Be My Boss (French Edition)
Chapitre 47
Avery Jones
À peine entrée dans le Grand Hôtel, je cherche son regard et lorsque je le croise, je ne peux empêcher mes lèvres d’esquisser un sourire. Les battements de mon cœur accélèrent. Il est là, et il est si beau dans son costume parfaitement coupé ; sa présence charismatique efface toutes les autres. Je ne vois que lui, au milieu de cette foule immense de businessmen et de femmes en tenue d’apparat. Tel un prédateur, Carter fond sur moi, sans me quitter des yeux. Il semble ne remarquer personne d’autre. Un frémissement me parcourt l’échine. Je me sens à la fois désirée et vulnérable, prise au piège du chaos de sentiments qui m’assaille. Il s’arrête à quelques pas de moi et, d’un coup d’œil appréciateur, embrasse ma silhouette. Je ne me suis jamais sentie véritablement jolie ni attirante jusqu’à ce que Carter entre dans ma vie et qu’il me dévore littéralement de ses prunelles sombres. Mon choix vestimentaire s’avère des plus judicieux quand je constate l’effet qu’il produit. Sur les conseils de Sasha, que j’ai débauchée en urgence pour aller faire les boutiques, j’ai opté pour une robe fourreau verte et décolletée, si près du corps que je peine à esquisser un pas ou à respirer. Mais de toute façon qui a encore besoin de respirer quand il a le souffle coupé face à un homme tel que Carter ? Le sacrifice me semble en valoir la chandelle, en particulier quand ses lèvres formulent un compliment.
– Jones, tu es éblouissante, lâche-t-il avec un sifflement admiratif.
– Oh, mais c’est juste une vieillerie sortie du placard, minaudé-je, en apposant les mains sur le tissu brodé de sequins.
– Pour être crédible, faudrait songer à retirer le prix, réplique-t-il, amusé. Tu permets ?
Sans attendre ma réponse, il se penche vers mon cou, comme s’il avait l’intention d’y déposer un baiser. Son souffle chaud caresse ma peau nue. Ses longs doigts effleurent ma nuque. Je déglutis péniblement, alors qu’il fait courir son index le long de ma colonne vertébrale, avant d’arracher d’un geste sec l’étiquette et de se redresser. À son regard qui s’attarde, je sais qu’il l’a senti aussi, ce picotement, cette tension électrique entre nos corps, ce besoin d’être proches l’un de l’autre. Autour de nous, il y a cependant bien trop de monde, bien trop de collègues, bien trop de photographes pour que j’accepte une telle preuve d’intimité. Je ne suis pas prête à assumer complètement ce rôle de cougar que les paparazzis me prêtent.
– C’est mieux comme ça, beaucoup plus professionnel, assure-t-il.
J’ai l’impression qu’il ne parle pas seulement de cette étiquette encore accrochée à ma robe. Dan s’approche de nous et nous sourit de toutes ses dents. Un sourire empli de fierté et d’autosatisfaction.
– Parfaits, lâche-t-il, en nous étudiant tous deux. J’étais sûr que vous feriez du bon travail ensemble. Venez, nous sommes installés par là…
À son ton aussi aimable et son sourire sincère, je regrette d’avoir pu penser que l’idée des paparazzis venait de Dan. Même si c’est un homme d’affaires redoutable, il n’en reste pas moins respectable et humain. Jamais il ne m’aurait jetée en pâture aux journalistes. Nous le suivons alors qu’il se dirige vers la table la plus proche de l’estrade. Courtoise, je salue les gens que je croise, et qui sont tous autant de potentiels clients. Ce genre de manifestation publique est une belle devanture, le moyen comme un autre d’étoffer son carnet d’adresses et de distribuer des cartes de visite. S’il y a bien quelqu’un qui l’a compris, c’est Clifford. Il a déjà un temps d’avance sur moi, et je le vois tendre un petit carton, en tapotant l’épaule d’un sexagénaire ventripotent. Ces derniers jours, en compagnie de Carter, j’ai eu tendance à oublier mes objectifs, et à faire passer mon travail au second plan.
Et tu ne t’es jamais sentie aussi bien, précise ma conscience.
J’ai aimé côtoyer les personnes dans le besoin à L’Oasis, me souvenir d’où je venais, moi qui ai la chance aujourd’hui de ne plus manquer de rien. De même lors de notre intervention à l’hôpital, j’ai eu le sentiment d’apporter du réconfort et de la joie aux enfants. Mon métier est de travailler sur l’image d’une personne ou d’une société, de redorer un blason ou de créer une identité. Rien de vrai, rien d’authentique, juste du paraître. Comme toutes ces poignées de main échangées, ces congratulations exagérées, ces sourires hypocrites de gens qui brassent des milliers de livres. Alors que, dehors, les immigrants arrivent de plus en plus nombreux, que le taux de chômage et l’inflation augmentent, que des enfants meurent faute de soins convenables.
Est-ce vraiment ce que tu veux faire de ta vie ? me questionne ma raison. Ne penses-tu pas que tu pourrais faire mieux ?
Une fois mon diplôme de marketing obtenu, en même temps que Declan, j’ai eu envie de me lancer dans des projets humanitaires, et la peur de me retrouver dans le besoin, de ne pas réussir à payer mes factures m’a incitée à mettre mes ambitions de côté. J’ai préféré la sécurité financière d’un emploi stable et bien payé.
Ne serait-il pas temps de ressortir les vieux rêves du placard ? pensé-je alors que, dans un excès de galanterie, Carter tire ma chaise, comme si j’étais une princesse. Meetcom était partenaire officiel de l’événement, les membres de l’équipe ont été conviés. Il s’assied près de moi, et nous saluons mes collègues, venus avec leur femme, à l’exception de Clifford, évidemment. Ce dernier n’a qu’un mot d’ordre, la carrière avant tout, la réussite comme seule et unique perspective. Il n’y a pas encore si longtemps, je partageais exactement son point de vue, et pourtant, aujourd’hui, je sais que j’évolue. Pas seulement grâce à Carter d’ailleurs. Travailler sur le projet O’Malley durant des semaines, m’investir et apprendre du jour au lendemain le décès du fondateur, cet homme si brave et si chaleureux, parti de rien et qui laisse derrière lui une famille éplorée, et un petit-fils inconsolable me fait réfléchir au sens que je veux donner à ma propre vie. Qu’est-ce qui compte en réalité ? Quel but dois-je poursuivre ? La glace peut fondre, et les priorités changer.
De mes collègues, Clifford est le seul à nous prêter une attention soutenue, même si je vois bien que les épouses des autres ne sont pas insensibles au charme de mon voisin. Par-dessus la table, Cliff me jette un regard entendu, mi-railleur, mi-blasé. Avec attention, il a dû lire les magazines people et comme tout un chacun, il se demande ce qui réel et ce qui ne l’est pas.
Tout comme toi, se moque ma conscience. On en est où, lui et moi ?
– Tu vas bien, Jones ? me demande doucement Carter.
J’ai un petit haussement d’épaules, en guise de réponse. Ce n’est ni le lieu ni le moment de lui faire part du tourbillon d’interrogations qui m’assaillent. Je suis en train d’entamer ma métamorphose. Et le processus paraît inarrêtable.
Le maître de cérémonie arrive sur scène et met fin, du moins temporairement, à mes réflexions intempestives. De sa voix de ténor, il accueille tous les participants. Le discours est pompeux, les remerciements nombreux, et je commence à m’y désintéresser lorsque je sens sur ma cuisse la main de Carter. Je sursaute légèrement, alors que lui semble détendu, plaisante même avec la femme à ses côtés. Il s’agit d’abord d’un léger effleurement, à peine perceptible, puis une caresse bien plus appuyée. Il me suffirait d’un geste pour l’arrêter dans son élan, redevenir la reine des glaces, comme il me surnomme. Même si la nappe cache son geste, je sais que ce serait le plus raisonnable, mais je ne peux m’y résoudre, comme si mon corps réclamait ses caresses interdites. Je perds le fil des phrases prononcées encore davantage lorsque les doigts de Carter font remonter le tissu sur ma peau. C’est délicieusement grisant et indécent. Je n’ose plus bouger, bloque ma respiration. Je jette un regard autour de nous, me demandant si quelqu’un a remarqué le manège qui se joue sous la table et qui ravive le brasier au creux de mes reins. Le sang pulse dans mes veines ; j’émets un léger hoquet, qui passe heureusement inaperçu, en raison d’une salve d’applaudissements, à laquelle Carter et moi finissons par nous joindre. Cependant, dès que l’ovation s’achève, l’assaut audacieux de Carter reprend exactement à l’endroit où il s’était arrêté. Son index se glisse sous la bordure de dentelle, et je frémis, serrant les cuisses l’une contre l’autre face au désir qui grandit entre elles. Je voudrais m’abandonner à l’instant, fermer les yeux pour mieux savourer cette sensation, mais je me contrôle, même lorsqu’il s’invite dans mon intimité. Impatient, fébrile, intense.
– Veuillez accueillir comme il se doit, M. Carter Blanchais, l’introduit le maître de cérémonie d’une voix grave.
Une nouvelle vague d’applaudissements retentit dans la salle, et Carter, lentement, retire son doigt. Rien de son visage ne laisse paraître ce qui vient de se passer sous cette table. Il se dirige naturellement vers l’estrade, y monte, salue d’un geste de la main les invités et accepte le micro qu’on lui tend sans la moindre hésitation. Sa voix est posée, son masque insondable. Parfaitement à l’aise, il sort le discours qu’il improvise avec un talent indéniable. Il maîtrise la situation, et je dois reconnaître qu’il m’impressionne. Impossible de le lâcher des yeux. Je peine à croire qu’il y a quelques jours, c’est le même homme qui cherchait ses mots, assis sur un banc de pierre devant l’hôpital pour se confier au sujet de sa petite sœur adorée.
– Ce que ce prix invite à comprendre, c’est que le monde appartient aux rêveurs et à ceux qui, comme vous tous ici, se battent pour le faire changer…
Chacun de ses mots pénètre mon âme, la fait tressaillir, y trouve un écho.
– Les rêves sont faits pour se réaliser, conclut Carter, avant de décacheter l’enveloppe.
Dans un geste théâtral, il invite le lauréat à le rejoindre sur scène et lui offre une solide poignée de main, puis lui tend le prix.
Au bout de plusieurs minutes, Carter retrouve sa place à mes côtés, et je le félicite pour son intervention, alors qu’un serveur vient remplir nos coupes de champagne.
– Est-ce une bonne idée ? me questionne Clifford.
Du menton, il désigne mon verre rempli d’alcool. Un rictus sarcastique s’affiche sur ses lèvres, et je lui trouve, encore plus que d’ordinaire, un air sournois.
– Avec un père alcoolique… lâche-t-il suffisamment fort pour être entendu de toute la tablée.
À mes côtés, le corps de Carter se tend et moi je reçois un uppercut violent, en plein estomac. Il sait. Je déglutis péniblement. C’est à moi de prendre ma propre défense, de ne plus cacher un passé dont je ne suis absolument pas responsable et dont je ne dois plus avoir honte. Il est temps que je change.
– Oui, mon père est alcoolique, reconnais-je, à voix haute ; et mon mari est mort d’un cancer des poumons, alors qu’il n’a jamais fumé une cigarette de sa vie… Ah, oui, j’allais oublier de dire que mon géniteur avait également perdu son bras dans un tragique accident sur un ferry… Une histoire bien sordide avec beaucoup de sang…
Tous autour de la table me regardent, mais je ne les vois pas. Mon attention est focalisée sur Clifford qui croit me détruire, en recrachant ce qu’il a découvert sur moi.
– Cela explique sans doute pourquoi tout le monde me voit comme une femme froide et sur la défensive, poursuis-je sur ma lancée, sans reprendre mon souffle. Mais toi, mon cher Clifford, quelle est ton excuse pour être un homme insensible et sans scrupule, prêt à écraser n’importe qui sous la semelle de ta chaussure hors de prix ? Tu ne te demandes jamais pourquoi tu es aussi seul ? Tu te vantes, ce qui est complètement ridicule et dégradant, de coucher avec une femme différente chaque soir, mais en attendant on n’a jamais vu personne à tes côtés !
Le silence se fait, et je lève ma coupe pour percuter celle de Carter. Il plonge en moi un regard empli d’un mélange de respect et de fierté. Grâce à lui, je me sens prête à assumer mon passé et à prendre mon envol…
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