qu’il te mentionne, déclaré-je calmement.

Elle fulmine, telle la bouilloire d’eau qui siffle ; un cri strident s’échappe de ses dents serrées et me perce les tympans.

– Ah. Tu m’agaces ! s’égosille-t-elle en se relevant brutalement.

Les pieds de sa chaise en métal grincent sur le parquet ancien, des regards réprobateurs m’assassinent, me jugeant immédiatement coupable de l’état d’esprit d’Avery. Alors que, pour une fois, je ne suis pour rien dans cet excès. Réaction absolument disproportionnée pour un vulgaire article basique sur un site fréquenté par quelques centaines de milliers d’internautes.

Je termine l’ultime gorgée de mon café bien mérité, me masse la nuque puis tourne la tête pour la faire craquer. Une fois délesté de mes tensions osseuses, j’offre un regard charmeur à l’assistance et déclame :

– La période du cycle menstruel chez une femme n’est pas évidente à gérer. Surtout pour l’autre, lancé-je, taquin.

La majorité des hommes acquiescent alors que les femmes roulent des yeux, exaspérées. Seule Kate, mains sur les hanches, m’observe sans un rictus. Cette sexagénaire me trouble étrangement et parvient même à infiltrer ma carapace pour y distiller une certaine familiarité entre nous. Je n’apprécie pas ce braquage de mon esprit et lui adresse un salut de la main avant de sortir de L’Oasis. La parenthèse se doit d’être refermée pour que le chapitre sur mon exil forcé par mon manager sur la terre des rosbifs se clôture également.

Il me faut composer avec une Avery de très mauvaise humeur, assénant des obscénités au scooter garé devant le café.

– C’est à cause de toi, saleté de deux-roues de malheur. J’aurais dû me douter que ça serait une très mauvaise idée de te louer !

Parfois, il m’arrive de décharger mon surplus d’énervement en m’adressant à moi-même ou en prenant à partie mon manager, qui n’y est strictement pour rien. Mais jamais encore je n’ai engueulé un objet comme s’il pouvait me répondre. Avery tourne autour de l’engin, le fusille de son regard polaire, tape du pied sur le bitume et semble sur le point de défaillir.

Mon front se pare d’une barre alors que j’analyse son comportement. Une photo prise à la volée suivie d’une légende basique ne peut pas être à l’origine de son mal-être. La sentir chamboulée à ce point m’interpelle et, dans un élan de protection, je m’approche d’elle et l’encercle de mes bras. Alors que je l’attire contre mon torse et que je l’étreins avec force, Avery tente de se débattre, elle résiste, essaie de me repousser. Je l’entends murmurer dans mon tee-shirt, perçois ses mains attraper mon blouson en cuir élimé et puis, elle abdique. Sa tête se pose contre moi, son corps se détend et un profond soupir triste fend l’air. Instinctivement, l’une de mes paumes caresse ses cheveux lâchés, mes doigts s’insèrent dans ses mèches et massent son cuir chevelu.

– Qu’est-ce qu’il y a ? lui demandé-je en me penchant dans le creux de son oreille.

Au son de ma voix, elle se tend imperceptiblement et un tremblement la saisit. Je chasse l’élan de fierté que cela me procure pour me focaliser sur sa respiration, qui s’accélère puis s’apaise. Voyant que je la maintiens toujours fermement, Avery s’abandonne un peu plus contre moi et, son visage contre mon torse, ses cheveux chatouillant mon menton et son odeur fleurie m’enivrant, elle se confie alors.

– Je déteste ne pas maîtriser la situation.

L’amertume point dans son intonation basse mais elle continue.

– J’ai l’impression que l’on a violé mon intimité. Cette promenade originale se transforme en torchon dans les tabloïds. Qui a bien pu être mis au courant ?

Effectivement, même si la tactique s’avère redoutable et les retombées surprenantes, je comprends son point de vue. Au début de ma carrière, j’avais le sentiment qu’on me volait mon image. Le monde des affaires se veut sans limites, d’autant plus lorsque l’on s’attaque à des personnalités publiques pesant plusieurs sacs de billets.

– Celui qui a manigancé ça a bien mené sa barque, déclaré-je avec neutralité.

Ce qui me vaut immédiatement les foudres d’Avery Jones. Elle se détache brusquement de moi, repousse mes bras sans ménagement et me fixe avec une hostilité qui pourrait me toucher si je n’étais pas fait de marbre.

– Tu cautionnes ?

Si elle savait le nombre de fois où on s’est servi de mon image à mon insu.

– Je ne désapprouve pas.

C’est alors qu’une profonde tristesse se peint sur ses traits délicats, un voile sombre traverse ses prunelles et vient obscurcir son regard. Devant moi, Avery Jones enlève son armure et dévoile sa fragilité…

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