Be My Boss (French Edition)
Chapitre 6
Carter Blanchais
Le restaurant où Dan m’emmène ne paie pas de mine, la décoration est vieillotte, la vaisselle usée tout comme la serveuse d’un certain âge. Mais le fish and chips que l’on m’apporte est absolument délicieux. De prime abord, la présentation du plat est naze, mais le goût fait pétiller mes papilles. Autour de nous, quelques clients chuchotent en me dévisageant et je perçois le flash des smartphones. Au lieu de me déstabiliser, tout ceci me galvanise et j’affiche un air à la fois hautain et mystérieux. Je suis fait pour être adulé, sous le feu des projecteurs, mis sur le devant de la scène. Qu’importe où. Qu’importe que ce soit à Brighton. Du moment que j’existe médiatiquement dans les yeux des gens.
– Carter, il ne faut pas que tu oublies une chose, m’annonce Dan en buvant une gorgée de vin rouge.
– Laquelle ?
À sa manière de prendre son temps, de mastiquer à outrance son poisson et de me jeter un regard en biais, je devine qu’une petite mise au point se prépare. Je suis prêt à parer à toute éventualité, ma mère me surnommait réponse à tout et, bien entendu, elle n’avait pas tort.
– Carter, tu n’es pas un client, les services que nous te proposons ne te seront pas facturés. Officiellement, tu es en break à Brighton.
J’arque un sourcil et me racle la gorge pour marquer ma désapprobation. Si j’avais réellement besoin d’une pause dans mon existence, jamais je n’aurais choisi cette ville. Ibiza oui, Manhattan peut-être et pourquoi pas Bali, mais ici, non.
– Avery prend en charge ton dossier. Et toi, tu te tiens à carreau, m’énonce-t-il impassiblement. Ne me refais plus un plan comme ça.
Son ton paternaliste ne m’échappe pas et picote ma cage thoracique lorsque je pense à mon propre père, resté en France.
– Ça quoi ? répliqué-je avec une pointe de sarcasme.
Même si je comprends où il veut en venir, j’ai besoin d’entendre clairement ce qu’il a à me dire. Les choses doivent être claires, nettes et précises, surtout entre nous deux. J’exècre qu’il tourne autour du pot, qu’il use de subterfuges pour parvenir à ses fins. Parce que je n’ai absolument pas de temps à perdre avec des tergiversations. La banalité des conversations m’emmerde, les détours au lieu d’une ligne droite aussi. Sutherland use de suspense pour dévoiler le fond de sa pensée.
– Tu te souviens de notre première rencontre, me dit-il en reposant ses couverts.
Ce n’est pas une question, pourtant j’acquiesce avec une boule au ventre.
– Tu traînais dans les rues de ta petite ville de Neufchâtel-en-Bray, un peu drogué, carrément paumé dans ton existence. À 18 ans, après l’accident, tu n’avais plus aucun avenir. C’est moi qui t’ai tendu la main ce jour-là. Je t’ai extrait de cette merde où tu t’enfermais. Ce n’est pas pour que tu y replonges quelques années plus tard.
J’avale une longue gorgée de vin pour oublier les émotions qui ressurgissent à l’évocation de ce passé obscur.
– Cette photo de toi, c’est un coup de couteau que tu me plantes dans le dos, Carter, murmure-t-il alors.
Sans hausser le ton ni me hurler des reproches à la gueule, Dan parvient à me cogner encore plus fort qu’avec des coups de poing. Je soupire, conscient d’avoir déçu l’homme qui a cru en moi, et ce dès le début. Je me refuse à baisser la tête devant lui ; pourtant, au fond de moi, j’ai l’impression d’être un merdeux.
– Je sais que tu as toujours cette fêlure en toi, qu’elle te ronge encore, continue Dan non sans une pointe d’émotion. Mais tu ne dois pas te réfugier dans la drogue et l’alcool. Tu vaux mieux que ça. C’est maintenant qu’il faut réagir. Commence par écouter miss Jones, tu peux te fier à elle.
Le morceau de poisson que j’avale manque de me rester en travers de la gorge. Je tousse, bois une longue gorgée d’eau et laisse échapper un petit rire amer.
– Très bonne blague, répliqué-je. Ma confiance, je l’accorde très rarement.
– Avery Jones est une boss dans son domaine, que tu le veuilles ou non. Tu n’as pas le choix que de l’écouter.
Dan croise les bras sur son torse et ne plaisante pas. Le voilà qui recommence avec son discours moralisateur, et sa manière d’insister sur les capacités et le professionnalisme d’Avery m’incite à ne pas dépasser les bornes.
– Je suis très sérieux, précise-t-il gravement.
Quatre mots qui ont le pouvoir de faire cesser mon hilarité et de me plonger dans la rébellion. À 24 ans, j’agis toujours comme un électron libre, un être sans chaîne ni compte à rendre.
C’est justement ce qui t’a mené ici, me nargue ma conscience.
– Et moi, pas du genre à obéir, répliqué-je, décidé à ne pas abdiquer si facilement.
Soudain, une étincelle de défi brille dans le regard de Dan. Il connaît ma manière de procéder, me brusquer ne fera pas avancer positivement les choses, bien au contraire. Je possède une fierté mal placée et une fâcheuse tendance à la confrontation. Pour m’interpeller, il faut savoir me provoquer sans agressivité.
– Ne le prends pas dans ce sens, Carter, mais plutôt comme une occasion. Sois plus malin que ça !
– Développe, concédé-je.
Il s’accoude sur la table, les yeux pétillants d’ingéniosité et la voix emplie d’une certaine euphorie.
– Avery est plus âgée que toi, elle saura ce qu’il faut faire pour te permettre d’agrandir ta notoriété.
Je m’adosse contre la chaise, étends mes jambes et, d’un signe de main, lui enjoins de continuer son explication.
– Tu pourras devenir la coqueluche des ménagères, l’idole des adolescentes, le petit-fils idéal pour les personnes d’un certain âge. Couvrir davantage de marques, te lancer dans l’événementiel, les collaborations juteuses, la représentation payante. Des soirées mondaines avec comme présentateur Carter Blanchais, des produits à tester, des marques plus accessibles à la classe moyenne.
Il s’enflamme, possédé par des idées complètement saugrenues mais qui ont le pouvoir de m’interpeller. Ce mec est doué dans son domaine, mais est-ce vraiment l’image que je veux renvoyer ?
– Je suis là pour faire rêver pas pour ressembler à Monsieur Tout-le-monde, bougonné-je.
– C’est là où tu te trompes, mon petit ! Carter Blanchais peut tout réaliser ! Tu n’as aucune limite, tu mérites d’être connu partout.
Alors là, je suis totalement d’accord avec lui. Flatter mon ego peut rapporter gros à Sutherland et il en a pleinement conscience. Cet accro de boulot connaît tous les bons filons pour réussir.
– De toute façon, à part bosser avec Jones, as-tu une autre solution pour récupérer ta vie d’avant ? me questionne-t-il innocemment.
Sa question agit comme le coup de grâce, le couperet de la guillotine qui tombe pour me briser la nuque d’un geste sec et maîtrisé.
– Je sais d’où je viens et je suis capable de tout recommencer, argué-je pour ma défense.
Issu d’un milieu modeste, j’ai grandi dans une bicoque campagnarde. Très jeune, j’ai dû me débrouiller pour m’en sortir, ne pas me contenter d’une vie banale. Oui, tout perdre serait compliqué, mais pas définitif. Selon la presse, j’ai une gueule à faire jouir les femmes en un regard de braise, un corps à se damner et une intelligence hors norme. Je ne vais pas prétendre le contraire.
– Et moi, je te propose de tout t’apporter sur un plateau d’argent. Il te faudra user d’un peu de patience, me propose Dan, exalté par la tournure de notre conversation.
Il me faut quelques secondes pour peser le pour et le contre. Accepter sa proposition reviendrait à lâcher prise et à autoriser une femme à prendre le contrôle sur mon image. Mais refuser me mettrait mon agent à dos et me contraindrait à accepter des contrats merdiques, à baisser mon niveau de vie et à ne plus venir en aide financièrement à ma famille.
Hors de question !
Mon choix est fait mais quelques idées trottent dans ma tête. J’ai envie de pimenter cette collaboration qui ne va pas tout à fait dans mon sens.
– J’ai quelques conditions à te soumettre.
Ma requête le déstabilise légèrement, néanmoins, bien vite, il réajuste son costume de directeur.
– Ton agent ne m’a jamais parlé de cela.
À mon tour de lui dévoiler mon plan.
– Il s’agit d’un accord entre toi et moi, Dan. Je peux faire de ta boîte the place to be en matière de marketing.
– Je t’écoute.
Je me délecte du goût d’un crumble que la serveuse m’apporte sans m’accorder un regard intéressé, m’essuie la commissure des lèvres avec la serviette râpeuse et lâche ma bombe.
– Je veux que tu me réserves une chambre d’hôtel que j’utiliserai avec parcimonie et discrétion, un droit de veto sur tout ce que Jones me proposera et ton aval pour culbuter quelques-unes de tes salariées.
Dan tombe des nues face à mon audace, mais son visage se pare d’une expression amusée.
– Tu es couillu, Blanchais ! me balance-t-il en interpellant d’un doigt levé la serveuse. C’est une qualité que j’apprécie.
Il commande une bouteille de champagne et nous trinquons à notre accord avant de retourner dans les locaux de l’entreprise. La conversation s’oriente vers des sujets frivoles et, lorsque je rejoins la réception de Meetcom, les yeux brillants de l’hôtesse d’accueil plongent sur mon entrejambe. Elle est capable de faire péter ma braguette juste avec ses seins, dont j’aperçois les tétons à travers son chemisier blanc. Je m’approche de son comptoir tel un loup prêt à sauter la bergère. Au diable, les moutons.
– J’ai un message pour vous, me susurre-t-elle.
Elle fait glisser le papier mentionnant son numéro de téléphone, que je ne prends pas la peine de ramasser. Je m’accoude, penche mon visage vers elle, glisse mon index dans sa bouche et lui assène le coup final.
– Pas besoin de ton numéro, pour te baiser. Je viendrai te chercher.
Je la sens déglutir, vois ses cuisses se presser l’une contre l’autre et sa bouche suce mon doigt avidement.
Un grognement de Dan interrompt notre petite conversation salace ; je me redresse et lance une œillade aguicheuse à l’hôtesse, qui rougit instantanément. Je l’imagine nue contre moi, ses fesses contre ma queue dure et ses mains contre l’une des parois vitrées qui tapissent les bureaux.
C’est légèrement contre ma volonté que je quitte cette nana chaude comme la braise pour retrouver le bureau glacial de la non moins frigide Avery Jones. Je l’aperçois par la vitre pianoter sur le clavier de son ordinateur, la bouche pincée, la mine fermée. En bonne reine des glaces, même sa posture droite ne déroge pas à son comportement.
– Vous allez faire du bon boulot ensemble, me certifie Dan.
Il me gratifie d’une tape amicale sur l’épaule et continue sa route pour se rendre dans son bureau. Peu confiant quant à cet élan de positivité, je pénètre dans la pièce sans frapper au préalable, ce qui me vaut une remarque acerbe de ma boss.
– En France, on ne vous apprend pas à vous annoncer avant d’entrer ? me lâche-t-elle, acerbe.
Je me retiens de lui rétorquer que lorsque je pénètre une femme, je n’annonce jamais ma venue au préalable, et me contente d’une réponse plus convenable. Du moins pour moi. Je choisis d’obéir comme me l’a stipulé Dan et ressors de la pièce avant d’y revenir.
– Carter Blanchais arrive ! hurlé-je théâtralement comme un crieur de rue.
Ce qui ne la fait pas du tout rire…
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